ALBERTINE SARRAZIN – THÉÂTRE de POCHE-MONTPARNASSE

AFF-ALBERTINEAlbertine Sarrazin. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Moi non plus. Jusqu’à la semaine dernière où je suis allée découvrir une pièce qui lui est dédiée. Parce qu’Albertine Sarrazin a existé et sa destinée aussi furtive que lumineuse, tragique qu’incandescente a marqué la France des années 50.

Elle est née en 1937 à Alger de parents inconnus et a été adoptée à l’âge de deux ans. Adolescente brillante mais indisciplinée, elle est placée en maison de correction à Marseille par ses parents adoptifs. Le jour de son bac, elle s’enfuit par les cuisines du lycée et rejoint Paris en stop. Elle connaît alors la misère, la délinquance, la prostitution. A 17 ans, avec sa bonne amie Emilienne, elle tente un holdup dans un magasin de confection. Une vendeuse est blessée, elle est arrêtée et condamnée à 7 ans de prison. Après cinq années d’incarcération, en 1957, elle s’évade de la prison en sautant d’un mur de dix mètres et se brise l’astragale, un petit os du talon. Alors qu’elle  rampe sur la route nationale pour trouver de l’aide, une voiture s’arrête, un homme lui porte secours, la cache chez sa mère, la soigne, tombe amoureux d’elle. Cet homme, c’est Julien Sarrazin, un petit malfrat en cavale, qui deviendra le grand amour de sa vie. Après quelques mois de planque, tous les deux sont repris et se marient en prison le 7 février 1959. Albertine connaît alors le désespoir de l’incarcération. En prison, elle écrit deux livres, L’Astragale, « un petit livre d’amour pour Julien » et La Cavale. Les deux livres, publiés en 1964, connaitront un grand succès public et critique. A sa sortie en 1967, Albertine et Julien s’installeront dans un vieux mas près de Montpellier. Albertine, fragilisée par l’alcool, le tabac et sa vie chaotique, entrera en clinique pour subir l’ablation d’un rein. Mais victime d’une trop forte dose d’anesthésique, elle ne se réveillera jamais. Elle avait 29 ans.

C’est la trajectoire de cette jeune femme éprise d’absolu, d’amour et de liberté que la comédienne Mona Heftre a choisi de raconter dans son spectacle sobrement intitulé Albertine Sarrazin. J’ai beaucoup (beaucoup !) aimé ce spectacle, empreint tout à la fois de la plus grande simplicité et d’une énergie incroyable. A la manœuvre, une comédienne épatante ! Pendant 1 heure 15, Mona Heftre, chevelure argent, tout de noir vêtue, avec pour seuls accessoires une paire de talons blancs et une couverture, se glisse dans la peau d’Albertine et raconte à la première personne les grandes étapes de sa vie à travers des récits autobiographiques, des images d’archives et des chansons. Pour construire ce spectacle, elle s’est plongée dans les archives d’Albertine (carnets intimes, journal, poésies, correspondances,..) pour aller au plus près du personnage qu’elle campe avec une générosité formidable. Aussi à l’aise dans l’interprétation de la petite fille en quête d’identité, de l’adolescente frondeuse, de la jeune femme rayonnante à l’apogée de sa gloire littéraire, de la femme amoureuse et mariée, de la prisonnière en proie au désespoir et à la solitude : tout est parfaitement délivré, ressenti, transmis. Un superbe moment de théâtre !

Soirée foot PSG-Barcelone, nous étions un public de femmes ce soir-là. Après le salut et les applaudissements, Mona Heftre a eu la gentillesse de nouer le dialogue très spontanément en répondant à quelques questions sur la vie d’Albertine. Ma voisine a pu lui glisser : « Quels jolis textes et vous les dites tellement bien ! » Un joli moment qu’on aurait aimé prolonger.

 Le point de vue d’Elisabeth 

ALBERTINE SARRAZIN

Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

Du mardi au samedi à 21h – Dimanche 15h

Jusqu’au 3 mai 2015

Albertine Sarrazin

Albertine Sarrazin

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ANCIEN MALADE DES HÔPITAUX DE PARIS – THÉÂTRE de L’ATELIER

zoom_affiche20150309182026C’est à un rythme effréné que le public va suivre Gérard Galvan (Olivier Saladin), futur grand professeur, mais pour l’heure encore interne, aux urgences du CHU Postel-Couperin.

Une nuit de pleine lune où infections éruptives, cuites comateuses, infarctus, épilepsies, embolies pulmonaires, coliques néphrétiques… se côtoient quand soudain, dans la salle d’attente, un patient que Galvan ne quittera plus « tombe sans défense, la tête la première. Une gifle sur le carrelage… gisant dans sa flaque, crispé autour de son abdomen, comme une araignée de maison secondaire ». C’en est fini de la carrière de ce FFI (Faisant Fonction d’Interne) et de son ambition transmise comme une maladie de père en fils depuis plusieurs générations s’il ne parvient pas à sauver ce malade qui n’a qu’une seule chose à dire et qu’il répète en boucle, « je ne me sens pas bien ».

Le ton est donné, les premiers fous rires laisseront place aux deuxièmes puis aux troisièmes… sans une minute de répit.

Olivier Saladin, haut en couleur sous ses cheveux blancs qui lui confèrent un air de sommité pour la circonstance, occupe la scène avec brio dans un monologue gesticulatoire où on reprend son souffle pour lui tant il ne s’arrête jamais. Pendant une heure et quart, la salle court avec lui derrière une table à roulettes – qui se veut être un brancard aux roues bien graissées. On va croiser dans les couloirs de l’hôpital, et toujours sous les traits du comédien, un cardiologue, un chirurgien, un anesthésiste, un urologue, un pneumologue… mais aussi Françoise – sa femme –, une infirmière, une ravissante cardiologue, une vieille dame – une patiente qui attend son tour et dont la voix perchée est si bien imitée qu’on a peine à y croire pendant quelques secondes.

Sans s’économiser, Saladin n’hésite pas à être agenouillé, plié, assis, débout, couché… pour nous faire vivre l’univers angoissant du service des urgences mais toujours avec un humour à réveiller un mort. À travers le jeu d’acteur, on retrouve la verve et le persiflage de Daniel Pennac à qui il emprunte le texte de son livre cocasse « Ancien malade des hôpitaux de Paris ».

Belle performance d’acteur ! Les applaudissements pleuvront à la fin du spectacle. Une véritable ovation. À découvrir au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 6 juin 2015. Vous ne verrez plus jamais le service des urgences avec le même œil !

ANCIEN MALADE DES HÔPITAUX DE PARIS 

Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles Dullin, 75018 Paris

Du mardi au samedi, à 21h. Dimanche, à 15h.

Jusqu’au 6 juin 2015 – Relâche les 12 et 13 mai.

 

LE MALADE IMAGINAIRE – THÉÂTRE FONTAINE

71PDUYZTTJL._SL1412_Courte chronique destinée à toutes celles et ceux qui auraient envie de faire découvrir les grands classiques à un jeune public ! Si tel est votre projet, je vous conseille d’aller applaudir les spectacles de la compagnie Colette Roumanoff, qui a élu résidence au théâtre Fontaine dans le 9ème. Née au début des années 1990, la compagnie poursuit sans relâche un seul objectif : être au service des plus beaux textes du répertoire classique (Molière, Corneille, Racine,..) à travers une mise en scène pédagogique, accessible, ludique à destination du plus grand nombre, grands et petits. J’avais eu le plaisir de rencontrer cet hiver Valérie Roumanoff, comédienne et membre de la troupe, qui avait partagé avec moi toute l’aventure de la compagnie.

Après l’interview, le spectacle ! Je suis allée voir Le Malade Imaginaire au programme de cette saison 2014/2015. Dans la belle salle du théâtre Fontaine, au milieu d’un public familial en ce dimanche après-midi, j’ai passé un moment franchement réjouissant ! Au-delà du texte respecté à la virgule près, une mise en scène pleine de générosité, de fraîcheur et de poésie, mêlant ballets orientaux, scènes chorégraphiées ou séquences chantées. Un grand chapeau à la troupe de comédiens (qui donne plus l’impression d’une famille d’ailleurs) engagés à 100%, ultra-professionnels et qui s’en donnent à cœur joie deux heures durant. Mention spéciale personnelle à Isabelle Laffitte dans le rôle de la sémillante Toinette ! Bref, un mélange de simplicité (pas d’ego de metteur ici), de générosité qui fait honneur à cette compagnie attachante qui produit des spectacles de grande qualité. Attention, difficile à suivre pour des enfants de moins de 10 ans néanmoins.

Le point de vue d’Elisabeth 

LE MALADE IMAGINAIRE

Théâtre Fontaine, 10 rue Pierre Fontaine, 75009 Paris

Prochaines représentations : 21 mai à 14h15 et jeudi 28 mai à 14h15

Tous les spectacles de la saison 2014/2015

EN ATTENDANT GODOT – THÉÂTRE de L’AQUARIUM

arton473-a437dParis, 1927. En sortant de la Closerie des Lilas, Samuel Beckett, 21 ans, croise le chemin d’un clochard qui, sans raison, le poignarde. Beckett est transporté à l’hôpital Tenon, il a la plèvre transpercée. Guéri, il tient à revoir son agresseur qui a été arrêté. Il lui demande « Pourquoi m’avez-vous poignardé ? » Le clochard cherche une réponse puis finit par dire : « Je ne sais pas, monsieur ». Ce fait divers, qui marqua profondément le jeune Beckett, a peut-être été à l’origine d’En attendant Godot.

La pièce, écrite en français, considérée comme l’une des œuvres les plus importantes du XXe siècle, questionne la souffrance et la vacuité de la condition humaine. L’histoire est celle de deux vagabonds, Vladimir et Estragon, qui, perdus sur un chemin de poussière au milieu d’un no man’s land, attendent un certain Godot qui leur a donné rendez-vous. Mais Godot se fait attendre. Alors pour tromper l’ennui, les deux compagnons se parlent, s’écoutent, se chamaillent, se réconcilient…Leur attente est soudain interrompue par l’arrivée de deux personnages : Pozzo, propriétaire terrien, sorte d’esclavagiste moderne, tenant en laisse un pauvre hère, Lucky, réduit à l’état d’animal servile. Une fois cette parenthèse « d’humanité » fermée où seule la domination et l’asservissement semblent prendre le dessus, les jours et les nuits se succèdent aux autres, toujours aussi vains et inutiles pour Vladimir et Estragon dans l’attente de Godot qui ne viendra jamais.

Depuis sa création en 1952, En attendant Godot est l’une des pièces les plus jouées au monde, adulée par des générations de metteurs en scène et de comédiens. Et cela s’explique ô combien : l’œuvre résonne formidablement par le caractère intemporel, universel et profondément visionnaire des thèmes fondamentaux qu’elle explore: l’identité, le courage, l’espoir, l’impuissance, la force et la fragilité de l’être humain, le sens de l’existence (« Que faisons-nous ici ? » questionne un instant Vladimir face public). Longtemps considéré comme le chef d’oeuvre du théâtre de l’absurde, « En attendant Godot n’a rien d’absurde, si ce n’est l’absurde du monde à l’intérieur on cherche à créer du sens » comment le rappellent collectivement Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra qui ont signé une nouvelle adaptation théâtrale à la Comédie de Caen – Centre Dramatique National de Normandie en 2014. Après avoir été présenté sur de nombreuses scènes françaises, le spectacle est à l’affiche du théâtre de l’Aquarium ce mois-ci. Les trois metteurs en scène ont souhaité revisiter le « mythe Godot » en faisant entendre le texte de Beckett sous un jour nouveau, à la lumière de la réalité politique et sociale de notre époque. Ainsi, les rôles de Vladimir et d’Estragon ont été confiés à deux comédiens africains, symbolisant par-là même les dizaines de miliers d’apatrides, de migrants fuyant les famines, les guerres, les souffrances, sur la voie de l’exil, en quête d’une nouvelle vie ou d’un nouvel espoir. Très belle idée d’autant que face à eux, le duo Pozzo/Lucky résonne comme le symbole de la vacuité et de l’inutilité de nos sociétés occidentales, incapables de donner une réponse ou une solution aux souffrances de notre monde actuel.

Au-delà de ce parti-pris fort et intéressant, le spectacle est d’une grande beauté et d’une grande singularité. Avant même « d’entrer » dans la pièce, on est d’emblée séduit par le charme aride du décor – horizon nu gris-bleuté, chemin de gravier, petit arbre sec – qui illustre bien l’écriture dépouillée de Beckett et sera tout au long du spectacle fort bien mis en lumière (les éclairages nocturnes projetant les reflets des  personnages sur le sol sont à ce titre particulièrement réussis). Le texte est porté par un casting de haut vol, à commencer par le duo Michel Bohiri (Vladimir) et Fargass Assandé (Estragon) deux acteurs ivoiriens qui incarnent avec une justesse, une humanité et une générosité formidables, les deux compagnons d’infortune de Beckett entre tendresse et gaucherie, profondeur et drôlerie. Leur complicité, réelle à la ville comme à la scène, « transpire » et apporte un vrai supplément d’âme au spectacle. Notons également la prestation magistrale de Marcel Bozonnet (ancien sociétaire et administrateur de la Comédie Française) qui, tel un bateleur de foire, empruntant à l’univers du cirque et du music-hall, incarne un Pozzo inquiétant et pathétique. Enfin, sans oublier Lyn Thibault très juste également dans le rôle du garçon, Jean Lambert-wild, pyjama rayé, grimé de blanc, nez rouge, chevelure blonde hirsute, délivre le monologue réputé injouable de Lucky (texte de deux pages sans ponctuation) avec un engagement total. Au final, malgré un spectacle un peu long (2h05), du grand et beau théâtre qui marque les esprits et laisse des images en mémoire ! Une adaptation qui fera date. Longue vie au spectacle qui poursuit sa route à Neufchâtel après Paris.   

Le point de vue d’Elisabeth

EN ATTENDANT GODOT

Théâtre de l’Aquarium – La Cartoucherie 94100 Vincennes

Jusqu’au 29 mars 2015

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h 

Navette gratuite aller-retour au départ du métro Château de Vincennes à partir de 19h30

Crédit photos : Tristan Jeanne-Valès

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DIALOGUE À FABLES – LA COMÉDIE SAINT-MICHEL

Affiche_St_MichelCinq jours après être allée voir Dialogues à Fables au Théâtre de La Comédie Saint-Michel, j’ai rencontré Valentin Martinie, son metteur en scène. L’occasion d’un bel échange autour de sa passion du théâtre et de la vocation de son spectacle que je voulais partager avec vous.

Coup de Théâtre : Bonjour Valentin, d’où vous vient la passion pour le théâtre ?

Valentin Martinie : Depuis tout petit, j’éprouve du plaisir à amuser la galerie. « Il faut que tu fasses du théâtre », me disait-on. Mais ce n’est que très tard, en dernière année d’école de commerce, à 24 ans, que j’ai eu le courage de m’inscrire à un cours du soir (cours amateur) chez Jean-Laurent Cochet. Alors que je venais de commencer mon premier CDI, Fabrice Luchini est venu un matin faire une master class devant les élèves du cours du matin (cours pro) à La Pépinière – je m’en souviens très bien, c’était le jour de la Saint-Valentin ! – et c’est ce jour-là que ma vocation est née. J’ai démissionné et je suis passé au cours pro le matin, avec l’envie de me consacrer au théâtre et à la littérature pendant un petit bout de temps. 

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Valentin Martinie (à gauche) et Florian Spitzer (à droite)

Dialogues à Fables est votre premier spectacle. Pourquoi ce choix de porter à la scène des fables de La Fontaine, d’Anouilh d’ailleurs moins connu sur ce registre, Queneau, Ionesco… ?

V. M. : Lors de mes trois années au cours Cochet, l’exercice de la fable était la base même de l’apprentissage du métier de comédien : l’articulation, la respiration, etc., étaient étudiés mais pas seulement. Il fallait trouver la nécessité de dire la fable : quel est le sujet traité ? Est-ce qu’il m’anime ? Qui je veux convaincre ? Il fallait s’imaginer en train de remonter les bretelles d’un copain à la terrasse d’un café, par exemple. C’est comme ça que j’ai appris à penser vraiment, « charnellement », ce que je disais, au lieu de me contenter d’une simple récitation. Dans le spectacle, j’ai voulu varier les plaisirs et montrer que ce genre qu’on peut supposer désuet a encore de beaux jours devant lui. Je pense à cette phrase du rappeur Booba qui n’hésite pas à utiliser des images frappantes utilisant des animaux dans ses punchlines : « Ce n’est pas que je n’aime pas me mélanger, mais disons que les aigles ne volent pas avec les pigeons »

Quels souvenirs gardez-vous de votre formation ?

V.M. : J’y ai beaucoup appris, notamment, une exigence salutaire. La vision résolument moderne du théâtre classique – quoi qu’on en dise, seules les modes se démodent – m’inspirera toujours. Je dois néanmoins prévenir les jeunes gens qu’il faut être bien armé psychologiquement car Jean-Laurent Cochet n’est pas un consensuel.

Vous êtes comédien mais vous écrivez également les dialogues. Comment naît le processus de création chez vous ?

V.M. : Les idées arrivent quand je ne m’y attends pas, quand mon esprit vagabonde dans le train, dans le métro, en courant… J’essaie de retarder au maximum le moment de l’écriture parce qu’elle « éteint » cette création spontanée, ce saute-mouton de l’esprit. Mais il faut bien noter les idées à un moment ou un autre, sinon on les oublie. Pour Dialogue à Fables, je me permets beaucoup de liberté avec le texte. Il y a des morceaux d’impro que j’intègre au fur et à mesure, des passages que je supprime. Si vous revenez voir le spectacle la semaine prochaine, vous verrez des changements.

dialogueafables_olivierschmitt_09Quels sont vos auteurs ou livres préférés ?

V.M. : Dans le théâtre, j’aime beaucoup l’esprit français qu’on peut retrouver dans les pièces de Sacha Guitry ou de Jules Renard. Mais j’ai encore plus d’affinités avec les auteurs qui emploient une prose simple pour camper des personnages hauts en couleur. Anouilh fait ça très bien. Et Audiard, dans le cinéma, me régale avec ses dialogues. De manière générale, j’apprécie la vitalité et les auteurs qui dénoncent des travers universels, ou ceux de l’époque, comme Philippe Muray. Je vous conseille d’ailleurs de lire Le Sourire de Ségolène Royal !

Comment avez-vous sélectionné les fables pour votre spectacle ? 

V.M. : Dans Le Loup attendri, Anouilh dénonce avec ironie la bêtise des progressistes, comme le fait justement Muray. Dans La Fille et le Loup, c’est encore plus misanthrope. Il trouve plus d’humanité dans un loup que dans un « curé bedonnant » ou dans les « paysans niais et communs »… Et le rythme mélancolique du poème devient une respiration naturelle. J’aime aussi la cadence de La Dispute, avec les deux avocats qui jouent le rôle du mari et de la femme. J’aime aussi le dialogue entre Le Chêne et le Roseau d’Anouilh et la version originale de La Fontaine, ça permet de reconsidérer une moralité qu’on prend pour argent comptant, alors que les fables sont bourrées d’ambiguïté.  

dialogueafables_olivierschmitt_03Vous jouez avec Florian Spitzer…

V.M. : Oui, on s’est connus avec Florian au cours Cochet, en travaillant une scène de Becket ou l’honneur de Dieu d’Anouilh. On s’est très bien entendus, c’est agréable de travailler avec Florian. On a à peu près le même parcours de jeunes actifs déçus par les promesses du marketing. Je lui ai proposé l’aventure parce qu’il disait les fables avec un naturel déconcertant.

Donneriez-vous place à une écriture collective ? 

V.M. : Pour stimuler la création, les idées des autres sont indispensables, qu’il s’agisse de discussions ou de lectures, c’est comme ça qu’on avance. D’ailleurs, Florian, au fil des répétitions et des représentations a ajouté plein de choses que je n’ai pas listées au générique de fin par simple souci pratique. Mais je dois rendre hommage à tous ceux qui m’ont inspiré, vivants et morts, consciemment ou inconsciemment. En ce qui concerne la forme, il faut faire des choix esthétiques et je trouve que cela a plus de sens de le faire tout seul.

Vous auriez pu vous contenter de monter sur les planches, voire d’écrire, mais vous avez décidé de créer votre compagnie…

V.M. : Oui, monter ses propres projets permet d’avancer plus vite. Écrire des rôles sur mesure pour des comédiens qu’on connaît et pour soi-même permet d’éviter de « se battre » pour enchaîner les figurations en attendant un « miracle ». C’est aussi une manière d’apprendre sur le tas, comme dans tous les métiers.

dialogueafables_olivierschmitt_081Vous avez fait le choix d’une mise en scène minimaliste. Pourquoi ? 

V.M. : Tout à fait, cela va dans le sens de ma conception du théâtre. Le théâtre doit susciter des images et non les imposer. Le texte incarné par le comédien doit offrir au spectateur un tremplin à son imagination, comme un livre, et non lui imposer une vision, comme au cinéma. Plus le décor est simple, plus il y a de place pour le texte, et donc pour le rêve autonome du spectateur. De toute façon, le théâtre ne peut pas concurrencer le cinéma 3D, autant qu’il redevienne le temple de la parole vivante !

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? 

V.M. : Bien sûr il s’agit d’un coup d’essai, largement perfectible, et le choix de conserver les textes entiers des fables est un parti pris qui ne rend pas nécessairement le spectacle attractif pour tout le monde. Mais les spectateurs passent généralement un bon moment, voire un très bon moment pour certains, ce qui est une belle surprise pour une pièce composée majoritairement de textes poétiques. Avec Florian, nous avons appris également, la relation avec le public, le côté unique de chaque représentation et aussi la gestion budgétaire d’un tel spectacle…

Vous êtes à la Comédie Saint-Michel jusqu’en avril 2015, à la Royale Factory à Versailles du 6 mai au 5 juin 2015, vous serez au Pittchoun Théâtre au Festival OFF d’Avignon. Des projets de mise en scène, d’écriture pour la suite ? 

V.M. : Oui deux pièces et deux solos.

dialogueafables_olivierschmitt_06Merci Valentin. Une dernière question : avez-vous un rêve autour du théâtre ?

V.M. : Oui, plus tard, j’aimerais diriger un théâtre où je pourrais programmer les pièces qui m’intéressent (et en avoir les moyens financiers). Je voudrais laisser place à de vrais comédiens non des « starlettes » du moment et revenir à un théâtre qui explore ce que nous sommes, avec simplicité. Je dis ça parce que le théâtre m’a sauvé et que je suis certain qu’il peut aider un grand nombre de personnes. Il m’a obligé à arrêter de jouer la comédie et à me poser systématiquement la question : « qu’est-ce que tu penses ? ». Merci de m’avoir écouté pendant ces deux heures !

DIALOGUE À FABLES 

La Comédie Saint-Michel, 95 boulevard Saint-Michel, 75005 Paris                           

Les mercredis et les samedis à 20h jusqu’au 4 avril 2015

Pour gagner des places pour le spectacle, suivez ce lien : http://bit.ly/1zJGVQW

Crédit photos : Olivier Schmitt

À CHACUN SA MADELEINE ! – THÉÂTRE de PARIS

image-1 (1)e_0Si vous arpentez comme moi de long en large le 9e arrondissement de Paris, et notamment le quartier de la Nouvelle Athènes, votre œil a forcément été attiré par cette affiche rose qui fleurit les murs et les vitrines des boulangeries du quartier : « À chacun sa madeleine ! » et son libellé appétissant : théâtre & dégustation : le premier spectacle à goûter ! Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et me donner l’envie d’aller découvrir ce spectacle par un dimanche après-midi d’hiver. Dès l’arrivée au théâtre de Paris, le ton est donné ! Une fois votre billet présenté, une hôtesse vous remet une jolie boîte rose signée La pâtisserie des rêves, comme une invitation complice à la gourmandise.… L’envie est forte de l’ouvrir (il est 17h30 à ma montre, l’heure d’une pause sucrée, non ?) mais restons sages et attendons le lever de rideau. Autour de moi, je sens la même impatience dans la salle, mais les spectateurs ont posé poliment leur boîte sur leurs genoux. Patience, patience…

« À chacun sa madeleine ! » met en scène le comédien Marc Fayet, également auteur du spectacle, qui pendant une heure, égrène souvenirs d’enfance et tranches de vie à travers l’évocation de moments gourmands. Pour revivre avec lui ses souvenirs, il nous invite régulièrement à plonger dans la boîte à saveurs qui contient, on l’aura compris, les viennoiseries et gâteaux qu’il évoque en mots : palmiers bien craquants à la noix de coco, pain au chocolat moelleux, beignets à la confiture…tous délicieux au passage, merci La pâtisserie des rêves ! Savoureuse idée, d’autant que Marc Fayet, timbre de velours et présence ultra sympathique, est un formidable conteur qui a l’art et la manière de raconter des histoires de vie et de pâtisserie avec un talent et une saveur incomparables. Un spectacle très original et poétique qui met tous les sens en éveil. En sortant, on replonge forcément dans ses propres souvenirs gourmands : « Et ma madeleine à moi ? » : sans l’ombre d’une hésitation, les panettone de mes Noëls d’enfance, ces grosses brioches fourrées de raisins secs, fruits confits et zestes d’agrumes made in Italie.  J’en salive encore.

Le point de vue d’Elisabeth

À CHACUN SA MADELEINE

En partenariat avec La pâtisserie des rêves

Théâtre de Paris, Salle Réjane, 15 rue Blanche 75 009 Paris

Les dimanches à 17h30 jusqu’au 26 avril 2015

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L’ELIXIR D’AMOUR – THÉÂTRE RIVE GAUCHE

vz-c8637c10-4929-40a1-9086-2cbe7067c2c0L’Elixir d’amour : un bien joli titre pour un doux secret que tout le monde aimerait percer…C’est aussi le thème d’une pièce, écrite et co-interprétée par Éric-Emmanuel Schmitt, actuellement à l’affiche du Théâtre Rive Gauche. La pièce décrit la relation épistolaire (email-laire !) d’Adam et Louise, anciens amants, aujourd’hui séparés. Après leur rupture, lui, psychanalyste et séducteur impénitent, est resté vivre à Paris. Elle, brillante avocate dans un cabinet international, s’est installée à Montréal pour faire le deuil cette relation. Malgré la distance et les années qui ont passé, ils continuent de s’écrire frénétiquement, cherchant à suivre le fil de leur vie. Mais alors qu’Adam semble fort à son aise dans une vie sentimentale très libre, Louise, plus sage, lui lance le défi de trouver l’élixir d’amour, capable de rendre n’importe quelle femme amoureuse. Envie de vengeance ou désir de reconquête inconscient d’un homme qu’elle n’a jamais cessé d’aimer ? Il faudra attendre l’épilogue (fort réussi d’ailleurs) pour le découvrir.

Pendant 75 minutes, on assiste ainsi à ce dialogue piquant savoureux entre provocations mouchetées, règlements de compte et petites ruses, qui permet à Éric-Emmanuel Schmitt d’explorer délicieusement des thèmes universels qu’il affectionne : les méandres de la passion amoureuse, les mystères de la séduction, la lassitude de l’amour. Le texte est beau, les mots sonnent juste. « J’espère que le spectacle apportera un juste miroir de nos ambiguïtés amoureuses, tragiques et comiques à la fois », indique-t-il dans sa note d’auteur. 

Au final, une charmante pièce qui ne manque pas d’atouts, à commencer par la très belle présence scénique d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, rappelons-le, n’est pas comédien professionnel. Pour en être l’auteur, il maîtrise son texte à la perfection qu’il goûte avec une aisance et un plaisir exquis. Tiré à quatre épingles, l’œil malicieux, la voix suave, un brin goguenard, il navigue avec beaucoup de fluidité dans les états d’âme de son personnage, tout aussi convaincant dans la palette des sentiments qu’il interprète (mélancolie, déception, ruse ou ironie). À ses côtés, Marie-Claude Pietragalla, ex-danseuse étoile de l’Opéra de Paris, fait ici ses tout premiers pas de comédienne. Certes le ton est plus emprunté et le trac palpable, mais elle campe honorablement son personnage. Côté mise en scène, même si je l’ai trouvée un peu trop statique, de jolies trouvailles, comme l’idée pour les comédiens de dialoguer sans jamais croiser une seule fois leurs regards. La pièce est aussi très élégamment ponctuée de belles parenthèses musicales sur fond d’opéra italien qui permettent à Marie-Claude Pietragalla de dévoiler sa magnifique gestuelle de danseuse étoile : magie immédiate !

Le point de vue d’Elisabeth 

L’ELIXIR D’AMOUR

Théâtre Rive Gauche, 6 rue de la Gaieté, 75014 Paris

Jusqu’au 15 mars 2015

DOMINIQUE BLANC LIT « LES ANNÉES » D’ANNIE ERNAUX – THÉÂTRE de L’ATELIER

lectures1Du 3 février au 15 mars, le Théâtre de l’Atelier propose un cycle de trois lectures, du mardi au samedi à 19 h et le dimanche à 18 h. Je me suis rendue à la première, le samedi 14 février, pour entendre (et voir !) Dominique Blanc lire Les Années d’Annie Ernaux.

Elle (Dominique Blanc !) apparaît comme par enchantement sur la scène. Habillée sobrement, costume noir-chemisier blanc, elle balaie d’un regard la salle et dans un sourire entendu nous salue : « Bonsoir ». Un « Bonsoir » collégial remonte jusqu’à elle. La salle est pleine, nous sommes tous au rendez-vous attendu. La magie opère… Assise sur une chaise derrière une table en bois sur laquelle reposent un verre, une carafe d’eau et une bougie qui illumine son visage, sans attendre, elle commence…

À un rythme soutenu parfois rapide, parfois lent, ponctué de quelques secondes de silence pour mieux soutenir les mots et parfois même les chanter quand elle évoque des chansons d’époque, pendant une heure et demie, Dominique Blanc nous transporte « aux » temps des Années d’Annie Ernaux. Un livre autobiographique à la troisième personne pour lequel A. E. a reçu le prix Marguerite Duras et le prix François Mauriac.

Dans un texte qui s’adresse à toutes les générations et semble émerger de l’inconscient collectif de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, Dominique Blanc mêle merveilleusement sa voix à celle d’Annie Ernaux qui nous raconte à travers la description de photos de famille des séquences de sa propre vie tout en commentant l’évolution de la société dans sa chronologie : la condition féminine, Mai 68, la mort de Jean XXIII, la crise de Cuba, le 11 Septembre… Une lecture pertinente et sensible de Dominique Blanc qui sait, dans un phrasé théâtral, incarner le style très personnel d’Annie Ernaux, courageusement intimiste à certains moments, même si elle se met à distance dans sa propre écriture (en remplaçant le « je » par le « elle ») et qui rappelle à chacun ses propres émotions d’enfance, ses marqueurs culturels à l’âge de son adolescence, de sa vie d’adulte ou à l’étape de sa vie de parent d’enfants déjà adultes (selon son âge !).

Le Temps des Cerises, les 4L, Salut les Copains, Les Corons de Bachelet, l’Obao, le Canigou pour chiens, Hara Kiri, les Muppet Show, Métal Hurlant, la pub « Mammouth écrase les prix », les Danette… des souvenirs pour tous les goûts et servis avec un zeste d’humour qui provoquera à répétition un rire collectif.

Une complicité avec Dominique Blanc se tisse au fil du spectacle. Ainsi défilent les années, la vie et… les minutes. D’un souffle, Dominique Blanc éteint la bougie encore incandescente posée devant elle, et marquera ainsi le temps de la lecture écoulé. Applaudissements nourris. Merci Dominique Blanc !

DERNIÈRE MINUTE : Reprise des lectures des ANNÉES par Dominique Blanc du 17 au 29 mars 2015 !

Au Théâtre de l’Atelier, deux autres lectures sont à l’affiche :

Du 17 février au 1er mars 2015, Jean-François Balmer lit Un Candide à sa fenêtre de Régis Debray ;
Du 3 au 15 mars 2015, Sami Frey lit Entretiens avec Jean-Paul Sartre (août-septembre 1974) de Simone De Beauvoir, lecture en 12 épisodes.

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, 75018 Paris (Metro Anvers)

Dominique Blanc

JEUX DE PLANCHES – Le FUNAMBULE MONTMARTRE

jeux-de-planches-72Envie de partager avec vous, chers lecteurs et lectrices de ce blog, une formidable histoire de théâtre et d’amitié. L’histoire vraie de deux jeunes comédiennes, Sophie Imbeaux et Alexandra Desloires, qui se sont lancées un jour dans une formidable aventure: monter une pièce qui raconte leur passion du théâtre et leur envie dévorante de faire ce métier, envers et contre tout.

Pas de réels moyens financiers au départ mais l’essentiel au fond: une amitié à toute épreuve, du cœur à l’ouvrage et la volonté d’aller au bout de leurs rêves. Elles se sont donné 147 jours exactement pour monter ce projet et, jolie trouvaille au passage, elles ont partagé leur quotidien et l’avancée de leur projet sur les réseaux sociaux. Étape après étape, elles ont contacté l’auteur du texte originel pour obtenir son soutien, cherché un metteur en scène, un chargé de diffusion, une chorégraphe, une costumière, un théâtre, … Elles ont répété, souffert, douté, elles ont ri, elles ont pleuré, et finalement, elles ont gagné leur pari : leur pièce Jeux de planches est née ! Les premières représentations ont commencé en octobre 2014 au théâtre Galabru à Paris pour trois soirées puis à Madagascar pour une série de spectacles. Et ce mois ci, le duo se produit au Funambule Montmartre pour une dizaine de dates !

Jeux de planches, c’est un spectacle formidable qu’il faut soutenir et aller applaudir ! Pendant une heure, la pièce retrace les parcours de Sophie et d’Alexandra pour devenir comédiennes. Entre espoirs et désillusions, galères et coups de cafard, solitudes et égarements pour réussir dans ce métier qu’elles ont dans la peau et auquel elles se dévouent corps et âme, elles se racontent à travers une succession de tableaux poétiques, émouvants, déjantés,… Le plateau devient progressivement le reflet de leurs âmes. La mise en scène ultra créative leur permet de s’illustrer dans de nombreuses disciplines (chant, danse, mime, combat de catch accessoirement !) et de dévoiler une belle palette de talents. Le texte, bien écrit même si inégal, sonne juste et participe à la belle émotion qui se dégage de l’ensemble. Le propos est fort, lucide et sans concession mais ne vire jamais à l’atermoiement, la frustration, ou la revendication car la pièce n’a pas d’autre ambition que de raconter une tranche de vie, leur tranche de vie – « Cette pièce, c’est vraiment nous, c’est notre vie, on y a tout mis » m’ont-elles confié après le spectacle.  Au final, un spectacle singulier et ultra attachant qui « transpire » la générosité, l’énergie, la fraîcheur, le plaisir d’être sur scène et la vraie amitié. Je leur souhaite le meilleur pour la suite, avec toujours plus de projets et de passion intacte pour le théâtre et la scène. Pour l’heure, l’aventure se poursuit sur le net où Sophie et Alexandra continuent de raconter leur histoire dans la web série « Do it yourself, être comédienne » publiée sur YouTube et hébergée par www.aufeminin.com. Belle et longue carrière à elles deux !

Le point de vue d’Elisabeth

JEUX DE PLANCHES

Le Funambule Montmartre • 53 rue des Saules, 75018 Paris

Les 16, 17, 23 et 24 février à 20h

Pour suivre l’aventure Jeux de planches sur les réseaux sociaux:

https://www.facebook.com/147jourspouratteindrelesplanches/timeline

@JeuxDePlanches

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L’ÉTRANGER – THÉÂTRE 14

affiche L etrangerPrix Nobel de littérature en 1957, auteur, philosophe, Albert Camus continue d’interpeller au XXIsiècle des gens de lettres, de théâtre, des universitaires mais aussi des lecteurs et un public qui ne l’ont pas oublié (et dont je fais partie !). Quand j’ai appris que Benoît Verhaert, comédien et metteur en scène belge, fondateur de la compagnie itinérante le Théâtre de la Chute, inconditionnel de Camus, avait choisi de le mettre à nouveau à l’honneur, du 9 janvier au 13 février 2015, j’ai décidé de le contacter. Son adaptation de L’Étranger (coécrite avec Frédéric Topart il y a plus de vingt ans) est jouée au Théâtre 14 à Paris. Une salle qui convient parfaitement au spectacle : « La jauge et le rapport salle-scène permettent l’intimité que nous voulons proposer aux spectateurs », me précisera-t-il. Basée à Bruxelles, la compagnie a posé ses valises quelque temps à Paris.

Un résumé de l’histoire pour ceux qui, à distance des années qui les séparent du collège, auraient pu l’oublier. Meursault est présenté comme un être froid, à distance de toute émotion, dépourvu d’empathie. Il enterre sa mère. Dès le lendemain, il noue une relation avec Marie, une jeune femme qu’il retrouve sur la plage ; ils se rendent au cinéma pour aller voir un film comique joué avec Fernandel. Ils deviennent amants. Meursault expliquera à Marie avoir des besoins physiques. Le soir, il entend, impassible, son voisin, Salamano, battre son chien. Une autre fois, Meursault accepte d’aider sans vergogne Raymond, un ancien boxeur à la morale douteuse, à rédiger un courrier de vengeance contre sa maîtresse qui l’a éconduit. Il l’aidera à nouveau – parce que c’est tout bonnement comme ça dans la tête de Meursault ! – en l’accompagnant quelques jours plus tard au commissariat quand Raymond sera embarqué par la police pour avoir frappé le frère de cette femme. Meursault, Raymond et Marie le croiseront accompagné d’un ami, un dimanche, alors, qu’ils se promènent au bord de la mer. Meursault tempère Raymond et lui prend son revolver. Raymond est blessé dans la bagarre. Revenu sur la plage, Meursault retrouve le même individu qui sort un couteau. Aveuglé et terrassé par le soleil qui lui rappelle celui de l’enterrement de sa mère, il tire un coup, puis quatre coups alors que l’homme est abattu à terre. Un procès se tient où Meursault ne manifeste aucun regret. Il sera condamné à mort.

Sur un plateau qui se veut minimaliste et sobre, seuls les comédiens, une table, un seau, et quelques chaises…« Comment mettre en scène un roman si introspectif », me questionnais-je ? Ah cela commence…

Stéphane Pirard, recroquevillé sur lui-même, couché sur une table, s’étire et se glisse dès les premières minutes avec beaucoup de facilité dans la peau de Meursault, et là, nous entendons : […Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier…]. Debout, il s’arrose d’eau puisée dans le seau qui siège au pied de la table. Il est à la plage (une lumière chaude l’innonde et le texte nous le dit aussi) et va retrouver Marie, incarnée par Lormelle Merdrignac, qui apparaît très belle et légère, drapée dans une cape noire qui dévoilera quelques instants après une robe rouge couleur de la passion. Un autre jour (deux voix off avec pour porte-voix B. V. et L. M. nous transportent régulièrement dans le temps et donne le nom du jour à Meursault qui se pose régulièrement la question), elle n’hésitera pas à étreindre Meursault (ils se roulent sur scène enveloppés dans la cape) pour lui prouver (et nous faire ressentir) tout son amour. Benoît Verhaert interviendra incarnant tour à tour le directeur de la maison de retraite, le voisin, le chien du voisin (mais oui, debout, dos au spectateur, il aboie sur un ton un tantinet éloigné de la réalité cette fois et qui déclenche le rire), Raymond, l’avocat, le président du tribunal et l’aumônier. La différence de ton, de gestuelle et de posture adoptés nous renseigne facilement de quel personnage il s’agit (belle prouesse de comédien !) tandis que des jeux de lumière et le texte nous « éclairent » sur le lieu où nous sommes. L’intrigue de l’histoire (au plus près du roman) nous conduira fidèlement à la fin. À l’annonce de son exécution, Stéphane Pirard criera si fort la souffrance de Meursault que l’émotion me gagne.

Toutes les lumières se rallument.

Tel Camus qui pensait que « l’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres », Benoît Verhaert, après les applaudissements, se rapproche du public et expose le projet que porte sa compagnie. À chaque fin de représentation, il nous invite à réfléchir à des questions philosophiques et à débattre. Il proposera ce soir-là : « Vous reconnaissez-vous à certains endroits de Meursault ? » ; « Pourriez-vous admettre un Meursault dans votre entourage et partager une relation ave lui ? ». Le débat ne sera pas ouvert pour cette fois malheureusement : Les Noces du Figaro étaient jouées en seconde partie de soirée, il fallait libérer la salle.

« Je suis tombé amoureux de Camus à l’âge de 28 ans en découvrant L’Étranger », me confiera Benoît Verhaert à la fin de la représentation. C’est au même âge que Camus écrira son roman. Doit-on y voir un signe ? Il a également mis sur en scène La Chute (jouée presque cent fois), Caligula au Théâtre des Galeries (Bruxelles)… Attisées par l’envie de comprendre encore davantage ce qui pousse Benoît Verhaert à adapter, jouer et/ou mettre en scène Camus et de découvrir son concept du théâtre-forum (un projet Musset aura lieu au Théâtre Varia à Bruxelles, du 11 au 14 mai 2015), nous avons eu l’idée, avec Élisabeth de l’interviewer pour un prochain « Café avec ». « Oui », nous a-t-il répondu. Nous nous en réjouissons. À suivre…

 L’ÉTRANGER

Theatre 14 • 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris

Jusqu’au 13 février 2015 du lundi au vendredi à 19 h

Dates de tournées en France et en Belgique

Sedan (08), les 2, 3 et 4 février 2015 ; Éghezée (Belgique), le 23 février ; Rochefort (Belgique), le 27 février ; Bastogne (Belgique), le 17 mars ; Namur (Belgique), du 24 au 27 mars ; Arlon (Belgique), le 31 mars.

Crédit photos : Fabrice DEHON

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