EN ATTENDANT GODOT – THÉÂTRE de L’AQUARIUM

arton473-a437dParis, 1927. En sortant de la Closerie des Lilas, Samuel Beckett, 21 ans, croise le chemin d’un clochard qui, sans raison, le poignarde. Beckett est transporté à l’hôpital Tenon, il a la plèvre transpercée. Guéri, il tient à revoir son agresseur qui a été arrêté. Il lui demande « Pourquoi m’avez-vous poignardé ? » Le clochard cherche une réponse puis finit par dire : « Je ne sais pas, monsieur ». Ce fait divers, qui marqua profondément le jeune Beckett, a peut-être été à l’origine d’En attendant Godot.

La pièce, écrite en français, considérée comme l’une des œuvres les plus importantes du XXe siècle, questionne la souffrance et la vacuité de la condition humaine. L’histoire est celle de deux vagabonds, Vladimir et Estragon, qui, perdus sur un chemin de poussière au milieu d’un no man’s land, attendent un certain Godot qui leur a donné rendez-vous. Mais Godot se fait attendre. Alors pour tromper l’ennui, les deux compagnons se parlent, s’écoutent, se chamaillent, se réconcilient…Leur attente est soudain interrompue par l’arrivée de deux personnages : Pozzo, propriétaire terrien, sorte d’esclavagiste moderne, tenant en laisse un pauvre hère, Lucky, réduit à l’état d’animal servile. Une fois cette parenthèse « d’humanité » fermée où seule la domination et l’asservissement semblent prendre le dessus, les jours et les nuits se succèdent aux autres, toujours aussi vains et inutiles pour Vladimir et Estragon dans l’attente de Godot qui ne viendra jamais.

Depuis sa création en 1952, En attendant Godot est l’une des pièces les plus jouées au monde, adulée par des générations de metteurs en scène et de comédiens. Et cela s’explique ô combien : l’œuvre résonne formidablement par le caractère intemporel, universel et profondément visionnaire des thèmes fondamentaux qu’elle explore: l’identité, le courage, l’espoir, l’impuissance, la force et la fragilité de l’être humain, le sens de l’existence (« Que faisons-nous ici ? » questionne un instant Vladimir face public). Longtemps considéré comme le chef d’oeuvre du théâtre de l’absurde, « En attendant Godot n’a rien d’absurde, si ce n’est l’absurde du monde à l’intérieur on cherche à créer du sens » comment le rappellent collectivement Jean Lambert-wild, Marcel Bozonnet et Lorenzo Malaguerra qui ont signé une nouvelle adaptation théâtrale à la Comédie de Caen – Centre Dramatique National de Normandie en 2014. Après avoir été présenté sur de nombreuses scènes françaises, le spectacle est à l’affiche du théâtre de l’Aquarium ce mois-ci. Les trois metteurs en scène ont souhaité revisiter le « mythe Godot » en faisant entendre le texte de Beckett sous un jour nouveau, à la lumière de la réalité politique et sociale de notre époque. Ainsi, les rôles de Vladimir et d’Estragon ont été confiés à deux comédiens africains, symbolisant par-là même les dizaines de miliers d’apatrides, de migrants fuyant les famines, les guerres, les souffrances, sur la voie de l’exil, en quête d’une nouvelle vie ou d’un nouvel espoir. Très belle idée d’autant que face à eux, le duo Pozzo/Lucky résonne comme le symbole de la vacuité et de l’inutilité de nos sociétés occidentales, incapables de donner une réponse ou une solution aux souffrances de notre monde actuel.

Au-delà de ce parti-pris fort et intéressant, le spectacle est d’une grande beauté et d’une grande singularité. Avant même « d’entrer » dans la pièce, on est d’emblée séduit par le charme aride du décor – horizon nu gris-bleuté, chemin de gravier, petit arbre sec – qui illustre bien l’écriture dépouillée de Beckett et sera tout au long du spectacle fort bien mis en lumière (les éclairages nocturnes projetant les reflets des  personnages sur le sol sont à ce titre particulièrement réussis). Le texte est porté par un casting de haut vol, à commencer par le duo Michel Bohiri (Vladimir) et Fargass Assandé (Estragon) deux acteurs ivoiriens qui incarnent avec une justesse, une humanité et une générosité formidables, les deux compagnons d’infortune de Beckett entre tendresse et gaucherie, profondeur et drôlerie. Leur complicité, réelle à la ville comme à la scène, « transpire » et apporte un vrai supplément d’âme au spectacle. Notons également la prestation magistrale de Marcel Bozonnet (ancien sociétaire et administrateur de la Comédie Française) qui, tel un bateleur de foire, empruntant à l’univers du cirque et du music-hall, incarne un Pozzo inquiétant et pathétique. Enfin, sans oublier Lyn Thibault très juste également dans le rôle du garçon, Jean Lambert-wild, pyjama rayé, grimé de blanc, nez rouge, chevelure blonde hirsute, délivre le monologue réputé injouable de Lucky (texte de deux pages sans ponctuation) avec un engagement total. Au final, malgré un spectacle un peu long (2h05), du grand et beau théâtre qui marque les esprits et laisse des images en mémoire ! Une adaptation qui fera date. Longue vie au spectacle qui poursuit sa route à Neufchâtel après Paris.   

Le point de vue d’Elisabeth

EN ATTENDANT GODOT

Théâtre de l’Aquarium – La Cartoucherie 94100 Vincennes

Jusqu’au 29 mars 2015

Du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h 

Navette gratuite aller-retour au départ du métro Château de Vincennes à partir de 19h30

Crédit photos : Tristan Jeanne-Valès

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DIALOGUE À FABLES – LA COMÉDIE SAINT-MICHEL

Affiche_St_MichelCinq jours après être allée voir Dialogues à Fables au Théâtre de La Comédie Saint-Michel, j’ai rencontré Valentin Martinie, son metteur en scène. L’occasion d’un bel échange autour de sa passion du théâtre et de la vocation de son spectacle que je voulais partager avec vous.

Coup de Théâtre : Bonjour Valentin, d’où vous vient la passion pour le théâtre ?

Valentin Martinie : Depuis tout petit, j’éprouve du plaisir à amuser la galerie. « Il faut que tu fasses du théâtre », me disait-on. Mais ce n’est que très tard, en dernière année d’école de commerce, à 24 ans, que j’ai eu le courage de m’inscrire à un cours du soir (cours amateur) chez Jean-Laurent Cochet. Alors que je venais de commencer mon premier CDI, Fabrice Luchini est venu un matin faire une master class devant les élèves du cours du matin (cours pro) à La Pépinière – je m’en souviens très bien, c’était le jour de la Saint-Valentin ! – et c’est ce jour-là que ma vocation est née. J’ai démissionné et je suis passé au cours pro le matin, avec l’envie de me consacrer au théâtre et à la littérature pendant un petit bout de temps. 

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Valentin Martinie (à gauche) et Florian Spitzer (à droite)

Dialogues à Fables est votre premier spectacle. Pourquoi ce choix de porter à la scène des fables de La Fontaine, d’Anouilh d’ailleurs moins connu sur ce registre, Queneau, Ionesco… ?

V. M. : Lors de mes trois années au cours Cochet, l’exercice de la fable était la base même de l’apprentissage du métier de comédien : l’articulation, la respiration, etc., étaient étudiés mais pas seulement. Il fallait trouver la nécessité de dire la fable : quel est le sujet traité ? Est-ce qu’il m’anime ? Qui je veux convaincre ? Il fallait s’imaginer en train de remonter les bretelles d’un copain à la terrasse d’un café, par exemple. C’est comme ça que j’ai appris à penser vraiment, « charnellement », ce que je disais, au lieu de me contenter d’une simple récitation. Dans le spectacle, j’ai voulu varier les plaisirs et montrer que ce genre qu’on peut supposer désuet a encore de beaux jours devant lui. Je pense à cette phrase du rappeur Booba qui n’hésite pas à utiliser des images frappantes utilisant des animaux dans ses punchlines : « Ce n’est pas que je n’aime pas me mélanger, mais disons que les aigles ne volent pas avec les pigeons »

Quels souvenirs gardez-vous de votre formation ?

V.M. : J’y ai beaucoup appris, notamment, une exigence salutaire. La vision résolument moderne du théâtre classique – quoi qu’on en dise, seules les modes se démodent – m’inspirera toujours. Je dois néanmoins prévenir les jeunes gens qu’il faut être bien armé psychologiquement car Jean-Laurent Cochet n’est pas un consensuel.

Vous êtes comédien mais vous écrivez également les dialogues. Comment naît le processus de création chez vous ?

V.M. : Les idées arrivent quand je ne m’y attends pas, quand mon esprit vagabonde dans le train, dans le métro, en courant… J’essaie de retarder au maximum le moment de l’écriture parce qu’elle « éteint » cette création spontanée, ce saute-mouton de l’esprit. Mais il faut bien noter les idées à un moment ou un autre, sinon on les oublie. Pour Dialogue à Fables, je me permets beaucoup de liberté avec le texte. Il y a des morceaux d’impro que j’intègre au fur et à mesure, des passages que je supprime. Si vous revenez voir le spectacle la semaine prochaine, vous verrez des changements.

dialogueafables_olivierschmitt_09Quels sont vos auteurs ou livres préférés ?

V.M. : Dans le théâtre, j’aime beaucoup l’esprit français qu’on peut retrouver dans les pièces de Sacha Guitry ou de Jules Renard. Mais j’ai encore plus d’affinités avec les auteurs qui emploient une prose simple pour camper des personnages hauts en couleur. Anouilh fait ça très bien. Et Audiard, dans le cinéma, me régale avec ses dialogues. De manière générale, j’apprécie la vitalité et les auteurs qui dénoncent des travers universels, ou ceux de l’époque, comme Philippe Muray. Je vous conseille d’ailleurs de lire Le Sourire de Ségolène Royal !

Comment avez-vous sélectionné les fables pour votre spectacle ? 

V.M. : Dans Le Loup attendri, Anouilh dénonce avec ironie la bêtise des progressistes, comme le fait justement Muray. Dans La Fille et le Loup, c’est encore plus misanthrope. Il trouve plus d’humanité dans un loup que dans un « curé bedonnant » ou dans les « paysans niais et communs »… Et le rythme mélancolique du poème devient une respiration naturelle. J’aime aussi la cadence de La Dispute, avec les deux avocats qui jouent le rôle du mari et de la femme. J’aime aussi le dialogue entre Le Chêne et le Roseau d’Anouilh et la version originale de La Fontaine, ça permet de reconsidérer une moralité qu’on prend pour argent comptant, alors que les fables sont bourrées d’ambiguïté.  

dialogueafables_olivierschmitt_03Vous jouez avec Florian Spitzer…

V.M. : Oui, on s’est connus avec Florian au cours Cochet, en travaillant une scène de Becket ou l’honneur de Dieu d’Anouilh. On s’est très bien entendus, c’est agréable de travailler avec Florian. On a à peu près le même parcours de jeunes actifs déçus par les promesses du marketing. Je lui ai proposé l’aventure parce qu’il disait les fables avec un naturel déconcertant.

Donneriez-vous place à une écriture collective ? 

V.M. : Pour stimuler la création, les idées des autres sont indispensables, qu’il s’agisse de discussions ou de lectures, c’est comme ça qu’on avance. D’ailleurs, Florian, au fil des répétitions et des représentations a ajouté plein de choses que je n’ai pas listées au générique de fin par simple souci pratique. Mais je dois rendre hommage à tous ceux qui m’ont inspiré, vivants et morts, consciemment ou inconsciemment. En ce qui concerne la forme, il faut faire des choix esthétiques et je trouve que cela a plus de sens de le faire tout seul.

Vous auriez pu vous contenter de monter sur les planches, voire d’écrire, mais vous avez décidé de créer votre compagnie…

V.M. : Oui, monter ses propres projets permet d’avancer plus vite. Écrire des rôles sur mesure pour des comédiens qu’on connaît et pour soi-même permet d’éviter de « se battre » pour enchaîner les figurations en attendant un « miracle ». C’est aussi une manière d’apprendre sur le tas, comme dans tous les métiers.

dialogueafables_olivierschmitt_081Vous avez fait le choix d’une mise en scène minimaliste. Pourquoi ? 

V.M. : Tout à fait, cela va dans le sens de ma conception du théâtre. Le théâtre doit susciter des images et non les imposer. Le texte incarné par le comédien doit offrir au spectateur un tremplin à son imagination, comme un livre, et non lui imposer une vision, comme au cinéma. Plus le décor est simple, plus il y a de place pour le texte, et donc pour le rêve autonome du spectateur. De toute façon, le théâtre ne peut pas concurrencer le cinéma 3D, autant qu’il redevienne le temple de la parole vivante !

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? 

V.M. : Bien sûr il s’agit d’un coup d’essai, largement perfectible, et le choix de conserver les textes entiers des fables est un parti pris qui ne rend pas nécessairement le spectacle attractif pour tout le monde. Mais les spectateurs passent généralement un bon moment, voire un très bon moment pour certains, ce qui est une belle surprise pour une pièce composée majoritairement de textes poétiques. Avec Florian, nous avons appris également, la relation avec le public, le côté unique de chaque représentation et aussi la gestion budgétaire d’un tel spectacle…

Vous êtes à la Comédie Saint-Michel jusqu’en avril 2015, à la Royale Factory à Versailles du 6 mai au 5 juin 2015, vous serez au Pittchoun Théâtre au Festival OFF d’Avignon. Des projets de mise en scène, d’écriture pour la suite ? 

V.M. : Oui deux pièces et deux solos.

dialogueafables_olivierschmitt_06Merci Valentin. Une dernière question : avez-vous un rêve autour du théâtre ?

V.M. : Oui, plus tard, j’aimerais diriger un théâtre où je pourrais programmer les pièces qui m’intéressent (et en avoir les moyens financiers). Je voudrais laisser place à de vrais comédiens non des « starlettes » du moment et revenir à un théâtre qui explore ce que nous sommes, avec simplicité. Je dis ça parce que le théâtre m’a sauvé et que je suis certain qu’il peut aider un grand nombre de personnes. Il m’a obligé à arrêter de jouer la comédie et à me poser systématiquement la question : « qu’est-ce que tu penses ? ». Merci de m’avoir écouté pendant ces deux heures !

DIALOGUE À FABLES 

La Comédie Saint-Michel, 95 boulevard Saint-Michel, 75005 Paris                           

Les mercredis et les samedis à 20h jusqu’au 4 avril 2015

Pour gagner des places pour le spectacle, suivez ce lien : http://bit.ly/1zJGVQW

Crédit photos : Olivier Schmitt

À CHACUN SA MADELEINE ! – THÉÂTRE de PARIS

image-1 (1)e_0Si vous arpentez comme moi de long en large le 9e arrondissement de Paris, et notamment le quartier de la Nouvelle Athènes, votre œil a forcément été attiré par cette affiche rose qui fleurit les murs et les vitrines des boulangeries du quartier : « À chacun sa madeleine ! » et son libellé appétissant : théâtre & dégustation : le premier spectacle à goûter ! Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et me donner l’envie d’aller découvrir ce spectacle par un dimanche après-midi d’hiver. Dès l’arrivée au théâtre de Paris, le ton est donné ! Une fois votre billet présenté, une hôtesse vous remet une jolie boîte rose signée La pâtisserie des rêves, comme une invitation complice à la gourmandise.… L’envie est forte de l’ouvrir (il est 17h30 à ma montre, l’heure d’une pause sucrée, non ?) mais restons sages et attendons le lever de rideau. Autour de moi, je sens la même impatience dans la salle, mais les spectateurs ont posé poliment leur boîte sur leurs genoux. Patience, patience…

« À chacun sa madeleine ! » met en scène le comédien Marc Fayet, également auteur du spectacle, qui pendant une heure, égrène souvenirs d’enfance et tranches de vie à travers l’évocation de moments gourmands. Pour revivre avec lui ses souvenirs, il nous invite régulièrement à plonger dans la boîte à saveurs qui contient, on l’aura compris, les viennoiseries et gâteaux qu’il évoque en mots : palmiers bien craquants à la noix de coco, pain au chocolat moelleux, beignets à la confiture…tous délicieux au passage, merci La pâtisserie des rêves ! Savoureuse idée, d’autant que Marc Fayet, timbre de velours et présence ultra sympathique, est un formidable conteur qui a l’art et la manière de raconter des histoires de vie et de pâtisserie avec un talent et une saveur incomparables. Un spectacle très original et poétique qui met tous les sens en éveil. En sortant, on replonge forcément dans ses propres souvenirs gourmands : « Et ma madeleine à moi ? » : sans l’ombre d’une hésitation, les panettone de mes Noëls d’enfance, ces grosses brioches fourrées de raisins secs, fruits confits et zestes d’agrumes made in Italie.  J’en salive encore.

Le point de vue d’Elisabeth

À CHACUN SA MADELEINE

En partenariat avec La pâtisserie des rêves

Théâtre de Paris, Salle Réjane, 15 rue Blanche 75 009 Paris

Les dimanches à 17h30 jusqu’au 26 avril 2015

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L’ELIXIR D’AMOUR – THÉÂTRE RIVE GAUCHE

vz-c8637c10-4929-40a1-9086-2cbe7067c2c0L’Elixir d’amour : un bien joli titre pour un doux secret que tout le monde aimerait percer…C’est aussi le thème d’une pièce, écrite et co-interprétée par Éric-Emmanuel Schmitt, actuellement à l’affiche du Théâtre Rive Gauche. La pièce décrit la relation épistolaire (email-laire !) d’Adam et Louise, anciens amants, aujourd’hui séparés. Après leur rupture, lui, psychanalyste et séducteur impénitent, est resté vivre à Paris. Elle, brillante avocate dans un cabinet international, s’est installée à Montréal pour faire le deuil cette relation. Malgré la distance et les années qui ont passé, ils continuent de s’écrire frénétiquement, cherchant à suivre le fil de leur vie. Mais alors qu’Adam semble fort à son aise dans une vie sentimentale très libre, Louise, plus sage, lui lance le défi de trouver l’élixir d’amour, capable de rendre n’importe quelle femme amoureuse. Envie de vengeance ou désir de reconquête inconscient d’un homme qu’elle n’a jamais cessé d’aimer ? Il faudra attendre l’épilogue (fort réussi d’ailleurs) pour le découvrir.

Pendant 75 minutes, on assiste ainsi à ce dialogue piquant savoureux entre provocations mouchetées, règlements de compte et petites ruses, qui permet à Éric-Emmanuel Schmitt d’explorer délicieusement des thèmes universels qu’il affectionne : les méandres de la passion amoureuse, les mystères de la séduction, la lassitude de l’amour. Le texte est beau, les mots sonnent juste. « J’espère que le spectacle apportera un juste miroir de nos ambiguïtés amoureuses, tragiques et comiques à la fois », indique-t-il dans sa note d’auteur. 

Au final, une charmante pièce qui ne manque pas d’atouts, à commencer par la très belle présence scénique d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, rappelons-le, n’est pas comédien professionnel. Pour en être l’auteur, il maîtrise son texte à la perfection qu’il goûte avec une aisance et un plaisir exquis. Tiré à quatre épingles, l’œil malicieux, la voix suave, un brin goguenard, il navigue avec beaucoup de fluidité dans les états d’âme de son personnage, tout aussi convaincant dans la palette des sentiments qu’il interprète (mélancolie, déception, ruse ou ironie). À ses côtés, Marie-Claude Pietragalla, ex-danseuse étoile de l’Opéra de Paris, fait ici ses tout premiers pas de comédienne. Certes le ton est plus emprunté et le trac palpable, mais elle campe honorablement son personnage. Côté mise en scène, même si je l’ai trouvée un peu trop statique, de jolies trouvailles, comme l’idée pour les comédiens de dialoguer sans jamais croiser une seule fois leurs regards. La pièce est aussi très élégamment ponctuée de belles parenthèses musicales sur fond d’opéra italien qui permettent à Marie-Claude Pietragalla de dévoiler sa magnifique gestuelle de danseuse étoile : magie immédiate !

Le point de vue d’Elisabeth 

L’ELIXIR D’AMOUR

Théâtre Rive Gauche, 6 rue de la Gaieté, 75014 Paris

Jusqu’au 15 mars 2015

DOMINIQUE BLANC LIT « LES ANNÉES » D’ANNIE ERNAUX – THÉÂTRE de L’ATELIER

lectures1Du 3 février au 15 mars, le Théâtre de l’Atelier propose un cycle de trois lectures, du mardi au samedi à 19 h et le dimanche à 18 h. Je me suis rendue à la première, le samedi 14 février, pour entendre (et voir !) Dominique Blanc lire Les Années d’Annie Ernaux.

Elle (Dominique Blanc !) apparaît comme par enchantement sur la scène. Habillée sobrement, costume noir-chemisier blanc, elle balaie d’un regard la salle et dans un sourire entendu nous salue : « Bonsoir ». Un « Bonsoir » collégial remonte jusqu’à elle. La salle est pleine, nous sommes tous au rendez-vous attendu. La magie opère… Assise sur une chaise derrière une table en bois sur laquelle reposent un verre, une carafe d’eau et une bougie qui illumine son visage, sans attendre, elle commence…

À un rythme soutenu parfois rapide, parfois lent, ponctué de quelques secondes de silence pour mieux soutenir les mots et parfois même les chanter quand elle évoque des chansons d’époque, pendant une heure et demie, Dominique Blanc nous transporte « aux » temps des Années d’Annie Ernaux. Un livre autobiographique à la troisième personne pour lequel A. E. a reçu le prix Marguerite Duras et le prix François Mauriac.

Dans un texte qui s’adresse à toutes les générations et semble émerger de l’inconscient collectif de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, Dominique Blanc mêle merveilleusement sa voix à celle d’Annie Ernaux qui nous raconte à travers la description de photos de famille des séquences de sa propre vie tout en commentant l’évolution de la société dans sa chronologie : la condition féminine, Mai 68, la mort de Jean XXIII, la crise de Cuba, le 11 Septembre… Une lecture pertinente et sensible de Dominique Blanc qui sait, dans un phrasé théâtral, incarner le style très personnel d’Annie Ernaux, courageusement intimiste à certains moments, même si elle se met à distance dans sa propre écriture (en remplaçant le « je » par le « elle ») et qui rappelle à chacun ses propres émotions d’enfance, ses marqueurs culturels à l’âge de son adolescence, de sa vie d’adulte ou à l’étape de sa vie de parent d’enfants déjà adultes (selon son âge !).

Le Temps des Cerises, les 4L, Salut les Copains, Les Corons de Bachelet, l’Obao, le Canigou pour chiens, Hara Kiri, les Muppet Show, Métal Hurlant, la pub « Mammouth écrase les prix », les Danette… des souvenirs pour tous les goûts et servis avec un zeste d’humour qui provoquera à répétition un rire collectif.

Une complicité avec Dominique Blanc se tisse au fil du spectacle. Ainsi défilent les années, la vie et… les minutes. D’un souffle, Dominique Blanc éteint la bougie encore incandescente posée devant elle, et marquera ainsi le temps de la lecture écoulé. Applaudissements nourris. Merci Dominique Blanc !

DERNIÈRE MINUTE : Reprise des lectures des ANNÉES par Dominique Blanc du 17 au 29 mars 2015 !

Au Théâtre de l’Atelier, deux autres lectures sont à l’affiche :

Du 17 février au 1er mars 2015, Jean-François Balmer lit Un Candide à sa fenêtre de Régis Debray ;
Du 3 au 15 mars 2015, Sami Frey lit Entretiens avec Jean-Paul Sartre (août-septembre 1974) de Simone De Beauvoir, lecture en 12 épisodes.

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin, 75018 Paris (Metro Anvers)

Dominique Blanc

JEUX DE PLANCHES – Le FUNAMBULE MONTMARTRE

jeux-de-planches-72Envie de partager avec vous, chers lecteurs et lectrices de ce blog, une formidable histoire de théâtre et d’amitié. L’histoire vraie de deux jeunes comédiennes, Sophie Imbeaux et Alexandra Desloires, qui se sont lancées un jour dans une formidable aventure: monter une pièce qui raconte leur passion du théâtre et leur envie dévorante de faire ce métier, envers et contre tout.

Pas de réels moyens financiers au départ mais l’essentiel au fond: une amitié à toute épreuve, du cœur à l’ouvrage et la volonté d’aller au bout de leurs rêves. Elles se sont donné 147 jours exactement pour monter ce projet et, jolie trouvaille au passage, elles ont partagé leur quotidien et l’avancée de leur projet sur les réseaux sociaux. Étape après étape, elles ont contacté l’auteur du texte originel pour obtenir son soutien, cherché un metteur en scène, un chargé de diffusion, une chorégraphe, une costumière, un théâtre, … Elles ont répété, souffert, douté, elles ont ri, elles ont pleuré, et finalement, elles ont gagné leur pari : leur pièce Jeux de planches est née ! Les premières représentations ont commencé en octobre 2014 au théâtre Galabru à Paris pour trois soirées puis à Madagascar pour une série de spectacles. Et ce mois ci, le duo se produit au Funambule Montmartre pour une dizaine de dates !

Jeux de planches, c’est un spectacle formidable qu’il faut soutenir et aller applaudir ! Pendant une heure, la pièce retrace les parcours de Sophie et d’Alexandra pour devenir comédiennes. Entre espoirs et désillusions, galères et coups de cafard, solitudes et égarements pour réussir dans ce métier qu’elles ont dans la peau et auquel elles se dévouent corps et âme, elles se racontent à travers une succession de tableaux poétiques, émouvants, déjantés,… Le plateau devient progressivement le reflet de leurs âmes. La mise en scène ultra créative leur permet de s’illustrer dans de nombreuses disciplines (chant, danse, mime, combat de catch accessoirement !) et de dévoiler une belle palette de talents. Le texte, bien écrit même si inégal, sonne juste et participe à la belle émotion qui se dégage de l’ensemble. Le propos est fort, lucide et sans concession mais ne vire jamais à l’atermoiement, la frustration, ou la revendication car la pièce n’a pas d’autre ambition que de raconter une tranche de vie, leur tranche de vie – « Cette pièce, c’est vraiment nous, c’est notre vie, on y a tout mis » m’ont-elles confié après le spectacle.  Au final, un spectacle singulier et ultra attachant qui « transpire » la générosité, l’énergie, la fraîcheur, le plaisir d’être sur scène et la vraie amitié. Je leur souhaite le meilleur pour la suite, avec toujours plus de projets et de passion intacte pour le théâtre et la scène. Pour l’heure, l’aventure se poursuit sur le net où Sophie et Alexandra continuent de raconter leur histoire dans la web série « Do it yourself, être comédienne » publiée sur YouTube et hébergée par www.aufeminin.com. Belle et longue carrière à elles deux !

Le point de vue d’Elisabeth

JEUX DE PLANCHES

Le Funambule Montmartre • 53 rue des Saules, 75018 Paris

Les 16, 17, 23 et 24 février à 20h

Pour suivre l’aventure Jeux de planches sur les réseaux sociaux:

https://www.facebook.com/147jourspouratteindrelesplanches/timeline

@JeuxDePlanches

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L’ÉTRANGER – THÉÂTRE 14

affiche L etrangerPrix Nobel de littérature en 1957, auteur, philosophe, Albert Camus continue d’interpeller au XXIsiècle des gens de lettres, de théâtre, des universitaires mais aussi des lecteurs et un public qui ne l’ont pas oublié (et dont je fais partie !). Quand j’ai appris que Benoît Verhaert, comédien et metteur en scène belge, fondateur de la compagnie itinérante le Théâtre de la Chute, inconditionnel de Camus, avait choisi de le mettre à nouveau à l’honneur, du 9 janvier au 13 février 2015, j’ai décidé de le contacter. Son adaptation de L’Étranger (coécrite avec Frédéric Topart il y a plus de vingt ans) est jouée au Théâtre 14 à Paris. Une salle qui convient parfaitement au spectacle : « La jauge et le rapport salle-scène permettent l’intimité que nous voulons proposer aux spectateurs », me précisera-t-il. Basée à Bruxelles, la compagnie a posé ses valises quelque temps à Paris.

Un résumé de l’histoire pour ceux qui, à distance des années qui les séparent du collège, auraient pu l’oublier. Meursault est présenté comme un être froid, à distance de toute émotion, dépourvu d’empathie. Il enterre sa mère. Dès le lendemain, il noue une relation avec Marie, une jeune femme qu’il retrouve sur la plage ; ils se rendent au cinéma pour aller voir un film comique joué avec Fernandel. Ils deviennent amants. Meursault expliquera à Marie avoir des besoins physiques. Le soir, il entend, impassible, son voisin, Salamano, battre son chien. Une autre fois, Meursault accepte d’aider sans vergogne Raymond, un ancien boxeur à la morale douteuse, à rédiger un courrier de vengeance contre sa maîtresse qui l’a éconduit. Il l’aidera à nouveau – parce que c’est tout bonnement comme ça dans la tête de Meursault ! – en l’accompagnant quelques jours plus tard au commissariat quand Raymond sera embarqué par la police pour avoir frappé le frère de cette femme. Meursault, Raymond et Marie le croiseront accompagné d’un ami, un dimanche, alors, qu’ils se promènent au bord de la mer. Meursault tempère Raymond et lui prend son revolver. Raymond est blessé dans la bagarre. Revenu sur la plage, Meursault retrouve le même individu qui sort un couteau. Aveuglé et terrassé par le soleil qui lui rappelle celui de l’enterrement de sa mère, il tire un coup, puis quatre coups alors que l’homme est abattu à terre. Un procès se tient où Meursault ne manifeste aucun regret. Il sera condamné à mort.

Sur un plateau qui se veut minimaliste et sobre, seuls les comédiens, une table, un seau, et quelques chaises…« Comment mettre en scène un roman si introspectif », me questionnais-je ? Ah cela commence…

Stéphane Pirard, recroquevillé sur lui-même, couché sur une table, s’étire et se glisse dès les premières minutes avec beaucoup de facilité dans la peau de Meursault, et là, nous entendons : […Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier…]. Debout, il s’arrose d’eau puisée dans le seau qui siège au pied de la table. Il est à la plage (une lumière chaude l’innonde et le texte nous le dit aussi) et va retrouver Marie, incarnée par Lormelle Merdrignac, qui apparaît très belle et légère, drapée dans une cape noire qui dévoilera quelques instants après une robe rouge couleur de la passion. Un autre jour (deux voix off avec pour porte-voix B. V. et L. M. nous transportent régulièrement dans le temps et donne le nom du jour à Meursault qui se pose régulièrement la question), elle n’hésitera pas à étreindre Meursault (ils se roulent sur scène enveloppés dans la cape) pour lui prouver (et nous faire ressentir) tout son amour. Benoît Verhaert interviendra incarnant tour à tour le directeur de la maison de retraite, le voisin, le chien du voisin (mais oui, debout, dos au spectateur, il aboie sur un ton un tantinet éloigné de la réalité cette fois et qui déclenche le rire), Raymond, l’avocat, le président du tribunal et l’aumônier. La différence de ton, de gestuelle et de posture adoptés nous renseigne facilement de quel personnage il s’agit (belle prouesse de comédien !) tandis que des jeux de lumière et le texte nous « éclairent » sur le lieu où nous sommes. L’intrigue de l’histoire (au plus près du roman) nous conduira fidèlement à la fin. À l’annonce de son exécution, Stéphane Pirard criera si fort la souffrance de Meursault que l’émotion me gagne.

Toutes les lumières se rallument.

Tel Camus qui pensait que « l’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres », Benoît Verhaert, après les applaudissements, se rapproche du public et expose le projet que porte sa compagnie. À chaque fin de représentation, il nous invite à réfléchir à des questions philosophiques et à débattre. Il proposera ce soir-là : « Vous reconnaissez-vous à certains endroits de Meursault ? » ; « Pourriez-vous admettre un Meursault dans votre entourage et partager une relation ave lui ? ». Le débat ne sera pas ouvert pour cette fois malheureusement : Les Noces du Figaro étaient jouées en seconde partie de soirée, il fallait libérer la salle.

« Je suis tombé amoureux de Camus à l’âge de 28 ans en découvrant L’Étranger », me confiera Benoît Verhaert à la fin de la représentation. C’est au même âge que Camus écrira son roman. Doit-on y voir un signe ? Il a également mis sur en scène La Chute (jouée presque cent fois), Caligula au Théâtre des Galeries (Bruxelles)… Attisées par l’envie de comprendre encore davantage ce qui pousse Benoît Verhaert à adapter, jouer et/ou mettre en scène Camus et de découvrir son concept du théâtre-forum (un projet Musset aura lieu au Théâtre Varia à Bruxelles, du 11 au 14 mai 2015), nous avons eu l’idée, avec Élisabeth de l’interviewer pour un prochain « Café avec ». « Oui », nous a-t-il répondu. Nous nous en réjouissons. À suivre…

 L’ÉTRANGER

Theatre 14 • 20 avenue Marc-Sangnier, 75014 Paris

Jusqu’au 13 février 2015 du lundi au vendredi à 19 h

Dates de tournées en France et en Belgique

Sedan (08), les 2, 3 et 4 février 2015 ; Éghezée (Belgique), le 23 février ; Rochefort (Belgique), le 27 février ; Bastogne (Belgique), le 17 mars ; Namur (Belgique), du 24 au 27 mars ; Arlon (Belgique), le 31 mars.

Crédit photos : Fabrice DEHON

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COLORS – THÉÂTRE du GYMNASE

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J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les spectacles d’impro, pour en avoir pas mal « tâté » pendant mes années théâtre et connaître la difficulté de l’exercice. Ces cinq petites lettres I M P R O qui génèrent encore une petite appréhension personnelle alors que tous mes profs me l’ont rabâché pendant des années : la clé de l’impro, c’est la détente, l’écoute et l’a-mu-se-ment ! En attendant, découverte de COLORS, un must du genre, sur la scène du petit Gymnase dimanche 18 janvier.

Dès l’arrivée, les spectateurs sont invités à écrire un thème sur un petit papier, dont on imagine bien le sort qui pourra lui être jeté pendant la soirée… Après une première partie animée par les élèves de l’EFIT (Ecole Française d’Improvisation Théâtrale) qui font leurs premières armes sur scène, place au show COLORS ! Le concept qui a fait ses preuves (le spectacle entame sa huitième saison) et somme toute simple et efficace. Sur scène, cinq comédiens et comédiennes, incarnant chacun(e)une couleur, piochent à tour de rôle les thèmes proposés par le public et imaginent un début d’histoire. Deux autres comédiens font le même exercice. Au public de choisir le meilleur teasing et donc de désigner qui de Mister Yellow, Mister Purple, Miss Bordeaux, Mister Blue et Miss Ruby se lancera dans l’impro. Ainsi se succèdent une dizaine de thème du plus basique au plus loufoque. Chaque dimanche soir, la troupe COLORS accueille un « guest », qui endossera le rôle de Miss ou Mister White et participera aux impros tout au long de la soirée avec la troupe. Ainsi se sont prêtés au jeu au fil des saisons des personnalités du monde du spectacle, comme Julien Courbet, Anne Roumanoff, Amandine Bourgeois,…

COLORS, c’est une vraie réussite! Les impros, qui gagnent en qualité au fur et à mesure de la soirée, sont extrêmement bien construites, drôles, enlevées, pleines de pep’s et de créativité. Les comédiens, tous ultra bien rodés à l’exercice, s’en donnent à cœur joie. Mention spéciale à Mister Purple -« 21 années d’impro au compteur » me confiera-t-il à la fin du spectacle -et Mister Yellow qui « font le job » avec un plaisir irrésistible et une aisance assez…déconcertante ! Le public, complice du spectacle, n’est ni oublié, ni trop sollicité, bien pensé ! Et puis, coup de cœur du show: le « quicky challenge », soit un duo d’improvisation débité à toute allure aussi bien dans le texte que dans les gestes, à partir d’un thème choisi au hasard. Bluffant !

Au final, une sortie parfaite pour chasser le blues du dimanche soir. Allez-y !

Le point de vue d’Elisabeth 

 

COLORS

Théâtre du Gymnase • 38 boulevard bonne nouvelle, 75010 Paris

Tous les dimanches soirs à 20h30

Site officiel d’ESTEBAN PERROY, comédien et fondateur de COLORS

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RENCONTRE AVEC L’ÉQUIPE ARTISTIQUE D’ANNA CHRISTIE -THÉATRE de L’ATELIER

Visuel affiche webMercredi 15 janvier, fin d’après-midi, nous sommes une petite dizaine de blogueurs à avoir le plaisir de rencontrer l’équipe artistique de la pièce Anna Christie, qui est à l’affiche du théâtre de l’Atelier depuis le 20 janvier. Après avoir fait rapidement connaissance (quel plaisir au passage de mettre des visages sur des adresses web et autres comptes twitter !), nous nous dirigeons vers la salle et nous nous installons aux premiers rangs, impatients que la conférence commence. Pour l’heure, le grand rideau de fer est baissé, impossible de jeter un œil indiscret aux décors de la pièce. Work in progress… Entrent alors sur le plateau le metteur en scène Jean-Louis Martinelli et les comédiens Mélanie Thierry, Féodor Atkine et Stanley Weber. Ils sortent de répétition et l’ambiance est pour le moins décontractée : Mélanie, un mug à la main, Stanley en chaussettes et Féodor encore en costume de scène (pull marin et bottes caoutchouc). Ils viennent tranquillement s’asseoir au bord de la scène.

Les carnets sont sortis et les stylos dégainés… Nous sommes fin prêts.

Jean-Louis Martinelli introduit la rencontre en nous présentant l’auteur de la pièce, Eugène O’Neill, dramaturge américain du début du XXe siècle, qui nous révèle avoir puisé son inspiration à la fois dans sa vie personnelle, douloureuse et tourmentée (alcoolisme, relations familiales violentes…) et dans le théâtre de Shakespeare et des tragiques grecs. Son théâtre, réaliste, questionne la quête du sens de l’existence et met généralement en scène des personnages en marge de la société qui luttent pour maintenir leurs espoirs et leurs aspirations. Jean-Louis Martinelli poursuit en résumant Anna Christie, l’une des premières pièces d’O’Neill. Années 20, dans un bar crasseux du port de New-York, un marin, Chris Christopherson (interprété par Féodor Atkine), émigré suédois aux États-Unis, retrouve sa fille Anna (Mélanie Thierry), qu’il a abandonnée quinze ans plus tôt, à la mort de sa femme. Il l’emmène en mer pour « qu’elle se repose ». Au cours de leur traversée, ils repêcheront en mer un jeune marin, Burke (Stanley Weber) qui, dès le premier regard, sera fasciné par Anna et désirera l’épouser : un coup de foudre ! Mais Anna, troublée par son passé de prostituée et en butte au refus de son père qu’elle épouse Burke, cherchera à gagner sa liberté et son indépendance. Au fond, résume J.-L. Martinelli, la pièce raconte « la recherche d’autonomie de cette femme, sa volonté d’exister en tant qu’individu » et rend hommage aux « femmes qui se battent pour gagner leur place ». Il nous rappelle que la pièce a été écrite dans les années 1920 à l’époque des grands mouvements féministes américains. Martinelli parle de la pièce comme d’un théâtre « âpre », rugueux, d’un « théâtre d’acteurs », sans « sous-texte » d’une grande simplicité narrative mais qui glisse progressivement vers une dimension onirique.

À la question de la naissance du projet, c’est au tour de Mélanie Thierry de prendre la parole car c’est bien elle qui en est à l’origine. Après avoir connu le succès et la reconnaissance de la profession avec Le Vieux Juif blonde en 2006 et Baby Doll en 2009, elle s’est lancée dans Anna Christie qu’elle a lue et aimée, une « belle pièce d’atmosphère » comme elle nous l’explique. Elle évoque Anna, son personnage, comme une femme qui méprise les hommes, au regard de son abandon et de son passé de prostituée, et qui a envie de garder la tête haute et de gagner sa place. Elle a été également touchée par le thème des retrouvailles père / fille et nous glisse au passage qu’il faut « accepter et aimer ses parents tels qu’ils sont ». Elle connaissait le travail de Jean-Louis Martinelli et avait envie de collaborer avec lui. « Il était obligé de me prendre », dit-elle en riant, à la question du choix des comédiens. Martinelli y répond en nous confiant qu’il s’est laissé guider par deux critères : le talent et la volonté de créer « une famille qui va bien vivre ensemble ».

Puis, c’est à Féodor Atkine de nous parler de son personnage Chris, le père d’Anna, un personnage complexe, ambigu, englué dans un sentiment de culpabilité, contraint de revenir vers ce qu’il a abandonné et qui biaise en permanence « en racontant ses propres vérités ». J’imagine parfaitement Féodor Atkine dans ce rôle de marin bourru et solitaire, avec sa belle voix de basse. Stanley Weber poursuit en nous décrivant également son personnage, Burke, qui lui offre l’opportunité d’interpréter un rôle fort et tranché : un homme qui sort d’un naufrage et qui rencontre le jour même l’amour de sa vie ! Un personnage plein de candeur, de naïveté et emporté par l’arrogance de sa jeunesse. Stanley Weber salue au passage le très beau travail de Jean-Louis Carrière qui a su traduire, selon lui, le texte avec beaucoup de finesse et de subtilité et a adapté la pièce en faisant des choix assez tranchés (suppression pure et simple de certains passages religieux dans l’acte 4 par exemple et de certains personnages).

Un mot des décors ? Nous apprendrons seulement qu’ils « baigneront » dans cet univers maritime, de ports, de toiles de bateaux, de phares, de brouillards. Nous sommes curieux également d’en savoir plus sur les costumes qui sont signés Camille Janbon. Mélanie, toujours très impliquée sur le choix de ses tenues, nous glisse que la costumière est venue assister quotidiennement aux quinze premiers jours de répétition. Elle pensait la voir arriver avec trois valises pour l’essayage. Mais non, au final, elle est venue avec trois tenues… et c’était parfait ! Travail remarquable auquel elle rend également hommage.

Et quid de l’état d’esprit de l’équipe à quelques jours de la première ? Rationnel et serein. « Si le travail a été bien fait, ça doit tenir debout », nous indique J.-L. Martinelli dans un sourire. Lui se dessaisit de son travail et laisse le plateau aux comédiens. Comme Stanley Weber le rappelle en conclusion : « Jean-Louis nous donne des rails, au sein desquels on peut s’amuser et rebondir. »

La rencontre touche à sa fin. Sentiment unanime : la pièce donne envie, très envie ! Rendez-vous le 30 janvier pour aller l’applaudir. On se quitte, le sourire aux lèvres, heureux d’avoir partagé ce moment convivial entre amoureux du théâtre.

Les billets des autres blogueurs présents ce soir-là :

http://www.legenoudeclaire.com/2015/01/16/rencontre-autour-de-la-piece-anna-christie-deugene-oneill-avec-melanie-thierry-feodor-atkine-stanley-weber/

http://www.esprit-paillettes.com/theatre-anna-christiea-quelques-jours-de-la-premiere/

http://isabelle.kevorkian.over-blog.com/2015/01/theatre-anna-christie-d-eugene-o-neill-au-theatre-de-l-atelier.html

http://www.onirik.net/Rencontre-avec-le-metteur-en-scene

ANNA CHRISTIE

Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin • 75018 Paris

Jusqu’au 26 avril 2015

Du mardi au samedi 21h, matinées samedi 16h30 et dimanche 15h30

Crédit photos : Théâtre de l’Atelier

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PARIS DES FEMMES 2015 – THÉÂTRE des MATHURINS

image_19_1_Le théâtre des Mathurins a fait la part belle aux femmes les 9, 10 et 11 janvier 2015. Pour la 4e année consécutive (Élisabeth avait participé à l’édition 2014), Le Paris des Femmes, festival dédié aux auteures de théâtre, s’est mis en scène. Autour d’un même thème, cette année « Le Meilleur des Mondes », neuf auteures avec une plume et une sensibilité très différentes portent, sur les planches, une histoire courte pendant trente minutes. Deux prix – Bourse Durance-Paris des Femmes et Prix DSO-Paris des Femmes – sont alors décernés. Étaient à l’honneur durant ces trois jours : Nina Bouraoui, Sedef Ecer, Anne Giafferi, Stéphanie Janicot, Nathalie Kuperman, Amélie Nothomb, Lydie Salvayre, Samira Sedira et Lucy Whadam.

Feedback. Mardi 30 décembre 2014. Lançons la grande roue : vendredi, samedi ou dimanche… elle s’arrêtera sur le vendredi. Je m’y rendrai donc ce jour-là. 9 janvier 2015, 20h30. Je m’engage dans une rue située derrière l’Opéra. L’enseigne « MATHURINS » qui surplombe les portes rouges attire de loin mon attention. Idéalement installée près de la scène, je m’interroge : à quand remontent les premières auteures de théâtre ? Marguerite Duras, Sarraute… ? Bien avant… George Sand, et avant elle ? Et à quelle période, les pièces écrites par les femmes ont-elles été représentées sur scène ? Début du XXe siècle selon des premières sources… à creuser à l’occasion d’un prochain papier. La salle se remplit. J’ai hâte que cela commence. Michèle Fitoussi, Véronique Olmi et Anne Rotenberg, les trois fondatrices du Festival, montent sur scène pour présenter le spectacle. L’émotion est palpable. « L’art est une forme de résistance », concluront-elles en arborant des affichettes sur fond noir où la phrase « Je suis Charlie » se devine. Applaudissements.

Derrière chaque rideau qui encadre la scène, j’aperçois seulement le bout de grosses chaussures d’explorateurs et entends deux voix. L’une féminine (Sophie Rodrigues) et l’autre masculine (Jacques Lassale). Comment Ranger les Zumains ? Sur une terre imaginaire, nos deux acolytes – qui sortiront rapidement de leur cachette – vont tenter d’y répondre. Sans prendre la place d’un dieu quelconque, ils vont chercher à bâtir un Meilleur des Mondes possible pour l’Homme. Difficile de poser le socle d’une société surtout quand ce bipède manifeste de besoins élémentaires et éprouve des désirs inatteignables – que la société se plaît aussi volontairement à inventer pour lui. Une adéquation d’autant plus ardue à résoudre quand certains d’entre eux font de la résistance et aspirent à donner un véritable sens à leur vie. Heureusement pour ses organisateurs en herbe, il se compterait peu nombreux. Une analyse pertinente du fondement et du fonctionnement de notre société… pour qu’elle soit encore meilleure. Sophie Rodrigues était si présente et réceptive qu’elle donnait l’impression de répondre directement aux spectateurs. Ranger les Zumains, Stéphanie Janicot  

L’obscurité tombe. Soudain, en plein éclairage, sur fond de chanson titi parisienne, apparaissent lumineux et amoureux, Marianne Basler et William Nadylam, attablés à une terrasse de café que l’on devine dans la capitale. Lui : volubile, il se révèle d’entrée de jeu charmeur et spirituel. Mais, au fil des minutes, on le découvre macho, mégalo et parano – habité par Bouddha, Shiva, communiquant avec Steve Jobs, Néo… – n’ayant de cesse de nous convaincre à son projet d’une révolution mondiale qu’il va mettre en place, lui et encore lui. Ses réparties souvent monologiques et toujours décalées de la réalité déclenchent le rire. Elle… n’aura de cesse de le ramener à la réalité. Ni sa séduction indéniable, ni sa patience n’auront de raison. Un monde meilleur n’est pas pour demain avec lui : il franchit tous les interdits en pensée jusqu’à tuer éventuellement sa dulcinée. Elle n’est pas prête à le quitter pour autant ! Elle l’aime… et pour cela, elle continuera de l’accompagner jusque dans sa folie. Et si c’était encore l’amour qui, à travers les temps et en tous lieux, était le Meilleur des Mondes ? Un joli couple d’acteurs.  Apparition éclair de Jean-Philippe Puymartin, le serveur de café. Zone de non droit, Amélie Nothomb

Décollage garanti dès la première seconde, avec ce trio doté d’une telle énergie qu’il nous fait sauter de notre fauteuil et nous transporte en Mésopotamie. Sous les feux des projecteurs de la télévision, notre first lady (Agnès Jaoui), en pleine émission, se regarde le nombril ou presque en vérifiant ses hypothétiques rides. Qu’on ne vienne la déranger ! Elle n’en aurait l’idée quand ses deux conseillers (Jean-Christophe Barc et Saïd Amadis) de cette république bananière, Abdullah et Mous, tentent de lui annoncer le plus doucement mais le plus rapidement possible qu’une révolution est en marche et à quelques minutes du palais. Qu’à cela ne tienne, elle ira… nulle part : aucun pays n’est prêt à accueillir cette teigne sourde et au visage botoxé. Qu’importe, c’est elle qui conduira son peuple à bord de son vaisseau… et lui offrira alors un Monde encore Meilleur. Il lui suffit comme d’habitude de l’en persuader. Un regard plein d’humour sur la politique et le pouvoir. Un tiercé d’acteurs du feu de dieu. First Lady, Sedef Ecer

La mise en espace ce vendredi soir était signée Jean-Philippe Puymartin.

Trois sur neuf. Zut. Et les six autres pièces ? Frustrée, j’achète le livre Le Meilleur des Mondes* à la sortie. Je découvrirai au moins les textes de Nina Bouraoui, Anne Giafferi, Nathalie Kuperman, Lydie Salvayre, Samira Sedira, Lucy Wadham.

Rendez-vous l’année prochaine !

 

* Le Meilleur des Mondes,  neuf pièces courtes, collection les quatre-vents, éditions L’avant-scène théâtre (Parution décembre 2014)

SITE OFFICIEL PARIS DES FEMMES 

Crédit photos : Francesca Mantovani

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Ranger les zumains

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First Lady

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