SUMMER BREAK

1bb10fd5bc9ac8cece48b54f1b8458c1Chers lecteurs et amis blogueurs,

Après un premier semestre bien rempli, nous mettons entre parenthèses nos aventures théâtrales pour profiter du break estival. Nous vous donnons rendez-vous à la rentrée pour de nouvelles chroniques, de belles rencontres et …quelques surprises. 

D’ici là, nous vous souhaitons un très bel été, plein de soleil et d’évasion. 

Elisabeth & Carole

 

 

CELUI QUI TOMBE & LEAVING ROOM – COMPAGNIE YOANN BOURGEOIS

050Il est des spectacles qu’on n’oublie pas. C’est la dernière chronique de la saison avant le break estival et, tradition du blog oblige, je conclus par LE spectacle qui m’a littéralement conquise au cours des six mois écoulés. Petite entorse à notre terrain de jeu habituel, il ne s’agit pas de théâtre stricto sensu mais de deux spectacles inclassables relevant davantage des arts du cirque et signés par une compagnie grenobloise qui fait beaucoup parler d’elle depuis quelques années: la compagnie Yoann Bourgeois, du nom de son jeune fondateur. Acrobate, jongleur, danseur, trampoliniste et metteur en scène, Yoann Bourgeois se définit comme « un artiste de cirque mais joueur d’abord et sans spécialité ». Passé entre autres par l’École du cirque Plume, le Centre national des Arts de Chalons en Champagne et le Centre national de danse contemporaine d’Angers, il décide de créer sa propre compagnie en 2010, composée aujourd’hui d’une vingtaine de personnes. Son univers ? Des spectacles à la fois techniques et très visuels conçus à partir d’une réflexion sur les notions d’équilibre, d’apesanteur, de gravité et du refus de la chute. Avec en fil rouge une quête personnelle et perpétuelle du « point de suspension », ce point bien connu des artistes de cirque qui correspond à l’instant où les corps sont au plus haut de l’envol avant la chute. Comme une seconde d’éternité où le temps n’a plus de prise. Dans l’univers de Yoann Bourgeois, rien ne tient vraiment debout, on perd l’équilibre, on se suspend, on dégringole, on se rattrape au vol, on s’accroche aux branches et on se laisse aussi tomber parfois. Pour illustrer les rapports de force entre les corps et les éléments, le metteur en scène signe chacune de ses créations par l’utilisation d’objets ou de dispositifs variés, inattendus, éminemment graphiques, comme des cubes, balanciers, escaliers, trampolines invisibles,… Le comédien/acrobate n’est pas au centre de la scène (au propre comme au figuré) mais représente un élément en interaction permanente avec les objets qui l’entourent, avec les forces qui le guident. 

En juin dernier, j’ai pu découvrir « Celui qui tombe » au Théâtre de la Ville, l’une des créations les plus récentes de la Compagnie créée à l’occasion de la 16e Biennale de la Danse de Lyon en septembre 2014. Un spectacle véritablement saisissant! Dès les trente premières secondes, on est scotché. La scène est plongée dans l’obscurité totale quand soudain une grande plateforme en bois de six mètres carré suspendue par quatre filins descend des cintres. Elle oscille, s’incline, se penche dangereusement dans le vide : la descente, rythmée par le grincement du bois qui « travaille » semble mal engagée, laborieuse, périlleuse. Juchés sur cette plateforme, six personnages, trois hommes et trois femmes – une « petite humanité » comme le décrit Y. Bourgeois – sont soumis aux oscillations incertaines de ce balancier géant. Ils s’agrippent, s’accrochent, pour garder leur équilibre, ne pas glisser, ne pas tomber dans le vide. Individuellement ou ensemble, ils résisteront. Après, ce seront d’autres aventures qui les attendront dont celle, une fois la plateforme fixée au sol et mise en mouvement par un pivot, qui les emportera avec elle de plus en plus vite au son de « My way » les contraignant d’abord à marcher, puis courir, sauter, trébucher, s’unir pour certains, se séparer parfois, tomber.  Chercher à tenir debout quand les forces nous en empêchent, malgré les contraintes qui pèsent et s’exercent. Une métaphore de la condition humaine magnifiquement illustrée par les différents tableaux de ce spectacle inclassable, captivant, magnétique, à la chorégraphie millimétrée et désarmant de grâce et de poésie. On se surprend à sourire, rire, s’effrayer, s’émouvoir aux aventures de ces drôles de pantins soumis aux lois de l’équilibre et de la gravité.

Le spectacle « Leaving room » présenté au Carreau du Temple dans le cadre du festival Paris Quartier d’été est plus intimiste mais garde la signature « Bourgeois ». Il est 22h, il fait presque nuit dehors quand nous venons nous installer dans l’immense salle du Carreau. Question siège, c’est l’embarras du choix : chaises longues pour les plus chanceux, gradins ou tapis jonchés élégamment sur le sol pour les derniers retardataires. Les protagonistes du soir (Yoann Bourgeois, Marie Fonte et la harpiste Laure Brisa), installés au fond de la scène, nous attendent déjà en échangeant discrètement quelques mots avant de s’offrir aux regards, quand soudain un projecteur s’écrase au sol. Silence glacial dans les rangs du public. Et c’est parti pour 50 minutes de spectacle, composé de courtes pièces dans lesquelles Yoann Bourgeois fait ses gammes et explore les thèmes qu’il affectionne : chute, équilibre, pesanteur. En substance, la relation d’un homme et d’une femme, des conflits, des discussions, des séparations, des retrouvailles magnifiées par un dispositif « bourgeoisien » : une balance de Lévité, une table et deux chaises, un métronome et un trampoline invisible au pied d’un escalier, comme autant d’éléments susceptibles d’illustrer toutes les forces qui régissent les sentiments et les unions humaines. Un moment d’exception : les chutes et rebonds infiniment poétiques de Yoann Bourgeois de l’escalier au trampoline. La scène finale où les deux protagonistes tentent de trouver leur équilibre à quatre mains sur une planche surplombant un globe est d’une grâce infinie. La musicienne (la harpiste Laure Brisa) accompagne le duo par une bande son empruntant tout à la fois à Schubert, Philippe Grass, Bach. Singulier mais envoûtant. Encore une occasion de se régaler avant la dernière ligne droite des vacances: le spectacle « Cavale » est proposé demain gratuitement sur le parvis du Sacré Cœur. J’y serai pour clore ce mois de juillet en beauté …et en apesanteur.

Le point de vue d’Elisabeth 

CAVALE  – Compagnie Yoann Bourgeois 

Dimanche 26 et lundi 27 juillet à 21h (spectacle gratuit)

Parvis du Sacré Coeur

Pour en savoir plus sur la compagnie : http://cieyoannbourgeois.fr/

Crédits photo : Géraldine Aresteanu 

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LES AMOUREUX DE MARIVAUX – THÉÂTRE LE RANELAGH

vz-b9a837a5-f702-4ae6-bac7-22ab1b36b018Si l’heure des grandes vacances n’a pas encore sonné pour vous, il est encore temps d’aller découvrir un joli spectacle musical créé par la compagnie « Les Mauvais Élèves » actuellement à l’affiche du théâtre du Ranelagh. A l’origine du projet, deux jeunes comédiennes, Elisa Benizio et Bérénice Coudy – auxquels se sont joints Guillaume Loublier et Valérian Béhar-Bonnet, tous issus du cours de Jean-Laurent Cochet – qui ont eu envie de rendre hommage à leur auteur classique préféré : Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux. Ainsi est né ce spectacle musical « Les amoureux de Marivaux », alternant les plus belles scènes d’amour du théâtre (parfois méconnu) du célèbre auteur du « Jeu de l’Amour et du Hasard » (La Méprise, L’heureux Stratagème, La Commère, …), et ponctué d’une dizaine de chansons du répertoire français du XXe siècle, de Serge Gainsbourg à Jane Birkin, de Sylvie Vartan à Michel Polnareff. Comme une jolie passerelle entre les siècles où les situations amoureuses se font écho. Sur le plateau, rien ou presque (2 chaises !), le spectacle ne repose uniquement que sur l’énergie et l’implication des quatre comédiens qui s’en donnent à cœur joie pendant une heure trente, aussi à l’aise dans l’art dramatique (ils se partagent une quinzaine de personnages), le chant a cappella, la danse que le …beat box, ravis de leur partition, complices avec le public. Bravo à eux de nous donner l’occasion de redécouvrir de belles scènes méconnues du répertoire classique et de faire sonner la langue et le théâtre de Marivaux – fin observateur des états d’âme amoureux – de manière si moderne ! La mise en scène est signée par le célèbre duo Shirley et Dino, qui a su insuffler malice, poésie et impertinence. A noter également le joli soin apporté aux costumes. Dommage peut-être de ne pas avoir accompagné le spectacle d’une bande son afin de donner encore plus de pétillance à l’ensemble.

Au final, un spectacle tout public, plein de générosité et déjà bien rodé (Comédie Nation, Théâtre du Poche Montparnasse, Festival d’Avignon 2014), à consommer bien frais dans le magnifique théâtre du Ranelagh jusqu’au 31 juillet ! Et petit clin d’œil, en fin de représentation, la compagnie « Les Mauvais Élèves » vous offre la possibilité d’envoyer une carte postale à la personne de votre choix en guise d’invitation au spectacle ! Faites tourner ….

Le point de vue d’Elisabeth 

LES AMOUREUX DE MARIVAUX

Théâtre Le Ranelagh, 5 rue des Vignes, 75016 Paris

Du mercredi au samedi à 21h

Le dimanche à 17h

Jusqu’au 31 juillet 2015

http://www.achilletonic.com/

THE SERVANT – THÉÂTRE de POCHE MONTPARNASSE  

AFF-THE-SERVANT1-201x300Les excellentes critiques entendues ici et là et le Molière du meilleur comédien dans un spectacle de théâtre privé attribué à Maxime d’Aboville ont aiguisé ma curiosité à découvrir The Servant, la valeur sûre théâtrale de ce printemps ! Direction le théâtre de Poche Montparnasse par un dimanche après-midi de mai : salle pleine à craquer, le bouche à oreille semble fonctionner !

The Servant, roman écrit en 1948 par l’écrivain et scénariste britannique, Robin Maugham – et adapté au cinéma en 1963 – nous plonge dans les quartiers chics du Londres des années 50. Tony, jeune aristocrate un brin désinvolte et paresseux, emménage dans une grande maison vide, au retour d’un séjour en Afrique. À ses côtés, évoluent Richard, son meilleur ami et la jolie Sally avec qui il entretient une relation amour/amitié. Tony embauche un domestique à son service, Barrett, qui se révèle le « butler » parfait dans la plus pure tradition britannique : honnête, compétent, fiable, d’un professionnalisme sans faille. Barrett se montre rapidement indispensable et la confiance s’instaure entre les deux hommes. Mais derrière cette apparence d’ordre et de quiétude, les rôles insidieusement s’inversent. Barrett prend peu à peu le contrôle de la vie du jeune Tony, de la décoration des lieux jusqu’aux détails de sa vie privée. Tony devient l’esclave de ce « butler » énigmatique et vénéneux qui réussira à régenter la vie de son maître jusqu’à l’assujettir et le réduire à l’état de loque humaine.

Formidable pièce ! À la fois thriller, huis clos, et comédie des mœurs à l’humour grinçant, The Servant se suit comme un excellent polar ! Au-delà des nombreux thèmes explorés (lutte des classes, place des femmes dans la société, désir de pouvoir, frustrations sexuelles), The Servant brosse le portrait d’une Angleterre accrochée à ses traditions mais en quête de nouveaux repères. D’un point de vue strictement théâtral, une réussite incontestable : un casting vraiment irréprochable emmené par les deux rôles titres Maxime d’Aboville (Barrett) et Xavier Lafitte (Tony) – ainsi que la sémillante Roxane Bret (qui fait ici ses premiers pas sur les planches) –  des dialogues vifs, ciselés, alertes et une mise en scène (signée Thierry Harcourt) sobre, élégante et efficace malgré de modestes moyens. Car c’est mon seul regret : cette belle pièce d’atmosphère aurait mérité un plus grand plateau et des décors plus travaillés afin de plonger davantage le spectateur dans l’esthétique cossue et so british de cette maison londonienne des années 50. Un détail pour cette pièce très réussie, aussi savoureuse qu’un scone clotted cream à l’heure du teatime….

Le point de vue d’Elisabeth 

THE SERVANT

Théâtre de Poche Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

Du mardi au samedi à 19h

Dimanche à 17h30 

Jusqu’au 12 juillet 2015

Crédit : Victor Tonelli @Artcomart

Crédit : Victor Tonelli @Artcomart

Crédit : Brigitte Enguerand

Crédit : Brigitte Enguerand

 

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OPEN SPACE – THÉÂTRE de PARIS

40x60_OS_0Est-ce parce que je n’ai jamais travaillé en open space que je me suis tant ennuyée au spectacle de Mathilda May jeudi dernier ? La pièce rencontre un très gros succès public et critique depuis un an mais grosse déception me concernant ! Plantons le décor : la pièce raconte la journée de travail de 6 employés de bureau, 3 hommes et 3 femmes, qui évoluent dans un open space. On y retrouve l’employé ambitieux beau gosse qui en fait des tonnes, la secrétaire effacée et complexée qui en pince pour le premier, la workaddict alcoolique, le réservé qui a été mis au placard, le patron dictatorial qui fantasme sur la secrétaire mais se fait tyranniser par sa femme… Pendant 1 heure trente, s’enchaînent les mini évènements qui font le quotidien d’une journée de travail avec les contraintes connues d’un open space : bruit, promiscuité, manque d’intimité, épiement, …Tout cela aurait pu donner un très bon spectacle sauf que le parti-pris artistique réside dans le fait que les comédiens (tous excellents par ailleurs) ne s’expriment que par borborygmes, onomatopées, bruitages. Du coup, là où on aurait pu s’attendre à une lecture fine et assez subtile de la thématique « relations au travail », on assiste, faute de dialogue, à un enchaînement de tableaux – interprétés, chantés ou dansés – tous plus caricaturaux les uns que les autres, à la limite du grotesque : celui qui sautille tel un cabri pour aller la photocopieuse et se trémousse façon gogo-dancer, la machine à café en panne qui fait le bruit d’un moteur à réaction, le réparateur qui répare ladite machine tel un torero plantant ses dernières banderilles, la tentative de suicide d’un des salariés dans l’anonymat général, la workaddict qui sort au vu de tous sa bouteille de whisky, etc., etc… Que c’est lourd ! A se demander si on est dans un  bureau ou un music-hall. A moins que ce soit l’objectif de grossir le trait. Peut-être, dans tous les cas, je suis passée à côté, même si le spectacle ne manque pas d’atouts : un très bon casting de comédiens, quelques scènes très bien chorégraphiées, une jolie bande son et un décor ultra soigné. Bref, si vous aimez l’humour burlesque à la Monty Python, allez-y. Sinon….

Le point de vue d’Elisabeth 

OPEN SPACE

Théâtre de Paris • 15 rue Blanche, 75009 Paris

Du mardi au samedi à 21h & dimanche à 15h30

Jusqu’au 12 juillet 2015

Crédit photos : Giovanni Cittadini Cesi 

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DES FLEURS POUR ALGERNON – THÉÂTRE du PETIT SAINT-MARTIN

algernon-5Dès la première réplique, j’ai compris. J’ai compris que j’allais vivre un moment de théâtre unique qui resterait longtemps gravé dans ma mémoire. Et pas seulement dans la mienne, j’en suis certaine, mais dans celle des 150 spectateurs venus découvrir « Des fleurs pour Algernon » mercredi dernier au théâtre du Petit Saint-Martin. Nous avons, je crois, tous été suspendus aux paroles d’un comédien exceptionnel qui n’a pourtant pas bougé de sa chaise pendant 1 heure et 20 minutes.

Ce comédien, c’est Grégory Gadebois, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, césar du meilleur espoir masculin en 2012 (voir le joli portrait que Libération lui a consacré en janvier 2013) qui offre une prestation époustouflante de la première à la dernière seconde ! Dans « Des fleurs pour Algernon » (qui fut d’abord un livre, puis un film), il campe le personnage de Charlie, un jeune ouvrier simple d’esprit qui est approché par deux professeurs de médecine pour subir une opération du cerveau, susceptible de démultiplier ses facultés mentales. L’expérience a réussi sur une souris nommée Algernon, alors pourquoi ne pas la tenter sur un homme ? Charlie, secrètement amoureux de l’un des professeurs Miss Kinian, accepte de devenir cobaye et l’expérience fonctionne. Progressivement, il se métamorphose en un être aux compétences intellectuelles exceptionnelles brillant analyste, doué d’une mémoire phénoménale, d’une pétillance et d’une subtilité  incomparable. En sera-t-il plus heureux pour autant ? Mais l’expérience sera de courte durée. Tandis que la souris Algernon meurt, Charlie connaît un déclin aussi vertigineux que son ascension.  

Au-delà du beau questionnement de la pièce (qu’est-ce que l’intelligence ? Celle du cœur n’est-elle pas aussi ou plus importante que celle des connaissances ?), j’ai été subjuguée par la performance de Grégory Gadebois et sa capacité à interpréter successivement cet homme au QI limité, puis supérieurement intelligent puis redevant l’homme simple qu’il était, et profondément conscient de la perte de ses capacités. L’exercice aurait pu s’avérer caricatural, il est d’une justesse, d’une subtilité et d’une finesse formidables. Grégory Gadebois incarne Charlie avec une infinie douceur et une profonde humanité, dans les mots, les gestes, le regard, la posture. C’est terriblement émouvant, on en ressort touché. Courez applaudir ce spectacle qui est un triomphe depuis sa création en 2012. Logique et tellement mérité, c’est une leçon de théâtre !

Le point de vue d’Elisabeth 

DES FLEURS POUR ALGERNON

Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, 75010 Paris

Du mardi au vendredi à 20h30

Le samedi à 16h et 20h30

Photo Pascal Victor. Artcomart

Photo Pascal Victor. Artcomart

ALBERTINE SARRAZIN – THÉÂTRE de POCHE-MONTPARNASSE

AFF-ALBERTINEAlbertine Sarrazin. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Moi non plus. Jusqu’à la semaine dernière où je suis allée découvrir une pièce qui lui est dédiée. Parce qu’Albertine Sarrazin a existé et sa destinée aussi furtive que lumineuse, tragique qu’incandescente a marqué la France des années 50.

Elle est née en 1937 à Alger de parents inconnus et a été adoptée à l’âge de deux ans. Adolescente brillante mais indisciplinée, elle est placée en maison de correction à Marseille par ses parents adoptifs. Le jour de son bac, elle s’enfuit par les cuisines du lycée et rejoint Paris en stop. Elle connaît alors la misère, la délinquance, la prostitution. A 17 ans, avec sa bonne amie Emilienne, elle tente un holdup dans un magasin de confection. Une vendeuse est blessée, elle est arrêtée et condamnée à 7 ans de prison. Après cinq années d’incarcération, en 1957, elle s’évade de la prison en sautant d’un mur de dix mètres et se brise l’astragale, un petit os du talon. Alors qu’elle  rampe sur la route nationale pour trouver de l’aide, une voiture s’arrête, un homme lui porte secours, la cache chez sa mère, la soigne, tombe amoureux d’elle. Cet homme, c’est Julien Sarrazin, un petit malfrat en cavale, qui deviendra le grand amour de sa vie. Après quelques mois de planque, tous les deux sont repris et se marient en prison le 7 février 1959. Albertine connaît alors le désespoir de l’incarcération. En prison, elle écrit deux livres, L’Astragale, « un petit livre d’amour pour Julien » et La Cavale. Les deux livres, publiés en 1964, connaitront un grand succès public et critique. A sa sortie en 1967, Albertine et Julien s’installeront dans un vieux mas près de Montpellier. Albertine, fragilisée par l’alcool, le tabac et sa vie chaotique, entrera en clinique pour subir l’ablation d’un rein. Mais victime d’une trop forte dose d’anesthésique, elle ne se réveillera jamais. Elle avait 29 ans.

C’est la trajectoire de cette jeune femme éprise d’absolu, d’amour et de liberté que la comédienne Mona Heftre a choisi de raconter dans son spectacle sobrement intitulé Albertine Sarrazin. J’ai beaucoup (beaucoup !) aimé ce spectacle, empreint tout à la fois de la plus grande simplicité et d’une énergie incroyable. A la manœuvre, une comédienne épatante ! Pendant 1 heure 15, Mona Heftre, chevelure argent, tout de noir vêtue, avec pour seuls accessoires une paire de talons blancs et une couverture, se glisse dans la peau d’Albertine et raconte à la première personne les grandes étapes de sa vie à travers des récits autobiographiques, des images d’archives et des chansons. Pour construire ce spectacle, elle s’est plongée dans les archives d’Albertine (carnets intimes, journal, poésies, correspondances,..) pour aller au plus près du personnage qu’elle campe avec une générosité formidable. Aussi à l’aise dans l’interprétation de la petite fille en quête d’identité, de l’adolescente frondeuse, de la jeune femme rayonnante à l’apogée de sa gloire littéraire, de la femme amoureuse et mariée, de la prisonnière en proie au désespoir et à la solitude : tout est parfaitement délivré, ressenti, transmis. Un superbe moment de théâtre !

Soirée foot PSG-Barcelone, nous étions un public de femmes ce soir-là. Après le salut et les applaudissements, Mona Heftre a eu la gentillesse de nouer le dialogue très spontanément en répondant à quelques questions sur la vie d’Albertine. Ma voisine a pu lui glisser : « Quels jolis textes et vous les dites tellement bien ! » Un joli moment qu’on aurait aimé prolonger.

 Le point de vue d’Elisabeth 

ALBERTINE SARRAZIN

Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

Du mardi au samedi à 21h – Dimanche 15h

Jusqu’au 3 mai 2015

Albertine Sarrazin

Albertine Sarrazin

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LE MALADE IMAGINAIRE – THÉÂTRE FONTAINE

71PDUYZTTJL._SL1412_Courte chronique destinée à toutes celles et ceux qui auraient envie de faire découvrir les grands classiques à un jeune public ! Si tel est votre projet, je vous conseille d’aller applaudir les spectacles de la compagnie Colette Roumanoff, qui a élu résidence au théâtre Fontaine dans le 9ème. Née au début des années 1990, la compagnie poursuit sans relâche un seul objectif : être au service des plus beaux textes du répertoire classique (Molière, Corneille, Racine,..) à travers une mise en scène pédagogique, accessible, ludique à destination du plus grand nombre, grands et petits. J’avais eu le plaisir de rencontrer cet hiver Valérie Roumanoff, comédienne et membre de la troupe, qui avait partagé avec moi toute l’aventure de la compagnie.

Après l’interview, le spectacle ! Je suis allée voir Le Malade Imaginaire au programme de cette saison 2014/2015. Dans la belle salle du théâtre Fontaine, au milieu d’un public familial en ce dimanche après-midi, j’ai passé un moment franchement réjouissant ! Au-delà du texte respecté à la virgule près, une mise en scène pleine de générosité, de fraîcheur et de poésie, mêlant ballets orientaux, scènes chorégraphiées ou séquences chantées. Un grand chapeau à la troupe de comédiens (qui donne plus l’impression d’une famille d’ailleurs) engagés à 100%, ultra-professionnels et qui s’en donnent à cœur joie deux heures durant. Mention spéciale personnelle à Isabelle Laffitte dans le rôle de la sémillante Toinette ! Bref, un mélange de simplicité (pas d’ego de metteur ici), de générosité qui fait honneur à cette compagnie attachante qui produit des spectacles de grande qualité. Attention, difficile à suivre pour des enfants de moins de 10 ans néanmoins.

Le point de vue d’Elisabeth 

LE MALADE IMAGINAIRE

Théâtre Fontaine, 10 rue Pierre Fontaine, 75009 Paris

Prochaines représentations : 21 mai à 14h15 et jeudi 28 mai à 14h15

Tous les spectacles de la saison 2014/2015

EN ATTENDANT GODOT – THÉÂTRE de L’AQUARIUM

arton473-a437dParis, 1927. En sortant de la Closerie des Lilas, Samuel Beckett, 21 ans, croise le chemin d’un clochard qui, sans raison, le poignarde. Beckett est transporté à l’hôpital Tenon, il a la plèvre transpercée. Guéri, il tient à revoir son agresseur qui a été arrêté. Il lui demande « Pourquoi m’avez-vous poignardé ? » Le clochard cherche une réponse puis finit par dire : « Je ne sais pas, monsieur ». Ce fait divers, qui marqua profondément le jeune Beckett, a peut-être été à l’origine d’En attendant Godot.

La pièce, écrite en français, considérée comme l’une des œuvres les plus importantes du XXe siècle, questionne la souffrance et la vacuité de la condition humaine. L’histoire est celle de deux vagabonds, Vladimir et Estragon, qui, perdus sur un chemin de poussière au milieu d’un no man’s land, attendent un certain Godot qui leur a donné rendez-vous. Mais Godot se fait attendre. Alors pour tromper l’ennui, les deux compagnons se parlent, s’écoutent, se chamaillent, se réconcilient…Leur attente est soudain interrompue par l’arrivée de deux personnages : Pozzo, propriétaire terrien, sorte d’esclavagiste moderne, tenant en laisse un pauvre hère, Lucky, réduit à l’état d’animal servile. Une fois cette parenthèse « d’humanité » fermée où seule la domination et l’asservissement semblent prendre le dessus, les jours et les nuits se succèdent aux autres, toujours aussi vains et inutiles pour Vladimir et Estragon dans l’attente de Godot qui ne viendra jamais.

Depuis sa création en 1952, En attendant Godot est l’une des pièces les plus jouées au monde, adulée par des générations de metteurs en scène et de comédiens. Et cela s’explique ô combien : l’œuvre résonne formidablement par le caractère intemporel, universel et profondément visionnaire des thèmes fondamentaux qu’elle explore: l’identité, le courage, l’espoir, l’impuissance, la force et la fragilité de l’être humain, le sens de l’existence (« Que faisons-nous ici ? » questionne un instant Vladimir face public). Longtemps considéré comme le chef d’oeuvre du théâtre de l’absurde, « En attendant Godot n’a rien d’absurde, si ce n’est l’absurde du monde à l’intérieur on cherche à créer du sens » comment le rappellent collectivement Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra qui ont signé une nouvelle adaptation théâtrale à la Comédie de Caen – Centre Dramatique National de Normandie en 2014. Après avoir été présenté sur de nombreuses scènes françaises, le spectacle est à l’affiche du théâtre de l’Aquarium ce mois-ci. Les trois metteurs en scène ont souhaité revisiter le « mythe Godot » en faisant entendre le texte de Beckett sous un jour nouveau, à la lumière de la réalité politique et sociale de notre époque. Ainsi, les rôles de Vladimir et d’Estragon ont été confiés à deux comédiens africains, symbolisant par-là même les dizaines de miliers d’apatrides, de migrants fuyant les famines, les guerres, les souffrances, sur la voie de l’exil, en quête d’une nouvelle vie ou d’un nouvel espoir. Très belle idée d’autant que face à eux, le duo Pozzo/Lucky résonne comme le symbole de la vacuité et de l’inutilité de nos sociétés occidentales, incapables de donner une réponse ou une solution aux souffrances de notre monde actuel.

Au-delà de ce parti-pris fort et intéressant, le spectacle est d’une grande beauté et d’une grande singularité. Avant même « d’entrer » dans la pièce, on est d’emblée séduit par le charme aride du décor – horizon nu gris-bleuté, chemin de gravier, petit arbre sec – qui illustre bien l’écriture dépouillée de Beckett et sera tout au long du spectacle fort bien mis en lumière (les éclairages nocturnes projetant les reflets des  personnages sur le sol sont à ce titre particulièrement réussis). Le texte est porté par un casting de haut vol, à commencer par le duo Michel Bohiri (Vladimir) et Fargass Assandé (Estragon) deux acteurs ivoiriens qui incarnent avec une justesse, une humanité et une générosité formidables, les deux compagnons d’infortune de Beckett entre tendresse et gaucherie, profondeur et drôlerie. Leur complicité, réelle à la ville comme à la scène, « transpire » et apporte un vrai supplément d’âme au spectacle. Notons également la prestation magistrale de Marcel Bozonnet (ancien sociétaire et administrateur de la Comédie Française) qui, tel un bateleur de foire, empruntant à l’univers du cirque et du music-hall, incarne un Pozzo inquiétant et pathétique. Enfin, sans oublier Lyn Thibault très juste également dans le rôle du garçon, Jean Lambert-wild, pyjama rayé, grimé de blanc, nez rouge, chevelure blonde hirsute, délivre le monologue réputé injouable de Lucky (texte de deux pages sans ponctuation) avec un engagement total. Au final, malgré un spectacle un peu long (2h05), du grand et beau théâtre qui marque les esprits et laisse des images en mémoire ! Une adaptation qui fera date. Longue vie au spectacle qui poursuit sa route à Neufchâtel après Paris.   

Le point de vue d’Elisabeth

EN ATTENDANT GODOT

Théâtre de l’Aquarium – La Cartoucherie 94100 Vincennes

Jusqu’au 29 mars 2015

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h 

Navette gratuite aller-retour au départ du métro Château de Vincennes à partir de 19h30

Crédit photos : Tristan Jeanne-Valès

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À CHACUN SA MADELEINE ! – THÉÂTRE de PARIS

image-1 (1)e_0Si vous arpentez comme moi de long en large le 9e arrondissement de Paris, et notamment le quartier de la Nouvelle Athènes, votre œil a forcément été attiré par cette affiche rose qui fleurit les murs et les vitrines des boulangeries du quartier : « À chacun sa madeleine ! » et son libellé appétissant : théâtre & dégustation : le premier spectacle à goûter ! Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et me donner l’envie d’aller découvrir ce spectacle par un dimanche après-midi d’hiver. Dès l’arrivée au théâtre de Paris, le ton est donné ! Une fois votre billet présenté, une hôtesse vous remet une jolie boîte rose signée La pâtisserie des rêves, comme une invitation complice à la gourmandise.… L’envie est forte de l’ouvrir (il est 17h30 à ma montre, l’heure d’une pause sucrée, non ?) mais restons sages et attendons le lever de rideau. Autour de moi, je sens la même impatience dans la salle, mais les spectateurs ont posé poliment leur boîte sur leurs genoux. Patience, patience…

« À chacun sa madeleine ! » met en scène le comédien Marc Fayet, également auteur du spectacle, qui pendant une heure, égrène souvenirs d’enfance et tranches de vie à travers l’évocation de moments gourmands. Pour revivre avec lui ses souvenirs, il nous invite régulièrement à plonger dans la boîte à saveurs qui contient, on l’aura compris, les viennoiseries et gâteaux qu’il évoque en mots : palmiers bien craquants à la noix de coco, pain au chocolat moelleux, beignets à la confiture…tous délicieux au passage, merci La pâtisserie des rêves ! Savoureuse idée, d’autant que Marc Fayet, timbre de velours et présence ultra sympathique, est un formidable conteur qui a l’art et la manière de raconter des histoires de vie et de pâtisserie avec un talent et une saveur incomparables. Un spectacle très original et poétique qui met tous les sens en éveil. En sortant, on replonge forcément dans ses propres souvenirs gourmands : « Et ma madeleine à moi ? » : sans l’ombre d’une hésitation, les panettone de mes Noëls d’enfance, ces grosses brioches fourrées de raisins secs, fruits confits et zestes d’agrumes made in Italie.  J’en salive encore.

Le point de vue d’Elisabeth

À CHACUN SA MADELEINE

En partenariat avec La pâtisserie des rêves

Théâtre de Paris, Salle Réjane, 15 rue Blanche 75 009 Paris

Les dimanches à 17h30 jusqu’au 26 avril 2015

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