MOINS 2 – THÉÂTRE HÉBERTOT

40x60-MOINS2_2Bercés par Les Nocturnes de Chopin, deux hommes, alités, le bras perfusé, l’esprit embrumé, se réveillent en salle de réanimation et peinent à échanger. Un médecin ne tarde pas à arriver. Il annonce à chacun que ses jours sont comptés par un cancer des poumons pour l’un, des reins pour l’autre. Après une très courte présentation protocolaire entre eux, Paul Blanchot (Guy Bedos) et Jules Tourtin (Philippe Magnan) décident, dans un même élan instinctif, de s’évader de cette anti-chambre de la mort, ensemble, « n’importe où mais loin ».
Les voitures roulent à grande allure sur la nationale sans s’arrêter au pouce tendu de Blanchot qui – toujours en pyjama et chaussons comme Tourtin – tente de faire du stop. Survient une jeune femme sur le point d’accoucher qui se risque à l’imiter dans l’espoir de se rendre à l’hôpital au plus vite. Se risquer… oui ! car c’est sans compter sur le tempérament râleur et l’humour noir de Blanchot qui n’entend pas se faire doubler. Le bras encore tenu à la perfusion, Tourtin, par nature toujours empreint d’humanité, le reprend et lui réplique sur un ton décalé de tout.

Ce n’est que le début du périple et des péripéties qui les attendent… le hasard les conduira loin sur le chemin de la vie, même s’ils resteront finalement qu’à quelques mètres de l’hôpital.

Une histoire insolite au carrefour de la tendresse et de l’humour, signée Samuel Benchetrit. Guy Bedos occupe la scène par sa prestance, surprend par ses répliques plus touchantes que caustiques quand Philippe Magnan brille par son talent. Audrey Looten, accompagnée sur les planches par Manuel Durand, se distingue également dans les trois rôles qu’elle incarne. À souligner, sur fond de décor minimaliste, l’orchestration de jeux de lumières est particulièrement réussie (scène de l’autoroute…).

Signé Carole !

MOINS 2

Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris 

Du mardi au samedi à 19h
Matinée le dimanche à 15h

Crédit photos : Laurencine Lot

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CAMILLE CLAUDEL – À LA FOLIE THÉÂTRE

168Dans son atelier qu’on a l’impression de partager, tant la proximité entre la scène et le public est étroite, Camille, assise sur un banc, dans une tenue de coton blanc, chante à tue-tête et bavarde à en perdre haleine tandis qu’elle lace ses bottes et continue de s’apprêter. Debout, ses mains cherchent éperdument le sculpteur Rodin, son amant (imaginé alors sur scène). Elle l’invite à lui prendre sa main.

En costume d’époque, Octave Mirbeau, Henri Asselin, critiques d’art et journalistes et le peintre Eugène Blot (trois rôles interprétés par Frédéric Goetz et Nicolas Pignon) occupent le fond de la scène, attablés et affairés à lire leurs correspondances. Ils n’ont de cesse de porter, à la lumière d’une bougie, Camille et son œuvre pour que l’éternité ne les oublie pas. Qu’ils se rassurent, Christine Farré (Camille et metteur en scène de la pièce) l’incarne avec une telle vitalité qu’elle semble être là, devant nous. Agenouillée sur le sol, habitée par une force impérieuse et impénétrable, elle creuse, triture, étire, modèle la terre sous ses mains passionnées qui donnent forme à la vie, aux Causeuses… Un talent qui rencontrera bien des déboires à s’exprimer longtemps dans l’ombre de Rodin, prisonnière d’un siècle machiste qui ne l’attendait pas : l’État français ne lui passera aucune commande, elle s’empêtrera dans des difficultés financières. Christine Farré prête sa sensibilité mais aussi son corps à Camille et n’hésite pas à se frotter le visage, son torse, ses bras d’argile pour mieux s’imprégner de l’artiste… D’une voie tourmentée, agitée, emballée, aux confins de l’exaltation de la passion, elle hurle sa souffrance, ses blessures face à ce monde plus enclin aux honneurs et à l’argent qu’à la quête d’un absolu.

Dans une fureur dévastatrice, elle détruira ses statues sous la stupéfaction de Mirbeau et Blot, impuissants à la consoler, et se clôturera dans son atelier avec ses chats. Une lente descente dans la dépression et la paranoïa la conduira à être internée dans un asile psychiatrique pendant trente ans. Délaissée des siens, elle attendra les lettres de son frère Paul et en vain de pouvoir sortir.

Un hommage appuyé à Camille Claudel que Christine Farré sculpte en chair et en os avec une profondeur de sentiment et cisèle avec une vigueur d’expression. Comme le prédisait Eugène Blot, « Le temps a remis tout en place ». En témoigne ce spectacle. 

Signé Carole !

 

CAMILLE CLAUDEL

À LA FOLIE THÉÂTRE, 6 rue de la Folie-Méricourt, 75011 Paris 

Jusqu’au 28 novembre 2015

les vendredis et samedis à 19h30

HUIS CLOS – À LA FOLIE THÉÂTRE

164Un divan rouge tel celui d’un psychanalyste, un guéridon sans bras sur lequel on s’assoit, des musiciens concentrés qui attendent de jouer, un garçon d’étage coiffé d’un haut-de-forme (Mike Desa) qui déploie un rideau blanc, un bronze de Barbedienne posé sur un meuble, un bocal à poisson rouge dont l’eau recouvre un coupe-papier, une porte de réfrigérateur par laquelle Garcin, Inès et Estelle entrent chacun leur tour… dans ce salon pas comme les autres ! Où sont-ils ? Voudraient-ils ressortir, que trop tard… Les portes de l’enfer se referment sur eux. Dans une chaleur lourde et humide, un brûlant mystère pèse : pourquoi sont-ils là réunis tous les trois ? Aucun remords n’habite ces trois « morts » à l’existence soi-disant vertueuse. Et pourtant… C’en est trop pour Inès (Anne-Lore Leguicheux), une vraie méchante qui « a besoin de la souffrance des autres pour exister » et dont le franc-parler s’essouffle de s’embarrasser de tant de politesse. Avec convoitise, elle couvre des yeux la belle Estelle (Hélène Bondaz), une riche mondaine. La déception la gagne vite quand Estelle, langoureuse, tente de se faufiler entre les bras virils de Garcin (Ronan Cavenne), journaliste au temps de son séjour sur terre, qui n’a de cesse pour l’heure de se réassurer auprès d’Inès qu’il n’est pas un lâche. Une partie mal engagée dont l’éternité de la peine rend l’épreuve épouvantable : les masques tombent, les personnalités se révèlent, le ton monte, les conversations s’enflamment sans fin sous le regard de l’autre, miroir de sa propre réalité, car « l’enfer, c’est les autres », aurait dit Sartre.

Une adaptation originale de « Huis Clos », signée Anne-Lore Leguicheux, qui sous le signe des arts, mêle la danse, la musique et le théâtre des mots à l’esprit de Sartre.

À chacun son danseur : Mélodie Decultieux, Juliette Brulin, Maxim Campistron épousent respectivement le corps « astral » d’Inès, Estelle et Garcin et dansent leurs maux sous les accords d’une musique créée dans le cadre de cet événément et écrite par les musiciens eux-mêmes (Clément Caritg, Ludovic Cayrel, Agnès Le Batteux, Caroline Trouillet). L’inconscient en mouvement et en musique aux portes de l’enfer… Réaliste ? Absurde ? Sartre aurait-il sauté de son fauteuil ? Moi, je m’y suis enfoncée avec plaisir. Une version contemporaine très artistique.

Signé Carole !

HUIS CLOS  

À La Folie Théâtre, 6, rue de la Folie Méricourt, 75011 Paris

Du jeudi au samedi à 21h30 – Jusqu’au 7 novembre 2015

Crédit photos : Denis Pascal 

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UN MONDE ÉPATANT – BOUFFON THÉÂTRE

Affiche Un Monde EpatantChers lecteurs et amis blogueurs,

Nous voici de retour de vacances ! Avant de vous annoncer quelques jolies surprises pour le blog, nous sommes ravies de vous retrouver avec la première chronique de la rentrée. À la semaine prochaine…

Pinot, Pineau ou Pinaud (Thierry Nenez), il incarne son nom, accroché à sa bouteille, confortablement assis dans son fauteuil qu’il a investi dans un quartier pas tout à fait tranquille où « des racailles » viennent le déranger assez souvent. Oui, lui… il est pour le nouveau président qui le débarrasserait de tout ça : enfin un homme dans lequel il peut placer sa confiance. En attendant, il s’en fumerait bien une petite.

Costume trois-pièces, grand, bel homme, absorbé dans ses pensées, il (Philippe Saïd) profite de quelques minutes pour se reposer sur un banc quand Pinot l’y soustrait : « Eh vous n’avez pas une cigarette ? ». Une conversation d’une heure et vingt minutes va s’engager. Deux hommes que tout semble séparer si l’aventure de la vie ne les avait pas conduits dans les mêmes dédales. Enfin, presque, car le plus normatif n’est pas celui qu’on croit. D’ailleurs qui est cet homme sous son apparence « cadre bien sous tout rapport »  qui refuse de décliner son nom ?

Progressivement, Pinot et le « cadre bien sous tout rapport » vont confronter leur vision de la société, du monde, s’interrogeront sur eux-mêmes – leurs faiblesses, leur désespoir – mais aussi sur l’autre, l’étranger. Entre pulsions de vie et de mort, leurs destins se croiseront… jusqu’à la folie.

Sous la lumière tamisée d’un lampadaire, Thierry Nenez et Philippe Saïd dévoilent une maturité d’acteurs évidente et interprétent avec beaucoup de sensibilité le texte riche et grave de Jean-Louis Bourdon. Certains monologues sont cependant parfois trop longs, semblent se répéter et cassent un peu le rythme. Un duo « épatant » qui sait déclencher le rire, créer le suspense et susciter chez ceux qui les regardent interrogation face au monde.

À découvrir : le Bouffon Théâtre. À vocation interculturelle, il accueille des spectacles dans une ambiance chaleureuse et un cadre original – de grandes marches qui servent de gradins surplombent un plateau en vieux bois patiné qui fait office de scène.

Signé Carole !

UN MONDE ÉPATANT

Du 1 au 6 septembre 2015 : Théâtre Espace44, 44 rue Burdeau, 69001 LYON 

Du 24 au 27 septembre 2015 : Carré Rondelet Théâtre Montpellier, 14 rue de Belfort, 34000 MONTPELLIER 

Les 16, 17, 18 octobre 2015 et les 6, 7, 8, 20, 21, 22 novembre 2015 : Théâtre Bouffon, 26-28 rue de Meaux, 75019 PARIS 

TAILLEUR POUR DAMES – THÉÂTRE MONTPARNASSE

affiche_tailleur_pour_dames1886, l’actuelle salle du Théâtre Montparnasse est « bâtie ». 1886, Feydeau « se taille » un franc succès avec Tailleur pour Dames. Symbolisme des chiffres ?
C’est dans le droit fil de l’esprit de Feydeau qu’Agnès Boury a choisi de mettre en scène cette comédie dans ce théâtre. Tout est impeccablement assemblé. Du cousu main. Pas de mauvais plis… De fil en aiguille, la trame se tisse sous les éclats de rire incessants du public. Des comédiens sur mesure, haut en couleurs, à la hauteur de la pièce. Un coup de cœur particulier pour Guihem Pellegrin (le domestique). De la fraîcheur par cet été caniculaire.

Un peu d’eau à la bouche…

Le Docteur Moulineaux, loin de son confort coutumier, n’a pas passé la nuit chez lui. Épuisé, il rentre à l’aube et subit les reproches improbables de son domestique qui s’est rendu compte de son absence. Yvonne, sa jeune et jolie femme et plutôt naïve, qui avait surgi de sa propre chambre, lui demande de se justifier. Il s’embourbe alors dans une cascade de mensonges… ce n’est que le début !

Signé Carole !

TAILLEUR POUR DAMES 

Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris 

Du mardi au samedi 20h30, matinée le samedi à 17h30.

Jusqu’au 29 août.

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D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE – MANUFACTURE DES ABBESSES

D'autres vies que la mienneInstallé dans une vie confortable, l’écrivain Emmanuel Carrère, par le hasard du destin, sera cependant témoin à la même période de deux drames : une petite fille de quatre ans emportée par un tsunami au Sri Lanka, et l’agonie de Juliette sa belle-sœur, atteinte d’un cancer, qui laissera derrière elle Patrice et leurs trois enfants. La mort d’un enfant pour ses parents et celle d’une jeune femme pour ses enfants et son mari bouleverseront Emmanuel C. jusqu’à métamorphoser son regard sur le monde et son couple qui se délite alors. Une empathie nouvelle pour l’Autre qui décidera Emmanuel C. à continuer à lui donner souffle de vie sous sa plume avec son roman autobiographique « D’autres vies que la mienne ».

Deux histoires véridiques que le comédien, David Nathanson, a choisi de porter sur les planches à travers les yeux d’Emmanuel Carrère.

D’une voix cuivrée, métallique, David Nathanson nous fait vivre ces événements et nous transporte d’abord sur la côte asiatique, en plein séisme, au milieu des vagues déferlantes où la fillette se noie sans qu’Emmanuel puisse la sauver. On côtoie le désespoir des parents. De retour à Paris, le sort frappe à nouveau… À l’enterrement de Juliette, on fait la connaissance de Patrice, son mari, mais aussi d’Étienne, juge, collègue et ami de celle-ci, qui raconte comment à travers le temps s’est nouée entre eux une amitié tissée sur une sensibilité commune – tous deux atteints d’un handicap physique – et sur des valeurs partagées.

Sur un ton factuel qui rend l’émotion plus intense, David Nathanson nous donnera tous les détails de ces deux récits et nous révélera le combat de Juliette et d’Étienne pour défendre les plus démunis en proie à la Justice.

Quand la mort arrache la vie autour de soi… C’est aussi une prise de conscience de son propre bonheur quand le destin nous a préservés. « Pourvu que ça dure ! », conclut David Nathanson à la fin du spectacle, toujours glissé dans la peau d’Emmanuel Carrère qui mesure sa chance.

Une jolie énergie, un jeu d’acteur et un ton justes pour David Nathanson qui nous solidarise à la vie des autres. Sur le plan scénographique, certains jeux de lumière et effets (mots clés projetés sur écran) sont par moments superfétatoires quand la seule présence de David Nathanson suffit à occuper la scène.

Signé Carole !

D’AUTRES VIES QUE LA MIENNE 

Manufacture des Abbesses, 7, rue Véron, 75018 Paris
Lundi, mardi et mercredi à 21h. Dimanche à 20h
Jusqu’au 24 juin 2015

Crédit Annabelle Jouchoux

Crédit Annabelle Jouchoux

Crédit Annabelle Jouchoux

Crédit Annabelle Jouchoux


LE RADEAU DE LA MÉDUSE – THÉÂTRE DE PARIS (spectacle en création)

RADEAU-ThParis-40X60Au centre de la scène, quelques planches assemblées par des cordages nous font penser à un radeau. Devant elles, un immense plastique déferle de toute sa longueur à l’instar des vagues, sous un brouillard confondu dans une fumée blanche qui laisse entrevoir une batterie (Jacques Di Donato), un saxo (Nicolas Nageotte), une guitare (Simon Henocq). Dans une cacophonie à nous étourdir, ils se mettent en branle. Une atmosphère chaotique s’empare de la salle. Puis la voix (Isabelle Duthoit) nous annonce que La Méduse, dirigée par le capitaine Chaumareys, qui naviguait trop près des côtes, vient de s’échouer sur un banc de sable après avoir passé le cap Blanc.

Elle tient son récit d’un certain Savigny, chirurgien du bord, qui avait embarqué, le 17 juin 1816 – nous sommes au début de la Seconde Restauration – , au bord de la frégate qui naviguait vers les comptoirs coloniaux du Sénégal.
La marée ne va pas renflouer la frégate qui s’enfonce progressivement dans les hauts-fonds. Si des chaloupes ont pris à leur bord des passagers « royaux », la voix nous hurle son indignation quand les sans-noblesse, les sans-grade, des soldats, des officiers républicains, victimes d’une liste ségrégationniste, s’entassent sur le Radeau de la Méduse, construit à la hâte. Ils côtoieront la faim, la soif, la terreur, la folie, le cannibalisme… jusqu’à la mort. Une géhenne qui durera treize jours, seule une dizaine de passagers survivra sur 150 embarqués.   

À l’origine de cette tragédie historique, l’incompétence mais aussi l’arrogance d’un officier de marine, enclin à servir avant tout son goût du pouvoir et son rapport à la monarchie. Un naufrage de l’âme humaine sur fond de scandale politique. Une volonté pour Ivan Morane, le metteur en scène, d’y établir clairement un parallèle avec l’actualité tragique de ces milliers de migrants qui perdent leur vie en Méditerranée, aux portes de l’Europe. 

Un spectacle qui s’offre à nous dans une scénographie résolument contemporaine (live painting, live vidéo). Isabelle Duthoit puise avec une énergie incroyable dans ses entrailles pour nous raconter jour après jour ce drame : hurlements, gémissements, lamentations, criailleries, jaillissent de sa bouche. « Médusant », insupportable. Mais qu’importe, l’ambition est de marquer les esprits et de percuter délibérément le spectateur pour qu’il « touche le fond ». De l’audace… Cela passe ou cela casse.

Un spectacle en cours de réalisation. Un temps de préparation qui permettra à Isabelle Duthoit de réajuster certains tons de voix dans la simple narration du récit pour une pièce qu’elle semble porter seule (dommage ?).

Signé Carole !

Lecture-spectacle Le Radeau de la Méduse 

Présenté le 8 juin 2015 au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, 75009 Paris 

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LE JOUEUR D’ÉCHECS – THÉÂTRE RIVE GAUCHE

vz-bf92a559-25c2-4e20-8602-48dbd37a56acSalle comble comme à chaque représentation. Buenos Aires, Buenos Aires… embarquement immédiat. La sirène du paquebot retentit et sonne le départ  de la représentation du Joueur d’échecs, de Stefan Zweig, et mis en scène par Steve Suissa.Très vite, sur le pont, Francis Huster habillé d’une gabardine beige apparaît, et sans plus attendre, va nous livrer avec son talent si singulier le récit d’une partie d’échecs aux allures particulières et pour laquelle il incarnera tous les personnages.

Mirko Czentovicn, champion du monde des échecs, est monté à bord. Les photographes mitraillent. Informés de sa présence, les passagers se bousculent. Certains rêvent de disputer une partie avec lui et iront jusqu’à l’amadouer en le rétribuant financièrement. Mirko Czentovicn accepte et joue et rejoue à l’ennui quand « M. B. » intervient, volant au secours du « narrateur » et d’un bourgeois fortuné, perdus tous deux dans le déplacement de leurs pions. Ouverture : 1. e4 c6 ; 2. c4 d5 … une partie finira par s’engager entre l’arrogant Czentovicn et ce mystérieux passager autrichien qui s’affronteront devant une assemblée médusée et contre toute attente. Au-delà du langage des échecs, c’est celui de la psychologie humaine dans une Europe livrée aux nazis qui est étudiée, analysée sur le jeu de l’échiquier de la vie. Au fil de la partie, le « narrateur » décrypte pourquoi tel un cavalier cloué sur sa case par un fou, « M. B. » se sent attaqué, capturé jusqu’à ne pouvoir se déloger d’un passé. Échec à la vie… 

Pour que ce texte ne soit pas perdu dans les flots de l’Histoire, Francis Huster se donne et nous souffle avec subtilité et finesse ce merveilleux texte de Stefan Zweig, alors que détruit psychologiquement par la guerre – il se suicidera –, il livrait combat pour une conception européenne de la civilisation et contre la barbarie.  

Troisième vague d’applaudissements… Francis Huster ressurgit des coulisses, se pose dans un silence de deux secondes, frotte son front de son index et là, un tantinet incommodé par une émotion qu’il masque mal derrière des mots qu’il maîtrise habituellement si parfaitement, indique s’adresser aux jeunes. Concentré sur sa pensée, son émotion en reste néanmoins palpable… en direction de toute la salle, il invite à relire ou découvrir les textes de Stefan Zweig mais aussi d’autres relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Enfin, il se lâche et exprime avec indignation la raison pour laquelle il se tient encore devant nous. Non Staline n’est pas un grand homme comme l’aurait déclaré, ces derniers jours, lors d’une visite officielle, le président russe Poutine à la chancelière allemande Angela Merkel. 

Pour que la barbarie puisse être échec et mat…

 LE JOUEUR D’ÉCHECS 

Théâtre Rive Gauche, 6 rue de la Gaîté, 75014 Paris 

Jusqu’au 29 août 2015

Crédit photos : Fabienne Rappeneau

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24 HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME -THÉÂTRE RIVE GAUCHE

24H DE LA VIE D'UNE FEMME avec Cl+®mentine CELARIE (Th+®+ótre Rive-Gauche - Paris 14+¿me) - Visuel HD d+®finitifAprès Le Joueur d’échecs, Éric-Emmanuel Schmitt a choisi pour ce printemps d’adapter un nouveau texte de Stefan Zweig avec la pièce 24 heures de la vie d’une femme. Une deuxième mise en scène signée également Steve Suissa. 24 heures inoubliables, où le brasier de la passion s’enflamme faisant fi de la raison, des conventions et de la morale sociale. Passion du jeu mais aussi de l’amour.

Sous le ton de la confidence, Clémentine Célarié nous livre les écueils et les sentiments d’une aristocrate anglaise, veuve, égarée dans l’univers surfait des casinos à Monaco, et qui se lancera à corps perdu pour sauver du suicide un jeune homme polonais de 24 ans, anéanti pour avoir tout perdu dans les jeux de hasard.

Empathie, compassion ?… amour ?…  ou rencontre de deux êtres éperdus de sens, magnétisés par l’énergie l’un de l’autre ? Que ressortir d’une telle aventure ? Comme une pelote de laine où le fil à tirer s’entremêle dans des nœuds qu’on a peine à tirer, les sentiments et l’histoire se dénouent doucement. Chacun, tapi dans son fauteuil, est renvoyé à lui-même dans des arcanes de sa vie qu’il n’oserait peut-être pas révéler. 

Sous le feu des projecteurs qui reflètent les couleurs de la vie, de la mort et de l’absolue… Clémentine Célarié sort d’un fauteuil dans lequel elle s’était installée et s’avance tantôt vêtue de blanc, tantôt de noir, parfois gantée en rouge, sous un plafond de voiles blancs. Elle rejoint le joueur (Loris Freeman), terré dans un mustisme et trouvera les mots pour lui. Côté mise en scène, des techniques audiovisuelles nous  transportent sous la pluie, dans le vent, dans les gares, sur la route, dans une église… 

Tout au long de la pièce, Clémentine Célarié s’engouffre dans les failles de la passion et nous raconte avec émotion parfois jusqu’aux larmes les dédales de cette aventure passée qui l’a définitivement transformée et ne l’a plus quittée.

« Ne plus avoir peur de soi, c’est enfin vivre ! », conclura la pièce. Une pièce à dévorer, au Théâtre Rive Gauche, pour les passionnés du jeu, de l’amour, de la vie ou du théâtre.

24 HEURES DE LA VIE D’UNE FEMME 

Théâtre Rive Gauche, 6 rue de la Gaîté, 75014 Paris

Du mardi au vendredi à 21h
Le samedi à 19h ou 21h
Matinée le samedi à 17h

Jusqu’au 29 août 2015

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DIALOGUE À FABLES – LA COMÉDIE SAINT-MICHEL

Affiche_St_MichelCinq jours après être allée voir Dialogues à Fables au Théâtre de La Comédie Saint-Michel, j’ai rencontré Valentin Martinie, son metteur en scène. L’occasion d’un bel échange autour de sa passion du théâtre et de la vocation de son spectacle que je voulais partager avec vous.

Coup de Théâtre : Bonjour Valentin, d’où vous vient la passion pour le théâtre ?

Valentin Martinie : Depuis tout petit, j’éprouve du plaisir à amuser la galerie. « Il faut que tu fasses du théâtre », me disait-on. Mais ce n’est que très tard, en dernière année d’école de commerce, à 24 ans, que j’ai eu le courage de m’inscrire à un cours du soir (cours amateur) chez Jean-Laurent Cochet. Alors que je venais de commencer mon premier CDI, Fabrice Luchini est venu un matin faire une master class devant les élèves du cours du matin (cours pro) à La Pépinière – je m’en souviens très bien, c’était le jour de la Saint-Valentin ! – et c’est ce jour-là que ma vocation est née. J’ai démissionné et je suis passé au cours pro le matin, avec l’envie de me consacrer au théâtre et à la littérature pendant un petit bout de temps. 

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Valentin Martinie (à gauche) et Florian Spitzer (à droite)

Dialogues à Fables est votre premier spectacle. Pourquoi ce choix de porter à la scène des fables de La Fontaine, d’Anouilh d’ailleurs moins connu sur ce registre, Queneau, Ionesco… ?

V. M. : Lors de mes trois années au cours Cochet, l’exercice de la fable était la base même de l’apprentissage du métier de comédien : l’articulation, la respiration, etc., étaient étudiés mais pas seulement. Il fallait trouver la nécessité de dire la fable : quel est le sujet traité ? Est-ce qu’il m’anime ? Qui je veux convaincre ? Il fallait s’imaginer en train de remonter les bretelles d’un copain à la terrasse d’un café, par exemple. C’est comme ça que j’ai appris à penser vraiment, « charnellement », ce que je disais, au lieu de me contenter d’une simple récitation. Dans le spectacle, j’ai voulu varier les plaisirs et montrer que ce genre qu’on peut supposer désuet a encore de beaux jours devant lui. Je pense à cette phrase du rappeur Booba qui n’hésite pas à utiliser des images frappantes utilisant des animaux dans ses punchlines : « Ce n’est pas que je n’aime pas me mélanger, mais disons que les aigles ne volent pas avec les pigeons »

Quels souvenirs gardez-vous de votre formation ?

V.M. : J’y ai beaucoup appris, notamment, une exigence salutaire. La vision résolument moderne du théâtre classique – quoi qu’on en dise, seules les modes se démodent – m’inspirera toujours. Je dois néanmoins prévenir les jeunes gens qu’il faut être bien armé psychologiquement car Jean-Laurent Cochet n’est pas un consensuel.

Vous êtes comédien mais vous écrivez également les dialogues. Comment naît le processus de création chez vous ?

V.M. : Les idées arrivent quand je ne m’y attends pas, quand mon esprit vagabonde dans le train, dans le métro, en courant… J’essaie de retarder au maximum le moment de l’écriture parce qu’elle « éteint » cette création spontanée, ce saute-mouton de l’esprit. Mais il faut bien noter les idées à un moment ou un autre, sinon on les oublie. Pour Dialogue à Fables, je me permets beaucoup de liberté avec le texte. Il y a des morceaux d’impro que j’intègre au fur et à mesure, des passages que je supprime. Si vous revenez voir le spectacle la semaine prochaine, vous verrez des changements.

dialogueafables_olivierschmitt_09Quels sont vos auteurs ou livres préférés ?

V.M. : Dans le théâtre, j’aime beaucoup l’esprit français qu’on peut retrouver dans les pièces de Sacha Guitry ou de Jules Renard. Mais j’ai encore plus d’affinités avec les auteurs qui emploient une prose simple pour camper des personnages hauts en couleur. Anouilh fait ça très bien. Et Audiard, dans le cinéma, me régale avec ses dialogues. De manière générale, j’apprécie la vitalité et les auteurs qui dénoncent des travers universels, ou ceux de l’époque, comme Philippe Muray. Je vous conseille d’ailleurs de lire Le Sourire de Ségolène Royal !

Comment avez-vous sélectionné les fables pour votre spectacle ? 

V.M. : Dans Le Loup attendri, Anouilh dénonce avec ironie la bêtise des progressistes, comme le fait justement Muray. Dans La Fille et le Loup, c’est encore plus misanthrope. Il trouve plus d’humanité dans un loup que dans un « curé bedonnant » ou dans les « paysans niais et communs »… Et le rythme mélancolique du poème devient une respiration naturelle. J’aime aussi la cadence de La Dispute, avec les deux avocats qui jouent le rôle du mari et de la femme. J’aime aussi le dialogue entre Le Chêne et le Roseau d’Anouilh et la version originale de La Fontaine, ça permet de reconsidérer une moralité qu’on prend pour argent comptant, alors que les fables sont bourrées d’ambiguïté.  

dialogueafables_olivierschmitt_03Vous jouez avec Florian Spitzer…

V.M. : Oui, on s’est connus avec Florian au cours Cochet, en travaillant une scène de Becket ou l’honneur de Dieu d’Anouilh. On s’est très bien entendus, c’est agréable de travailler avec Florian. On a à peu près le même parcours de jeunes actifs déçus par les promesses du marketing. Je lui ai proposé l’aventure parce qu’il disait les fables avec un naturel déconcertant.

Donneriez-vous place à une écriture collective ? 

V.M. : Pour stimuler la création, les idées des autres sont indispensables, qu’il s’agisse de discussions ou de lectures, c’est comme ça qu’on avance. D’ailleurs, Florian, au fil des répétitions et des représentations a ajouté plein de choses que je n’ai pas listées au générique de fin par simple souci pratique. Mais je dois rendre hommage à tous ceux qui m’ont inspiré, vivants et morts, consciemment ou inconsciemment. En ce qui concerne la forme, il faut faire des choix esthétiques et je trouve que cela a plus de sens de le faire tout seul.

Vous auriez pu vous contenter de monter sur les planches, voire d’écrire, mais vous avez décidé de créer votre compagnie…

V.M. : Oui, monter ses propres projets permet d’avancer plus vite. Écrire des rôles sur mesure pour des comédiens qu’on connaît et pour soi-même permet d’éviter de « se battre » pour enchaîner les figurations en attendant un « miracle ». C’est aussi une manière d’apprendre sur le tas, comme dans tous les métiers.

dialogueafables_olivierschmitt_081Vous avez fait le choix d’une mise en scène minimaliste. Pourquoi ? 

V.M. : Tout à fait, cela va dans le sens de ma conception du théâtre. Le théâtre doit susciter des images et non les imposer. Le texte incarné par le comédien doit offrir au spectateur un tremplin à son imagination, comme un livre, et non lui imposer une vision, comme au cinéma. Plus le décor est simple, plus il y a de place pour le texte, et donc pour le rêve autonome du spectateur. De toute façon, le théâtre ne peut pas concurrencer le cinéma 3D, autant qu’il redevienne le temple de la parole vivante !

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? 

V.M. : Bien sûr il s’agit d’un coup d’essai, largement perfectible, et le choix de conserver les textes entiers des fables est un parti pris qui ne rend pas nécessairement le spectacle attractif pour tout le monde. Mais les spectateurs passent généralement un bon moment, voire un très bon moment pour certains, ce qui est une belle surprise pour une pièce composée majoritairement de textes poétiques. Avec Florian, nous avons appris également, la relation avec le public, le côté unique de chaque représentation et aussi la gestion budgétaire d’un tel spectacle…

Vous êtes à la Comédie Saint-Michel jusqu’en avril 2015, à la Royale Factory à Versailles du 6 mai au 5 juin 2015, vous serez au Pittchoun Théâtre au Festival OFF d’Avignon. Des projets de mise en scène, d’écriture pour la suite ? 

V.M. : Oui deux pièces et deux solos.

dialogueafables_olivierschmitt_06Merci Valentin. Une dernière question : avez-vous un rêve autour du théâtre ?

V.M. : Oui, plus tard, j’aimerais diriger un théâtre où je pourrais programmer les pièces qui m’intéressent (et en avoir les moyens financiers). Je voudrais laisser place à de vrais comédiens non des « starlettes » du moment et revenir à un théâtre qui explore ce que nous sommes, avec simplicité. Je dis ça parce que le théâtre m’a sauvé et que je suis certain qu’il peut aider un grand nombre de personnes. Il m’a obligé à arrêter de jouer la comédie et à me poser systématiquement la question : « qu’est-ce que tu penses ? ». Merci de m’avoir écouté pendant ces deux heures !

DIALOGUE À FABLES 

La Comédie Saint-Michel, 95 boulevard Saint-Michel, 75005 Paris                           

Les mercredis et les samedis à 20h jusqu’au 4 avril 2015

Pour gagner des places pour le spectacle, suivez ce lien : http://bit.ly/1zJGVQW

Crédit photos : Olivier Schmitt