UN CAFÉ AVEC MARION EVEN, PLASTICIENNE ET SCULPTEUR DE MASQUES

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« J’aime quand mes créations m’échappent »

Un joli hasard m’a fait croiser le chemin de Marion Even, plasticienne et sculpteur de masques, lors d’une soirée entre amis. Le projet d’un « café avec » est né aussitôt et j’ai eu le plaisir d’interviewer Marion quelques semaines plus tard dans son « appartement-atelier » foisonnant et ultra chaleureux du 18e arrondissement. Bien installées entre les stocks de moules, les étagères remplies de pots de poudres, colles à tissu, peintures, pigments, boîtes à poils, à plumes ou à bijoux, dentelles, boutons.., et d’une belle bibliothèque dédiée aux masques, nous avons entamé une conversation chaleureuse à la découverte d’une profession originale et peu connue. Coup de projecteur sur une artiste humble, généreuse et passionnée par son métier, nommée aux Molières 2016 dans la catégorie « Meilleure création visuelle ». 

Coup de théâtre : Bonjour Marion, pourriez-vous nous présenter votre métier ?

Marion Even: Mon métier consiste à réaliser des masques pour des projets variés : des pièces de théâtre bien sûr mais également des opérations événementielles, des scénographies de boutiques de luxe, des vitrines de grands magasins, des films, des shooting photo,…. Le champ des réalisations est assez vaste. Lire la suite

UN CAFÉ AVEC ISABELLE BERTOLA, DIRECTRICE DU MOUFFETARD, THÉÂTRE DES ARTS DE LA MARIONNETTE

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Crédit : Alain Dalouche

« Avoir un lieu identifié est essentiel. »

Le rendez-vous est pris par une belle soirée d’avril. J’ai le plaisir de rencontrer ce soir-là Isabelle Bertola qui dirige le Mouffetard, le théâtre des arts de la Marionnette, au coeur du 5e arrondissement parisien. Avec beaucoup de gentillesse et générosité, Isabelle Bertola m’a relaté l’histoire de ce théâtre pas comme les autres et a partagé avec moi les valeurs et les projets du lieux. Dans le chaleureux décor du Mouffetard, une très belle rencontre placée sous le signe des artistes, de la création et du partage avec le public.  

Coup de théâtre : Bonjour Isabelle, quelle place occupe le théâtre Mouffetard dans le paysage culturel parisien ? Et plus largement français ?

Isabelle Bertola : Le Mouffetard – Théâtre des arts de la Marionnette joue un rôle important car il est le seul théâtre dédié à la marionnette contemporaine et à ce titre il fait figure de référence à Paris, en France et même à l’étranger, notamment grâce à la Biennale internationale des Arts de la Marionnette. Il faut d’ailleurs souligner la richesse de la création française dans le secteur ! Lire la suite

UN CAFÉ AVEC JENNIFER LESAGE-DAVID, CODIRECTRICE DE L’INTERNATIONAL VISUAL THEATRE (IVT)

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« L’International Visual Theatre, un carrefour culturel pour les sourds et les entendants »

L’International Visual Theatre (IVT) est un lieu culturel unique en France qui s’adresse aux sourds et aux entendants. Du théâtre pour tous oui mais bien plus encore ! Le lieu, niché au fond d’une charmante impasse pavée du 9e arrondissement de Paris, pourrait sembler vouloir cultiver la tranquillité mais les apparences sont trompeuses. L’IVT est une véritable « ruche » qui regorge d’activités et de projets autour de la langue des signes. J’ai eu le plaisir de partager un café avec Jennifer Lesage-David, sa codirectrice qui m’a fait découvrir son histoire et son identité. Une rencontre éminemment chaleureuse au cœur de l’hiver.

Coup de théâtre : Bonjour Jennifer, en quoi l’International Visual Theatre (IVT) est-il un lieu unique en France ?

Jennifer Lesage-David : Il est unique parce que nous sommes le seul lieu culturel en France dont le cœur de l’action est la promotion et la diffusion de la langue des signes sur une dimension culturelle très large. Quand nous sommes nés il y a quarante ans, nous étions à l’origine une compagnie de comédiens sourds qui faisaient des propositions de spectacles en langue des signes puis bilingues, puis on a fait naître un centre de formation sur la langue des signes, le premier en France, et la première maison d’éditions à éditer des ouvrages sur la langue des signes. Depuis des compagnies ont émergé sur ce thème, des centres de formation ont été créés également, mais nous sommes le seul lieu à regrouper toutes ces entités avec une volonté d’échanges et de partage.

Quelle est la vocation de l’IVT ?

J.L-D. : Notre vocation, c’est l’ouverture, la rencontre entre la culture de la langue des signes, la culture du visuel et la culture française au sens large. Avec l’objectif, après 40 ans d’activité, de s’inscrire dans la transmission auprès des jeunes générations et de partager ce très bel outil avec tous les acteurs culturels, et notamment les compagnies émergentes, qui travaillent à la promotion de la langue des signes.

Le lieu regroupe donc de nombreuses activités. Pourriez-vous nous les présenter ?

J.L-D. : Sur le plan artistique, nous disposons d’une salle de spectacles pouvant accueillir jusqu’à 185 personnes, nous diffusons et produisons des spectacles et des performances artistiques ; nous accueillons en résidence des compagnies qui travaillent sur le bilinguisme. Nous sommes également force de conseil et d’accompagnement auprès de structures comme le cinéma ou le théâtre qui veulent travailler avec des artistes sourds. Sur le plan de la formation, nous proposons des cours de langue des signes à tous les publics, sourds ou entendants, d’un niveau débutant à un niveau acquis, ainsi que des stages EN langue des signes (histoire de la langue des signes, identité sourde, et des stages artistiques  de théâtre, photo, hip hop, clown, danse,…). Et enfin nous éditons et diffusons des dictionnaires, des livres, des lexiques, des DVD,… Au total, nous sommes une équipe mixte de 23 salariés mais face au nombre d’activités, nous pourrions être beaucoup plus !

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Comment élaborez-vous votre programmation ? Sur quels critères ?

J.L-D. : Nous la construisons à quatre mains avec Emmanuelle (ndlr : Emmanuelle Laborit, codirectrice de l’IVT) en veillant à un équilibre entre spectacles bilingues mêlant langue des signes et français et des spectacles purement visuels sans paroles (danse, mime, clown, marionnettes…). Nos critères de sélection ? Nous cherchons des spectacles qui nous interpellent par leur esthétisme, leur créativité ou les messages qu’ils portent pour avoir envie de les partager avec le public et répondre à notre mission de programmation en ouvrant les esprits. Ensuite, un critère technique car notre plateau n’est pas très profond et ne permet pas d’accueillir tous les spectacles. Enfin, on n’y échappe pas hélas, un critère financier. Nous n’avons pas toujours les moyens de programmer ce que nous souhaitons. Aujourd’hui, nous proposons 10 spectacles et 10 événements par saison, soit 65 représentations par an.

Concrètement, voir un spectacle bilingue pour un entendant, c’est s’appuyer sur un surtitrage ou un interprète sur scène ?

J.L-D. : Justement pas ! L’idée c’est de ne pas faire appel à du surtitrage ou des interprètes qui sont des moyens d’accessibilité. Ce que nous souhaitons, c’est que le regard de chaque spectateur soit posé sur une proposition artistique unique; que chacun, sourd ou entendant, puisse recevoir le spectacle dans la même temporalité avec une richesse de contenu équivalent. Le défi, c’est de penser la mise en scène en bilinguisme dès le départ, de mélanger langue des signes et français. Il y a plusieurs partis-pris de mise en scène possibles, l’idée étant de trouver celle qui mettra le public à égalité et dans le même confort.

Quel est votre public justement ?

J.L-D. : Un public large et intergénérationnel : des enfants, des familles, des personnes âgées. On accueille également un public du monde entier, c’est notre caractère unique qui attire ! 

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Credit : IVT – S. Badie-Levet

Quelques mots sur l’histoire de l’IVT. Comment est né le lieu ? A l’initiative de qui ?

J.L-D. : Le projet est né il y a 40 ans par la rencontre de deux hommes de théâtre : Alfredo Corrado, un artiste sourd américain et le metteur en scène français Jean Grémion. Ils ont eu ce pari fou et magnifique de créer une compagnie de théâtre autour de la langue des signes. C’était l’époque du « Réveil Sourd », qui correspondait à la volonté des sourds de faire reconnaître leur langue, interdite pendant 100 ans (ndlr : la langue des signes a été reconnue officiellement en France en 2005). Puis la compagnie a grandi, s’est développée jusqu’à devenir un lieu, d’abord implanté au château de Vincennes puis ici à Paris.  

L’IVT fête ses 40 ans cette année !

 J.L-D. : Oui absolument ! Nous prévoyons cinq jours de festivités du 9 au 13 mai 2017 durant lesquels nous fêterons le passé et …l’avenir ! Les jeunes générations pourront rencontrer « les anciens » qui raconteront l’histoire de l’IVT et nous en profiterons pour présenter nos projets : la présentation de la master class artistique, une pédagogie plus moderne pour notre centre de formation et la saison 2017/2018…Nous avons du pain sur la planche!

Que peut-on vous souhaiter pour les 40 prochaines années ?

J.L-D. : Garder cette énergie et cette richesse de propositions, consolider nos ressources car la culture est fragile, et continuer à être soutenus pour porter nos projets. Et pourquoi pas s’agrandir car on commence à être à l’étroit ! (rire)

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Crédit : Maurice Melliet

Quelle est votre plus grande fierté ?

J.L-D. : Après la reconnaissance du public, c’est la reconnaissance politique. Les partenaires publics nous sont aujourd’hui d’un grand soutien même si le chemin a été long avant d’être reconnu comme un lieu culturel à part entière. Au départ, nous étions étiquetés « handicap » alors que ce n’est absolument pas notre créneau ! Notre créneau, c’est la culture pour tous.

Avez-vous un rêve ?

J.L-D. : Oui ! Renforcer la visibilité et la reconnaissance de la langue des signes. Elle n’a pas la place qu’elle devrait occuper, particulièrement dans l’éducation où l’enseignement en langue des signes leur est peu proposé. Les parents d’enfants sourds devraient avoir le choix entre une éducation bilingue ou une éducation oraliste. Or ce choix n’est pas possible aujourd’hui car les structures offrant une éducation bilingue sont infimes. Beaucoup pensent que l’intégration des personnes sourdes passe par l’oralisation, ce qui est à mon sens une erreur, car cela les place dans une position de rééducation et d’efforts constants. Alors que la langue des signes est une langue naturelle d’une richesse insoupçonnable qui leur permettrait d’avoir accès aux savoirs, aux connaissances, au français et représenterait un meilleur vecteur d’intégration. De plus, c’est un enrichissement pour tous !

Merci ! Et pour conclure, quel a été votre parcours ?

J.L-D. : J’ai toujours cherché à me nourrir et à explorer de nombreuses disciplines artistiques – Conservatoire d’Art Dramatique, brevet d’état en théâtre et cirque, Master 1 en études théâtrales, Master 2 en management du spectacle vivant – avec le projet de devenir administratrice de projet culturel. Parallèlement à mes études, j’ai commencé à apprendre la langue des signes à 18 ans, je me suis beaucoup investie dans les associations sourdes de Bretagne et j’ai eu plusieurs expériences d’administratrice de compagnies, de lieux culturels. Assez logiquement, j’ai intégré l’IVT en 2010 d’abord comme administratrice pendant quatre ans puis aujourd’hui comme codirectrice.

Propos recueillis par Elisabeth Donetti, avec l’aide de Pascaline Siméon/bureau de presse Sabine Arman

INTERNATIONAL VISUAL THEATRE

7 Cité Chaptal, 75009 Paris 

www.ivt.com

 

 

UN CAFÉ AVEC LAURENT CODAIR -DIRECTEUR COMMUNICATION DU THÉÂTRE DE POCHE-MONTPARNASSE

 

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Catherine Salviat, sociétaire honoraire de La Comédie-Française et Laurent Codair

« Le théâtre de Poche-Montparnasse est d’abord un théâtre de création. »

En cette fin d’été, comme bon nombre de théâtres parisiens, le théâtre de Poche-Montparnasse n’a pas encore rouvert ses portes. C’est donc, au café « La Ruche » sur le boulevard du Montparnasse, au nom joliment prédestiné pour l’entretien, que je rencontre Laurent Codair, le directeur de la communication du « Poche ». Amoureux du lieu, passionné par son métier, des projets plein la tête, Laurent m’a fait découvrir ce joli lieu qui occupe une place particulière dans le paysage théâtral parisien et  connaît un très beau succès public et critique depuis sa réouverture en 2013. Une rencontre ultra chaleureuse à quelques jours de la rentrée.

 

Coup de théâtre : Bonjour Laurent, racontez-nous l’histoire du « Poche ».

Laurent Codair: Le Poche a été créé en 1942, par Marcel Oger qui a ouvert cette petite salle avec quelques amis au cœur de ce quartier Montparnasse, si foisonnant artistiquement. Le lieu s’est, dès l’origine, défini comme un espace de création qui accueillait de jeunes auteurs, de jeunes comédiens ou metteurs en scène peu connus à l’époque. Dès l’année suivante, le Poche a commencé à bénéficier d’une certaine notoriété avec l’arrivée de Jean Vilar qui a mis en scène et joué Orage d’August Strindberg. Et puis, les années ont passé, l’aventure a continué. Des artistes renommés ont rejoint le Poche comme le mime Marceau, Roland Dubillard, Marguerite Duras, Claude Regy, Sylvia Monfort… Beaucoup de créations, dont certaines sont devenues des « classiques », comme Le Mal court de Jacques Audiberti avec notamment la jeune Suzanne Flon que le public découvrait, ou La Leçon de Eugène Ionesco, ont égrené ensuite son histoire. Fidèle à cet héritage, le Poche reste aujourd’hui un théâtre de création qui programme aussi bien des pièces du répertoire que des créations contemporaines.      

photo 80Le théâtre est dirigé par Philippe Tesson depuis 2011.

L.C.: Oui, Philippe Tesson a repris la direction avec Stéphanie Tesson et Charlotte Rondelez en novembre 2011. Il a fait réaliser des travaux qui ont permis de mettre aux normes la salle principale et de créer une deuxième salle entièrement modulable au sous-sol dédiée aux spectacles d’expérimentation et de compagnie (ndlr: le théâtre de Poche-Montparnasse dispose aujourd’hui de 128 places dans la salle principale et 95 dans la salle en sous-sol). Le Poche a rouvert ses portes en janvier 2013. Dès l’origine, Philippe Tesson a eu le projet de faire de ce théâtre une « ruche », un véritable lieu de création avec l’envie de susciter la curiosité et l’interactivité avec le public, en collaboration avec sa fille Stéphanie Tesson et Charlotte Rondelez.

Comment décrire l’esprit des lieux en trois mots ?

L.C. : J’en donnerais plutôt quatre : création, « ruche », auteur et texte, une sorte d’équation « sacrée » qui forge l’identité des lieux. Avec des objectifs forts : allier le divertissement et la réflexion, ouvrir le débat, les échanges entre les spectateurs et les artistes.

Comment s’élabore la programmation ? Sur quels critères?

L.C. : La programmation se base sur des textes du répertoire et des textes contemporains. Nous tenons vraiment à inscrire le TEXTE comme critère de programmation, quelle que soit sa forme (comédie ou tragédie, textes écrits pour la scène ou adaptations théâtrales d’œuvres littéraires, ..). Le choix des textes est impulsé par Philippe Tesson qui a plus de cinquante ans de critiques dramatiques à son actif. Il part de ses souvenirs d’œuvres représentées, de textes et parallèlement, le trio de direction a une vraie curiosité pour la scène actuelle, les jeunes compagnies, ce qui nous amène à créer des projets de A à Z, comme Madame Bovary, qui a obtenu un joli succès la saison passée avec une nomination aux Molières.

LA VERSION BROWNING

LA VERSION BROWNING de Terence Rattigan. Adaptation et mise en scène de Patrice Kerbrat. Au théâtre de Poche-Montparnasse à partir du 1er septembre © Pascal Gely

Comment expliquez-vous le succès ou l’échec d’une pièce ?

L.C. : C’est très difficile de savoir si une pièce va marcher ou non. D’abord si on la monte, c’est qu’on pense qu’elle suscitera l’intérêt du public. Et effectivement, on a vécu de très belles aventures, avec par exemple The Servant (ndlr : Molière du meilleur comédien au théâtre privé en 2015 pour Maxime d’Aboville) ou Chère Elena avec le travail formidable de mise en scène de Didier Long, saluée par quatre nominations aux Molières dont celui de la révélation masculine attribué à François Deblock. Le succès repose je crois sur une trinité quasi « sacrée » : un texte, un metteur en scène et des acteurs et bien sûr sur le rendez-vous avec le public. Il faut être fidèle à notre mission de programmation, tenir la promesse artistique qu’on a fait auprès du public et toujours garder le même niveau d’exigence.

Theatre_de_poche_023Quels sont les atouts du lieu par rapport aux autres théâtres du quartier Montparnasse ?

L.C. : Je dirais la convivialité ! On propose au public un accueil et un accompagnement particulier: des rencontres, des échanges avec les comédiens après le spectacle… Si cela peut surprendre le public au départ, il y prend goût très vite. Même chose du côté des comédiens qui se sentent bien chez nous : on échange avant les représentations, on les retrouve après la représentation au bar, on les accompagne dans l’aventure au quotidien. On est presque comme dans une « maison » et c’est indispensable d’entretenir cette convivialité à la fois avec les artistes qu’avec le public, surtout à l’heure du « tout » numérique. L’un ne va pas sans l’autre !

Quelles sont vos ambitions aujourd’hui ?

L.C. : Notre défi est de continuer à surprendre, à susciter l’intérêt, l’appétence, la curiosité, et bien sûr de continuer à être à la hauteur des attentes. Depuis trois ans, nous avons accueilli plus de 220 000 spectateurs. Un spectateur sur deux revient au Poche après être venu découvrir un de nos spectacles. Il faut poursuivre cette dynamique !

Selon vous, quels sont les défis du théâtre privé aujourd’hui ?

L.C. : Le défi c’est de trouver sa place au milieu d’une offre de plus en plus large. Et venant du théâtre public, je me suis toujours demandé pourquoi le théâtre privé ne se donnait pas les moyens d’avoir une vraie réflexion sur son image, sur son projet artistique comme le fait constamment le théâtre public. Pourquoi les directeurs de salles de théâtres privés n’utilisent pas leur patrimoine, leur programmation pour établir un positionnement clair, définir une identité ? A quoi, on m’a toujours répondu que le théâtre privé ne dispose pas des moyens financiers sur lesquels s’appuie le théâtre public. Aujourd’hui, je prouve le contraire, en ayant la chance c’est vrai de travailler avec des directeurs qui me font confiance. Le théâtre privé trouvera son salut en se spécialisant, comme le secteur de la presse, en définissant une vraie identité, un positionnement dirait-on en marketing. Si on veut capter l’attention du public aujourd’hui, il faut être ambitieux et fort de propositions de qualité bien sûr.

Saison 1617Diriger la communication d’un théâtre,  qu’est que cela recouvre au quotidien ?

L.C. : Ma mission est double : rendre la programmation visible au plus large public possible et développer la notoriété de ce petit théâtre. Je travaille au quotidien sur tous les outils de communication : édition – nous éditons une brochure avec les spectacles de la saison, des tracts, des dossiers de presse les plus complets possible -, supports numériques (site web, réseaux sociaux, newsletter,..), gestion des achats d’espaces publicitaires, des relations presse, développement des partenariats. J’essaye d’ailleurs de nous associer chaque année à un nouveau grand media pour permettre à l’ensemble de nos productions de bénéficier d’une large visibilité. Cette année, nous reconduisons un partenariat avec France Télévisions et c’est une vraie fierté car leur intérêt pour notre programmation est sincère. Il y a eu un gros travail fait également sur la charte graphique du Poche réalisée en collaboration avec Pierre Barrière, notre graphiste-concepteur, visant à refléter l’identité et les valeurs du Poche. Et puis nous continuons à explorer de nouvelles formes de communication avec le numérique. Une vraie dynamique au cœur de la « machine Poche » !

Quel a été votre parcours ?

L.C. : Mon parcours est atypique. Après des études de lettres, j’ai été danseur professionnel pendant 15 ans. J’ai terminé ma carrière à Londres et je me suis formé en communication à mon retour à Paris. J’ai travaillé dans un bureau de presse indépendant puis j’ai intégré La Comédie-Française comme responsable des relations presse et partenariats media de sa deuxième salle, le Théâtre du Vieux Colombier en même temps que des missions annexes comme celle du Festival d’Avignon au service de presse. Des années formidables pendant lesquelles j’ai retrouvé cette forme d’exigence, de rigueur que j’ai connue en tant que danseur classique et j’ai rencontré évidemment des comédiens d’exception avec qui je suis toujours en contact. Je suis très heureux à ce propos d’accueillir Catherine Sauval, sociétaire au Français qu’elle vient de quitter, pour Jules Renard, l’homme qui voulait être un arbre, un spectacle formidable qu’elle a créée sous la forme d’une carte blanche au Théâtre du Vieux-Colombier et qu’elle présente à partir du 26 septembre et Léonie Simaga qui signe la mise en scène de Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute en novembre prochain. Il y a beaucoup de plaisir à développer une mission d’éducation au près du jeune public d’aujourd’hui qui sera celui de demain.

Merci Laurent. Et pour conclure, votre mot « théâtre » préféré ?

L.C. : J’en ai deux ! (rire) : TOÏ TOÏ un mot joyeux, universel, qu’on se dit partout dans le monde pour se souhaiter bonne chance avant d’entrer sur scène. Et puis un mot que j’aime beaucoup, rond et généreux : BRAVO.

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

THÉÂTRE DE POCHE-MONTPARNASSE

75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris

 

 

 

 

 

 

UN CAFÉ AVEC Arnaud Dupont, comédien

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« Ce qui me passionne, c’est la création »  

C’est dans le très chaleureux cadre de La Recyclerie, porte de Clignancourt, que j’ai le plaisir de rencontrer le comédien Arnaud Dupont. Homme de théâtre et de cinéma aux multiples casquettes (écriture, mise en scène,…), Arnaud a déjà à son actif un très joli parcours sur les planches, égrené de beaux succès du Cas de la Famille Coleman (prix du Théâtre 13) au désormais « classique » Cercle des Illusionnistes. Il s’apprête aujourd’hui à défendre une nouvelle pièce « La Reine de Beauté de Leenane » programmée au 16 au 21 février au petit théâtre Odyssée à Levallois-Perret. Vocation, parcours, projets, amour du métier, un très bel échange avec un passionné de création. Rencontre.   

Coup de théâtre : Bonjour Arnaud, où peut-on vous applaudir en ce moment ?

Arnaud Dupont : Actuellement dans « Le Cercle des Illusionnistes » qui part en tournée après 450 représentations parisiennes. Et bientôt dans la pièce « La Reine de Beauté de Leenane » qu’on présente pour la première fois au public du 16 au 21 février à Levallois-Perret et qui partira à Avignon cet été. Je partage le plateau avec Catherine Salviat, Grégori Baquet, Molière de la révélation masculine 2014 et Sophie Parel qui est également la metteur en scène. C’est une pièce que j’aime beaucoup, très bien écrite, une comédie noire irlandaise qui plonge le spectateur au cœur d’une misère sociale, affective si sombre qu’elle peut, au-delà de l’émotion, faire sourire. On est impatient de voir comment le public va l’accueillir. Dans tous les cas, à titre personnel, travailler avec une telle distribution est une expérience en soi formidable. Je pense notamment à la « grande » Catherine Salviat, sociétaire honoraire de la Comédie Française. Voir avec quelle fraîcheur et quelle humilité, une comédienne « de ce calibre », après 30 ans au Français, s’investit dans ce projet est une vraie leçon. C’est tellement agréable de voir comment on peut mûrir avec simplicité dans ce métier. En marge de mes actualités théâtre, je suis également un grand fan de cinéma. Je joue notamment dans un court-métrage « Si la photo est bonne » du réalisateur Luc Battiston (avec qui j’ai coécrit le scénario) auquel je tiens énormément et qui bénéficie actuellement d’une belle diffusion à la Cinémathèque Française.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir comédien ?

A.D. : En réalité, c’est une deuxième carrière ! J’ai commencé par être professeur des écoles pendant une dizaine d’années dans le 18ème. A l’époque, le théâtre, que je pratiquais en amateur, était déjà une passion mais cela me paraissait illusoire et presque un peu inaccessible. Et puis, je me suis professionnalisé peu à peu par des stages, des rencontres. Ma première « vraie » expérience a été un monologue de Blaise Cendrars « La Prose du Transsibérien » que j’ai joué lors d’une petite tournée dans de véritables ateliers d’artistes parisiens. Les jauges étaient petites, 15-20 personnes, mais l’expérience m’a plu et m’a surtout donné envie de me former de façon plus académique pour gagner en légitimité. J’ai intégré l’école de Raymond Acquaviva –  Les Ateliers du Sudden – que j’ai suivi pendant trois ans. Et puis peu à peu, le théâtre a pris le part sur l’enseignement. Je suis complètement professionnel depuis cinq ans. 

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Le Cercle des Illusionnistes (Mise en scène Alexis Michalik)

Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours ?

A.D. : Le vrai déclencheur a été cette pièce de Blaise Cendrars. Ensuite, j’ai intégré des collectifs avec des élèves rencontrés aux Ateliers du Sudden, on a monté pas mal de spectacles avec très peu de moyens. C’est ma période saltimbanque je dirais ! (rire). Mais une période importante pendant laquelle j’ai cherché à me faire remarquer notamment dans la « jungle » d’Avignon où l’on présentait nos spectacles. C’est à cette époque également que j’ai commencé la mise en scène avec des spectacles jeune public. Et puis j’ai poursuivi avec la très belle aventure « Le Cas de la Famille Coleman » dont la mise en scène était signée par Johanna Boyé et qui a remporté le prix du théâtre 13. Je jouais ce personnage incroyable, Marito, ce type un peu fêlé, déroutant, qui fait rire autant qu’il interpelle. Et puis j’ai rejoint la distribution de la pièce d’Alexis Michalik « Le Cercle des Illusionnistes ».

Un mot justement sur le « Cercle des Illusionnistes ». Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

A.D. : Par mon réseau ! Alexis Michalik m’avait vu plusieurs fois sur scène et m’avait sollicité pour rejoindre la distribution du « Porteur d’Histoire ». Je n’étais pas disponible à l’époque mais Alexis est quelqu’un de fidèle et il a pensé à moi pour sa pièce suivante « Le Cercle des Illusionnistes », qui, pour le coup, était vraiment attendue au tournant ! Une expérience bien sûr incroyable avec ce succès énorme, et chose rare, unanime: la presse, la profession, le public. Quand les trois sont réunis, c’est magique. Je soir de la Première reste un souvenir très fort pour toute la troupe. On a tous senti sur le plateau que « la sauce prenait » au fur et à mesure de la représentation et on vraiment vibré à la fin du spectacle, après le noir, quand on a entendu le crépitement des applaudissements ! Quelle émotion ! Et puis c’est un gros plaisir de partager une aventure collégiale, pendant laquelle on oublie son ego pour se mettre au service d’un collectif. On a l’impression de ne faire qu’un. C’est quelque chose de précieux et c’est d’ailleurs le plus beau compliment qu’on nous ait fait : l’homogénéité de l’interprétation. Et il faut rendre hommage à Alexis qui n’a pas volé son succès, c’est un très gros bosseur qui n’arrête pas de travailler, de jouer, d’écrire. Il est impressionnant.

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Le Cercle des Illusionnistes

 

Qu’est ce qui vous passionne dans ce métier ? Vous déplaît ?

A.D. : Ce qui me passionne, c’est la création d’un personnage, c’est-à-dire réussir à comprendre le sens d’un projet, à en décrypter les codes et à le servir tout en restant soi-même. Il y a plusieurs approches d’ailleurs dans ce process de création qui tient généralement à la personnalité du metteur en scène. Certains partent de la nature du comédien et s’inspirent de ce qu’ils voient au plateau pour composer le personnage. D’autres, comme Alexis Michalik par exemple, vont choisir quelqu’un qui colle à ce qu’ils ont en tête pour le rôle. Ensuite, charge au comédien de voir quelle est sa marge de manœuvre pour glisser à l’intérieur de ce costume déjà « taillé ». Dans tous les cas, j’écoute, je cherche à comprendre ce que veut l’autre et je m’adapte. Une fois en plateau devant un public, l’objectif est plutôt d’oublier l’aspect purement technique des choses pour gagner en disponibilité et incarner des vrais moments de vérité. Ce qui me passionne également, c’est passer d’un univers à un autre, d’une aventure artistique à une autre sans savoir de quoi demain sera fait. C’est excitant mais ça peut être anxiogène également. Personnellement, je contrebalance cette angoisse en créant en permanence à la fois dans l’écriture, la mise en scène même si, depuis trois ans, mon activité de comédien a pris un peu le pas sur tout ça. 

Allez-vous souvent au théâtre ? Quel spectateur êtes-vous ?

A.D. : Oui, j’y vais souvent et je vois beaucoup de choses différentes car  je suis curieux. Je ne suis pas forcément bon public (rire) mais quand un univers me « parle », mon sens critique s’estompe très vite, je me laisse porter. J’aime beaucoup les spectacles de Romeo Castellucci par exemple. C’est un plasticien qui met l’esthétique au service de l’histoire. Dernièrement j’ai beaucoup aimé Andorra au Théâtre 13, mis en scène par Fabian Chappuis, avec une jeune comédienne très talentueuse Elisabeth Ventura, qui parle du rejet de la différence religieuse, un thème qui résonne aujourd’hui de manière très forte.

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Le Cas de la Famille Coleman (Mise en scène Johanna Boyé)

Avez-vous un rêve de théâtre ?

A.D. : Oui, j’ai même l’impression d’en avoir plusieurs ! A titre individuel, j’ai des rêves de collaboration avec des metteurs en scène, comme Guillaume Vincent qui a mis en scène un très beau spectacle qui s’appelle « Rendez-vous gare de l’Est », ou avec des comédiens que j’admire. Et puis des rêves plus collectifs, l’envie de contribuer à l’accomplissement de projets ou des personnes avec qui j’ai collaboré, l’envie de les accompagner là où ils/elles ont envie d’aller. En marge du théâtre, j’ai des rêves de cinéma, de mise en scène, même si les portes hélas sont beaucoup cloisonnées entre théâtre et cinéma, entre théâtre privé et théâtre public, avec parfois, et c’est regrettable, un certain mépris des uns envers les autres. C’est aussi le bémol de ce métier.

Merci Arnaud. Et si vous aviez un conseil à donner à quelqu’un qui a envie de devenir comédien ?

A.D. : Un conseil ? Difficile à dire…Je conseillerais simplement de ne pas céder trop vite à la facilité, par besoin de travail. Réussir à rester fidèle à la raison fondamentale pour laquelle on veut faire ce métier et ne pas l’oublier trop tôt.

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

Pour aller plus loin : http://www.arnaud-dupont.fr/

 

LE CERCLE DES ILLUSIONNISTES EN TOURNÉE

Février: le 27 à Vernon

Mars: Du 2 au 5 à Amiens, le 9 à Joué les Tours, le 12 à Herblay, le 15 à Sion.

Avril: Le 7 à Cahors, le 19 à Ajaccio, le 21 à Bastia, le 29 à Cholet

Mai: Le 13 à Thuir

LA REINE DE BEAUTÉ DE LEENANE

Du 16 au 21 février à 20h30 (16h le dimanche) au petit Théâtre Odyssée (Levallois-Perret)

UN CAFÉ AVEC Flavie Fontaine, fondatrice et directrice de la Compagnie Guild

V60A0244C’est le premier « Café avec » de l’année 2016 ! Et j’ai le plaisir de le partager avec Flavie Fontaine, la dynamique directrice de la Compagnie Guild, qui propose entre autres activités des cours de théâtre pour adultes. Tout juste rentrée d’un voyage au Vietnam et les valises à peine posées, Flavie s’est prêtée au jeu des questions-réponses sur la vocation, la pédagogie et les valeurs de l’école avec beaucoup de disponibilité et d’enthousiasme. Une très belle rencontre au cœur de l’est parisien pour débuter l’an neuf! 

Coup de théâtre : Bonjour Flavie, vous avez fondé et vous dirigez la Compagnie Guild. Pourriez-vous nous la présenter ?

Flavie Fontaine : Nous proposons au sein de la Compagnie Guild quatre activités : des cours hebdomadaires de théâtre pour amateurs, des stages de théâtre à Paris et à Nantes, des formations en entreprise et du coaching individuel. Concernant les cours de théâtre, nous avons sept classes avec plusieurs « niveaux », même si je n’aime pas ce terme, d’élèves totalement débutants à des personnes qui ont déjà une bonne expérience de théâtre. Du côté de l’équipe pédagogique, on est quatre en tout. J’anime trois classes tout en dirigeant l’école. Les quatre autres classes sont animées par trois enseignants-comédiens à qui j’ai fait appel : Alexis Bloch qui vient de nous rejoindre et qui est spécialisé en improvisation, Caroline Marchetti et Sébastien Libessart.

11224527_948332765258173_8936524513037390116_nUn cours à la Compagnie Guild, ça se passe comment ?

F.F. : Au cours du premier trimestre, de septembre à décembre, on organise un cours d’essai et pendant une heure, on se retrouve tous ensemble sur le plateau pour des exercices dynamiques, ludiques qui permettent de travailler tous les outils dont un comédien a besoin : exercice sur le corps, la respiration, le regard, les intentions, les ressentis, l’écoute. Il faut rendre les personnes disponibles à jouer après une journée de travail ! L’objectif est de faire primer une réactivité instinctive et de sortir de la rationalité, de la réflexion. L’idée également, c’est que tout le monde apprenne à se connaître, à se découvrir autrement que par des questions sur son métier, le milieu social d’où l’on vient, son salaire… Après cette heure en commun, on passe progressivement à des groupes plus petits : moitié de classe, puis groupes de 2-3 en pratiquant des exercices d’improvisation qui ont d’ailleurs beaucoup de contraintes. Les contraintes, c’est positif au théâtre. Plus il y en a, plus le comédien va savoir dans quelle direction aller. À la fin du cours, on termine par un debriefing. Sur les deux trimestres suivants, de janvier à juin, on travaille le spectacle de fin d’année. On commence toujours par des échauffements, et puis on répète des scènes, on fait des improvisations, des lectures. Personnellement, je ne prépare jamais la répétition d’une scène. Les choses me viennent spontanément en voyant les élèves évoluer sur le plateau. Lorsqu’il ne s’agit pas d’une pièce d’un auteur mais d’une création, généralement, je choisis le thème à travailler et j’invite les élèves à sélectionner des textes s’y rapportant, même s’ils ne sont pas corrélés au sujet, charge à moi de faire le lien, de trouver le fil rouge.

Quel est le profil des élèves ?

F.F. : Des profils extrêmement diversifiés, de 18 à 78 ans ! Il y a des chefs d’entreprise, des DRH, des demandeurs d’emploi, des libraires, des informaticiens, des mathématiciens, et cette variété, c’est formidable. On compte 80 élèves aujourd’hui au sein de l’école. Et je les connais tous un par un ! (rire)

EtSi (11)Que viennent-ils chercher ?

F.F. : Ça dépend ! Dans la plupart des cas, ils cherchent une activité pour sortir du quotidien, s’exprimer, se faire plaisir, se mettre en avant, faire des rencontres aussi, travailler sur l’estime et la confiance en soi, notamment dans le milieu professionnel, développer des aptitudes à communiquer, lutter contre la timidité, l’introversion. Ils cherchent aussi à s’amuser, à se détendre même s’ils ont des objectifs précis ou des défis à relever. Ce que j’aime c’est observer, entre le début et la fin de l’année, des changements significatifs : des personnes qui étaient au chômage et qui ont réussi à retrouver un travail, d’autres qui réussissent à lever un certain nombre de blocages lors de prises de parole en public. Dans l’ensemble, ils parviennent tous, à mieux se connaître, à s’accepter davantage, à être plus libres. Je parle d’ailleurs plus de liberté que de « lâcher-prise » qui est une expression que je n’aime pas car il faut toujours avoir un minimum de contrôle de soi au théâtre. On ne peut pas entièrement être dans le lâcher prise : on est tributaire d’un partenaire qui peut renverser un objet, oublier son texte. Il faut savoir gérer ce genre de situation sur scène, anticiper, rattraper.

2014-06-28_Theatre_Alexandre_6Sur quoi repose votre enseignement ? Qu’avez-vous envie de transmettre aux élèves ?

F.F. : Je n’arrive jamais dans un cours en me disant « je vais transmettre telle ou telle chose », même si naturellement on enseigne des techniques, on fait découvrir des auteurs, des répertoires. La première valeur, c’est d’être à l’écoute des élèves, de leurs besoins, de leurs objectifs. Je m’interroge toujours en me disant : « pourquoi il ou elle est là ? », « qu’est-ce qu’il a envie de faire, d’expérimenter ?», « où il a envie d’aller ?», « qu’est ce qu’il a envie de jouer ? ». En fonction du groupe, je me décide à aller sur tel ou tel projet. Chaque cours doit être un espace d’expression et de plaisir, mais jamais il ne doit devenir un lieu d’enjeu. En retour, je leur demande d’apporter de la matière, leur créativité. Je leur dis toujours : « Vous êtes acteur de votre cours, optimisez, travaillez. » La deuxième valeur, c’est la bienveillance. On est là pour faire les choses, les réussir, les louper, peu importe, on n’est jamais là pour juger, pour comparer et surtout, on n’est pas là pour bien faire. Au travail, on vous demande d’être performant. Ici, ce n’est pas le sujet, on ne veut pas du résultat, on veut juste raconter une histoire et se faire plaisir. Il y a une phrase de Samuel Beckett qui est le slogan de l’école : « Essayez, ratez, essayez encore, ratez encore, ratez mieux ».

Vous avez un partenariat avec des comédiens de la Comédie-Française. Comment est née cette collaboration ?

F.F. : Le point de départ a été la création l’an dernier d’une classe workshop proposant un enseignement pluridisciplinaire avec un maximum d’intervenants extérieurs qui viendraient partager leur savoir-faire, leur expertise… Les élèves ont pu bénéficier d’un cours d’expression corporelle avec Elliot Jenicot de la Comedie-Française, des cours de diction avec Véronique Vella également du Français, un mois et demi de cours sur le travail devant une caméra avec un réalisateur, des cours de chant avec une coach vocale. Une expérience riche, dense, variée, avec des professionnels qui sont des vrais passionnés de leur métier et qui aiment partager et transmettre leur savoir-faire. Cette année encore, j’organise des master class ou des stages hors des cours « classiques », ouverts aux élèves de l’école comme aux personnes extérieures, comme un stage de diction le 5 mars prochain avec Véronique Vella.

Theatre_Alexandre_53En tant qu’enseignante, quelles sont vos principales satisfactions ? Et/ou frustrations ?

F.F. : Ma principale satisfaction, c’est le partage, et voir les élèves se sublimer et être fiers d’eux : les voir progresser, « se planter », se relancer et surtout évoluer sur un plateau devant 100 personnes à la fin de l’année. Ça m’émeut. Je n’ai pas de croyances spécifiques dans la vie mise à part une : l’humain. Je crois en l’humanité et je travaille avec des humains. On est dans l’instant présent, on se raconte de belles histoires et on se fait confiance. Mine de rien, j’ai leur corps et leurs ressentis entre les mains et c’est précieux. Je leur dis souvent : « Moi je ne suis pas votre prof, je suis votre provocateur. » Je suis juste là pour appuyer à des endroits où vous n’allez pas. Mais jamais dans la violence et toujours dans une extrême bienveillance. Si j’appuie là où ça fait mal, c’est que je sais que derrière ce sera bénéfique pour la personne. Et sinon, des frustrations, aucune ! Ah si, je paye trop de taxes ! (rire)

N’est-ce pas risqué, financièrement parlant, de créer un cours de théâtre à Paris, au regard du marché déjà « encombré » ?

F.F. : C’est un risque en effet mais le risque c’est mon principe de vie ! Paradoxalement, mon épanouissement, je le trouve dans l’insécurité. La sécurité m’ennuie. Les risques me challengent, me poussent à aller plus loin. Mon moteur en créant l’école, c’est l’envie de transmettre. Les problématiques financières et administratives, bien sûr j’y suis confrontée mais je les gère tout simplement.

Vos ambitions et vos projets pour l’école ?

F.F. : Aujourd’hui, j’ai envie de la laisser à taille humaine. Je ne veux pas aller au-delà de 10 cours parce que je ne veux pas que l’école devienne une usine. Cette année, j’ai surtout envie de développer la formation d’entreprise pour que l’école se stabilise davantage financièrement et me permettre ainsi de ne pas augmenter les tarifs des cours. C’est important que l’école reste accessible au plus grand nombre, du demandeur d’emploi au cadre supérieur. Et puis en rêvant encore un peu plus loin, j’aimerais acheter des locaux en plein cœur de Paris avec deux salles de répétition, un petit théâtre au sous-sol et les bureaux au premier étage. Une vraie maison !

LaDisparue2015_071Sinon, quel a été votre parcours avant la Compagnie Guild ?

F.F. : Je fais partie de ces familles qui disent « Passe ton bac d’abord » ! Donc j’ai passé un bac ES, j’ai fait une année de fac à Nantes « Langues et Littératures des Civilisations Étrangères ». Mais je désirais faire du théâtre et j’ai suivi les cours Florent à Paris pendant quatre ans. J’ai voyagé en Afrique du Sud, en Serbie et je suis rentrée en France avec la volonté de gagner ma vie. J’ai travaillé pendant deux ans et demi dans la vente aux enchères d’affiches anciennes. Mais jouer était plus fort : j’ai démissionné et je me suis lancée dans le projet « Se mordre » de Pierre Notte que j’ai joué aux Déchargeurs. Et j’ai enchaîné, toujours avec Pierre Notte, avec « Les Couteaux dans le dos » qu’on a joué pendant deux ans en France et à l’étranger. Mais au bout de quelques années, j’ai compris que je ne m’épanouissais pas complètement en tant que comédienne. J’aimais bien travailler mais une fois en plateau, j’étais une éternelle insatisfaite même si les critiques étaient bonnes et me faisaient plaisir. J’ai compris que je préférais mettre en scène, diriger et enseigner et j’ai créé l’école après « Les Couteaux dans le dos ».

Merci Flavie ! Et pour conclure, votre mot « théâtre » préféré ?

F.F. : Je dirais « Projeter » : projeter la voix, projeter le regard, se projeter dans la vie… !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

Pour aller plus loin : www.compagnieguild.com

UN CAFÉ AVEC Valérie Baran, directrice Le Tarmac

Portrait Legrand CoulValérie Baran est la pétulante et souriante directrice du TARMAC, unique théâtre entièrement dédié à la scène contemporaine francophone. Avant la représentation du dernier spectacle de Julien Mabiala Bissila « Au nom du Père, du Fils et de J. M. Weston » (cf. chronique parue sur notre blog), dans les confins de son bureau, elle a confié à « Coup de Théâtre », avec passion et conviction, ses dix années de défense d’une création scénique en langue française et aux expressions plurielles.

Coup de théâtre : Bonjour Valérie, vous êtes directrice du Tarmac depuis dix ans. Quel est votre parcours ?

Valérie Baran : Fraîchement diplômée d’une école de commerce, je suis partie pour Moscou comme attachée aux questions économiques et sociales et aux relations avec les entrepreneurs Français et Russes dans une grande entreprise. Lors de mon séjour, je découvrais la vie artistique moscovite. Plus particulièrement, je me délectais de lectures de textes de théâtre (même si pour beaucoup le théâtre n’est pas un genre littéraire à part entière). Elles me fascinaient tout comme mes multiples rencontres avec des personnes de toutes origines. A mon retour en France, au gré du hasard – mais est-ce vraiment le hasard ? – on me propose un poste d’attachée aux relations avec le public au Théâtre National de Rennes. Avec enthousiasme, je m’associe à cette formidable aventure.

A ce jour, c’est l’unique théâtre français dédié à la création francophone. Quelle est l’histoire de la création de ce lieu ?

V.B. : Dans les années 2000, j’ai ressenti le besoin de faire une pause professionnelle et de découvrir d’autres contrées, d’autres cultures, d’autres personnalités. Après mon retour de Chine, je me suis présentée à Gabriel Garran, fondateur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers puis du Théâtre International de Langue Française (TILF) installé alors au Pavillon de Charolais du Parc de la Villette, ancienne buvette du marché aux bestiaux aménagées en un théâtre de 160 places. Pourquoi mes pas m’ont-ils conduits jusqu’au TILF ? Sa première mission était de créer un répertoire reflétant la diversité des trajectoires de la langue française à travers le monde. Le TILF révèlera nombre d’auteurs et artistes africains, maghrébins ou encore québécois. J’y ai exercé en qualité de secrétaire générale et administratrice. Lorsque Gabriel Garran prit sa retraite, j’ai été nommée pour  lui succéder. Puis en 2011, le Ministère de la Culture nous offre la possibilité de nous installer dans les locaux de l’ancien Théâtre de l’Est Parisien. Dépositaire de l’histoire du TILF et du TEP, le Tarmac est né.

Selon vous, quelle est l’importance de l’existence d’un tel lieu à Paris au cœur d’une offre scénique si vaste ? 

V.B. : Le Tarmac, c’est à la fois une invitation au voyage, un espace de rencontre, un tremplin pour les artistes et les compagnies des quatre coins du monde. Essentiellement orientés vers le théâtre et la danse, nous nous engageons pour la création en accompagnant durablement les artistes et en favorisant la circulation au sein de réseaux nationaux et internationaux, des œuvres que nous contribuons à faire naître. Cet universalisme cosmopolite est essentiel à la vitalité d’un théâtre citoyen au sein duquel chaque individu, jeune ou adulte, à sa place et son droit à la parole. Notre public, plus souvent francilien, est représentatif de toutes les composantes sociales et culturelles de notre société, notamment car notre programmation fait écho aux enjeux actuels du monde. Nos actions culturelles et notre politique d’accessibilité permettent également d’ouvrir le Tarmac à tous pour une incitation permanente à abolir les frontières et à démontrer la richesse de nos différences. C’est dans ces conditions que l’art devient un formidable vecteur de transformation sociale et du vivre-ensemble.

LeTARMAC©EricLegrand

LeTARMAC ©EricLegrand

Votre première préoccupation en qualité de directrice d’un lieu scénique, est la programmation.  Allez-vous au devant des créateurs à moins que le Tarmac aille à leur rencontre…  

V.B. : L’un et l’autre ! Naturellement, nous répondons à de très nombreuses sollicitations. Parallèlement, j’ai la chance de pouvoir aller à la rencontre des artistes là même où ils se nourrissent, travaillent, créent. Les artistes sont les vigiles de leur société, ils ont un rôle politique essentiel. Le Tarmac met en œuvre tous les possibles pour leur permettre de mettre en scène leurs spectacles aussi bien sur le lieu de leur création que de les représenter sur Paris.

Quelles sont vos principales difficultés pour bâtir votre programmation. Sans doute, sont-elles financières comme tout autre lieu de création théâtrale. A celles-ci, ne s’ajoute-t-il pas des obstacles administratifs pour faire venir des troupes implantées au-delà de l’espace Schengen ?

V.B. : Par nature, l’activité théâtrale est déficitaire. Pour le Tarmac, s’y ajoutent des frais multiples – visas, transports, hébergement – sans oublier de trop nombreux problèmes administratifs dont l’obtention des visas. Ces véritables combats pour faire venir des artistes provenant de pays situés hors de l’espace Schengen peuvent expliquer pourquoi des directeurs de salles de spectacles hésitent ou refusent de les produire puis de les programmer. En effet, au-delà d’un simple accompagnement, nous assurons la responsabilité financière et administrative des spectacles que nous produisons, tout en partageant notre expérience et en apportant notre expertise, notre savoir-faire et nos moyens techniques aux artistes. Mais comment peut-on promouvoir la francophonie si on doit sans cesse batailler pour faire venir en France  des artistes issus de pays francophones ? Pourtant, ce sont les locuteurs francophones qui enrichissent la langue française d’aujourd’hui. Si la politique culturelle n’évolue pas, notre langue régressera.

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Sacré-Printemps – Photo-Blandine-Soulage

Quel est votre mot « théâtre » préféré ?

V.B. : Création ! A lui seul, ce mot donne le sentiment qu’on porte la vie d’un spectacle, que l’on favorise sa mise au monde. Une création théâtrale, c’est le bonheur de partager avec le public un projet, une parole différente selon le pays qu’elle représente, une liberté d’expression pour que chacun s’empare de son destin par les voies démocratiques qui lui sont offertes. La perception théâtrale est différente selon le public et le moment. Parfois, elle est en pleine écho avec notre actualité et prend alors un sens qui nous échappe. Lorsque l’on sait que la programmation d’un lieu scénique s’établit à deux années en amont, il nous est impossible d’envisager les évènements qui marqueront notre actualité lors des représentations.

Pour conclure, quels sont les prochains spectacles à découvrir au Tarmac et à ne manquer sous aucun prétexte ?

V.B. : Tous ! J’invite les lecteurs de votre blog à visiter notre site : www.letarmac.fr pour découvrir notre programmation éclectique – théâtre, danse, rencontre, etc. -, une concrète invitation à s’ouvrir au monde.

LE TARMAC, la scène internationale francophone

159 avenue Gambetta, 75020 Paris

Tél. 01.43.64.80.80.

Propos recueillis par Isabelle Lévy 

UN CAFÉ AVEC Marion Moinet, costumière de théâtre

Marion_BW__7_1000Coupes à plat, essayage toile, technique moulage n’ont plus de secrets pour moi (enfin presque !) depuis que j’ai eu le plaisir de rencontrer la jeune et talentueuse costumière de théâtre Marion Moinet. En partageant un café à la Rotonde, Marion m’a décrit avec beaucoup d’enthousiasme et de fraîcheur son métier au quotidien, la relation privilégiée qu’elle entretient avec les comédiens, ses séances d’essayage et ses virées friperies ! Les pieds bien sur terre et des rêves américains plein la tête, rencontre avec une jeune professionnelle amoureuse de son métier.

 

Coup de théâtre : Bonjour Marion, vous êtes costumière de théâtre. Quel a été votre parcours ?  

Marion Moinet : Après mon bac arts appliqués à Toulouse, j’ai intégré l’école de mode et du costume Paul Poiret à Paris, d’où je suis sortie avec un diplôme DMA (ndlr : Diplômé Métiers d’Arts). Pendant deux ans, j’y ai appris toutes les techniques de couture, de la crinoline au corps à baleine en passant par la technique moulage, qui consiste à sculpter n’importe quel type de costume sur un mannequin à partir d’une toile à patron. A ma sortie de l’école, j’ai commencé à travailler sur de toutes petites productions, souvent gratuitement, avec surtout l’envie de cumuler des expériences, rencontrer des gens du métier et me faire connaître. Progressivement, j’ai réussi à développer mon réseau, à travailler sur des projets de plus en plus importants. A vingt ans, j’ai été embauchée comme assistante chef costumière aux côtés de Carine Sarfati sur la pièce Quadrille au théâtre Edouard VII. Un vrai baptême du feu professionnel car c’était une « grosse » production dans l’un des plus beaux théâtres parisiens avec une belle distribution de comédiens reconnus comme François Berléand et Pascale Arbillot. Nous avions conçu une quinzaine de costumes car les quatre comédiens avaient deux à trois changements de costume chacun ! Après cette expérience sur Quadrille, j’ai rencontré le metteur en scène Benjamin Porée avec qui je continue de collaborer d’ailleurs. J’ai travaillé avec lui sur Andromaque au théâtre de Vanves et l’année suivante sur Platonov toujours à Vanves, présenté également en 2014 aux Ateliers Berthier. C’était là aussi une très grosse production avec dix-sept comédiens qui avaient trois à quatre changements de costumes chacun! J’avais réalisé une cinquantaine de costumes années vingt sans compter la trentaine de figurants, un travail phénoménal et passionnant avec un budget vraiment serré ! J’ai eu des expériences également au cinéma, quelques courts métrages et un long métrage qui malheureusement n’est pas sorti en salles, faute de financement. J’essaye aussi de travailler dans le domaine de la danse mais je reste spécialisée dans les productions théâtrales.

QUADRILLE - 2012 Mise en scène : Bernard Murat Costumes : Carine Sarfati assistée de Marion Moinet

QUADRILLE – 2012
Mise en scène : Bernard Murat
Costumes : Carine Sarfati assistée de Marion Moinet

Au quotidien, quelles sont les grandes étapes de votre travail ?

M.M. : Au tout départ quand j’arrive sur un projet théâtral, je lis et je décortique la pièce, en notant tous les personnages et leurs psychologies. Je fais ensuite un tableau purement « technique » acte par acte, scène par scène, lieu par lieu, situation par situation pour calculer le nombre de costumes à réaliser par comédien et prévoir le timing des changements. Ensuite, je rencontre le metteur en scène pour connaître ses intentions de mise en scène, l’univers et l’époque bien sûr dans lequel il souhaite travailler. Et seulement après, je rencontre les comédiens un par un et j’échange avec eux sur leur manière d’appréhender leur personnage car naturellement les lectures peuvent être très différentes d’une personne à l’autre. L’objectif est de s’accorder sur la psychologie des personnages. C’est un moment d’ailleurs très sympa, où l’on se prend à imaginer la vie de tel ou tel personnage en dehors de la pièce ! (rire). Dans cette phase, qui est l’une des plus intéressantes dans mon travail, je discute souvent avec eux pour savoir ce qu’ils acceptent ou refusent de porter, s’il y a des exigences ou des refus particuliers. Enfin, je passe à la recherche iconographique à partir de supports variés (tableaux, livres historiques, recherches iconographiques de style,..) et je me lance ! Soit je fais les dessins, je vais acheter les tissus et ensuite je pars à l’atelier pour réaliser les costumes, Soit je fais du shopping ! Dans ce cas, je travaille souvent en friperie comme Mamie Blue vers Barbès, spécialisée dans les vêtements années cinquante, soixante et Falbala, une grande friperie aux puces de Saint-Ouen, animé par des personnes passionnées et ultra compétentes, qui est devenue une véritable institution ! 

A partir de quels outils ou supports travaillez-vous ?

M.M. : Je m’appuie beaucoup sur mes cours d’histoire du costume et d’histoire du théâtre, que j’ai suivis pendant mon DMA. Je travaille également à partir d’ouvrages spécialisés dans les métiers d’art, la mode, le costume que je possède ou que je déniche à la bibliothèque Forney à Saint-Paul. Et puis, je surfe bien sûr sur internet où je puise énormément d’informations. A mes débuts, je travaillais chez moi mais c’est vite devenu épuisant et inconfortable. Aujourd’hui, je travaille dans un grand atelier participatif, l’Atelier 360 à Villejuif, qui met à disposition tout le matériel dont chaque costumier a besoin : ciseaux, règles, machine à coudre, table de coupe…On adhère à l’association et on paye à la journée. C’est assez pratique et beaucoup plus efficace et agréable de travailler dans ces conditions que chez soi.

PLATONOV - 2014 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

PLATONOV – 2014
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

Racontez-nous une séance d’essayage 

M.M. : Au départ, je montre des maquettes pour montrer mes axes de travail et puis je passe à l’ essayage toile, c’est-à-dire l’ébauche du vêtement avec une toile couleur beige mi-rigide mi souple qui n’est pas le tissu définitif. C’est une étape très utile pour moi car je peux faire, défaire, couper, refaire, ça ne coûte rien. Et ca me permet de m’imaginer si cela va aller ou pas. Mais pour les comédiens en revanche, ce n’est pas très agréable car c’est un tissu qui ne met pas en valeur. J’essaye de les rassurer ! (rire). Au deuxième essayage, on ajuste, on change quelques lignes. On n’est jamais à l’abri de négociations, d’arbitrages avec le metteur en scène. Mais Je fais partie des costumières qui préfèrent que le comédien se sente bien dans son costume, à l’aise sur scène, plutôt que de lui imposer quelque chose qui ne lui plairait pas.

Et  justement quand vos propositions de costume ne plaisent pas ? 

M.M. : C’est déjà arrivé même si je mets tout en œuvre pour que cela n’arrive pas ! (rire). Il peut y avoir des moments de frustration intenses où je vis des décalages entre mes propres goûts et les attentes d’un metteur en scène. Mais au fil des années, j’ai appris à faire la part des choses entre un caprice de comédien et un réel besoin artistique. Il m’est arrivé de proposer des costumes que je trouvais superbes et qui n’étaient pas au goût des metteurs en scène. Il faut composer, négocier, être à l’écoute, dialoguer aussi beaucoup dans ce métier. Et travailler vite et bien car les délais de réalisations des costumes sont souvent très serrés. Je vis souvent des journées à 100% parfois épuisantes mais au bout du compte, je suis toujours satisfaite d’aller au bout.

Quelle est la principale satisfaction de votre métier ?

M.M. : C’est de sentir que je fais partie d’une aventure collective même si je travaille seule une grande partie du temps. Dans la production d’un spectacle, on se retrouve tous, les comédiens et l’équipe backstage pour le montage, les répétitions générales, ce sont des moments forts que j’aime beaucoup. Toutes les premières avec les costumes sur scène me procurent beaucoup d’émotions (rires) ! Et puis j’aime mon rapport aux comédiens. 

TRILOGIE DU REVOIR - 2015 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

TRILOGIE DU REVOIR – 2015
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

A propos, quelles relations entretenez-vous avec eux ?

M.M. : Je dirais que j’entretiens une relation assez intime avec eux, car je travaille sur leurs corps et je les vois souvent en sous-vêtements. Habiller quelqu’un c’est forcément rentrer dans une grande proximité ! Et puis, j’entretiens une relation de complicité, de partage car le costume est une étape charnière pour un comédien dans la construction d’un personnage au-delà du texte et des intentions de mise en scène. J’ai en face de moi une personne en construction, assez fragile. Charge à moi de réussir à le mettre à l’aise, en confiance, à essayer de co-construire le personnage ensemble via le costume. C’est pour cela que la phase essayage est un moment formidable ! Ca leur permet vraiment de rentrer dans la peau de leur personnage, d’accentuer ou de diminuer tel ou tel trait de personnalité par exemple. C’est magique d’autant que j’ai toujours été fascinée par le travail des comédiens, cette capacité à s’oublier complètement pour être un autre…

Quels sont les derniers projets sur lesquels vous avez collaboré ?

M.M. : La dernière pièce, c’était Trilogie du revoir à Avignon mis en scène par Benjamin Porée et un spectacle de danse contemporaine de Jeff Mills, un DJ américain, consacré à une rétrospective sur Stanley Kubrick à la Philharmonie de Paris. Il s’agissait de créer des costumes inspirés d’un univers 2001 l’Odyssée de l’espace. Quand je travaille pour des spectacles de danse, j’ai une liberté beaucoup plus grande que pour le théâtre car la dramaturgie est moins stricte à respecter. C’est l’esthétisme et le confort pour les danseurs qui prime avant tout. J’ai travaillé également en 2014 sur Platonov aux ateliers Berthier, après deux saisons au théâtre de Vanves dont je parlais tout à l’heure. Une très belle aventure car on se connaissait bien avec  toute l’équipe de la pièce, on s’est beaucoup serré les coudes pour ce spectacle ambitieux ! 

PLATONOV - 2014 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

PLATONOV – 2014
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

Merci Marion. Quelle est votre actualité ? Vos projets ?

M.M. : Actuellement, je poursuis ma collaboration avec Jeff Mills mais je ne peux pas en dire vraiment plus car c’est en cours. Je travaille toujours avec ma compagnie sur la reprise et la tournée de Trilogie du revoir qui débutera en février prochain. Et puis j’ai le projet de partir travailler aux Etats-Unis et de rejoindre un atelier new-yorkais qui fabrique des costumes non stop pour des spectacles très cabaret, très Broadway, très show ! Les costumes sont souvent excentriques, parfois délirants et ne servent que pour quelques représentations. On est loin des méthodes de travail telles que je les connais en France, où l’on accorde beaucoup de temps et de réflexion à la recherche dramaturgique. Là-bas, on crée, on jette, on récupère, on recycle…on travaille nuit et jour ! C’est totalement différent de ce que j’ai connu jusqu’alors mais cela pourrait être très complémentaire !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

www.marionmoinet.com

UN CAFÉ AVEC David Roux – directeur publication et responsable communication des Théâtres Parisiens Associés

1506581_970566599640087_7093342689131215636_nFlash back au coeur de l’été. 24 juillet dernier, pas de café en terrasse exceptionnellement mais un rendez-vous téléphonique avec David ROUX, directeur de la publication et responsable communication des Théâtres Parisiens Associés. Trois mots qui cachent une belle aventure au service du théâtre privé. Vocation, mission et enjeux des Théâtres Parisiens Associés, David Roux nous dit tout !

Bonjour David, pourriez-vous nous présenter le réseau des Théâtres Parisiens Associés (TPA) ?

David Roux : Théâtres Parisiens Associés est une enseigne commerciale grand public, créée en 2010, qui regroupe à ce jour 55 théâtres privés parisiens, tous adhérents de l’Association pour le Soutien du Théâtre Privé (ASTP), qui existe depuis 1964. Un mot sur cette association qui a pour rôle principal de soutenir la création de spectacles, les emplois artistiques ou techniques et ainsi de permettre aux théâtres de produire leurs spectacles et de continuer à être indépendants. L’association perçoit une taxe fiscale et organise ensuite un système de redistribution solidaire entre les différents théâtres privés du réseau, via la gestion d’un fonds de soutien. Schématiquement, c’est un système de mutualisation des risques qui permet aux succès des uns de financer, sinon d’amortir, les échecs des autres.

Quelle est la vocation du réseau TPA ? Et ses objectifs ?

D.R : La vocation de notre réseau, c’est d’apporter une réponse collective aux enjeux des théâtres privés aujourd’hui et notamment de lutter contre la montée en puissance d’un certain nombre d’opérateurs de billetterie. Depuis le début des années 2000, c’est vrai qu’un certain nombre d’acteurs dans ce domaine ont commencé à prendre énormément de poids, parfois trop et parfois au détriment des théâtres eux-mêmes. Il y a donc eu cette volonté commune d’essayer de sortir de la dépendance de ces billetteries en ligne et de communiquer davantage et collectivement sur Internet, en partant de l’idée qu’on est plus fort à 55 que chacun dans son coin. Cela nous a amenés à créer ce portail commun, qui est tout simplement une vitrine de la programmation des 55 théâtres du réseau. Notre rôle : offrir un maximum de visibilité à nos théâtres via notre site web et donner envie aux internautes de réserver. Il faut bien préciser que chaque théâtre reste maître de sa programmation, de ses choix artistiques, de sa politique tarifaire et que TPA n’est pas une entité qui émet de la billetterie… Concrètement, lorsqu’on clique sur le bouton « RÉSERVER », l’internaute est redirigé vers la billetterie du théâtre concerné. Dans tous les cas, on est à un moment où, les directeurs de nos théâtres ont bien compris que le théâtre et le numérique ne sont pas des forces contradictoires mais bien au contraire des forces complémentaires. Beaucoup sont désormais persuadés qu’Internet est un formidable outil à leur disposition pour mettre en avant leur spectacle et attirer du monde.

Pourquoi avoir baptisé le réseau « Théâtres Parisiens Associés » ?

D.R : D’une part, pour s’affranchir de la sémantique « théâtre privé » qui fait référence à un système économique mais dont le public n’a pas forcément conscience ou connaissance et d’autre part pour éviter d’utiliser le mot « privé » pour parler de lieux dont la vocation est d’accueillir du public !

741ae6045d1ad5d5004049725a5dc8b6Quelles valeurs théâtrales défendez-vous aujourd’hui ?  

D.R. : A travers notre réseau, nous défendons bien sûr des valeurs de qualité mais avant tout des valeurs d’éclectisme et de diversité. Tous nos théâtres possèdent leur propre ligne éditoriale ce qui rend l’offre très variée : certains sont spécialisés dans la comédie ou le one man show, d’autres proposent un théâtre plus exigeant, moins purement divertissant, comme le théâtre de l’Œuvre ou le théâtre de l’Atelier. Dans tous les cas, notre position n’est pas d’influer sur la programmation des théâtres car nous défendons leur indépendance.

Le réseau dispose de 55 théâtres à ce jour. Quelles sont les conditions d’adhésion pour un théâtre ? Y a-t-il  des contraintes (taille, répertoire, capacité…) ?

D.R : D’abord, le théâtre doit en faire la demande auprès de l’ASTP. Puis, lorsqu’on est adhérent à l’ASTP et qu’on est une salle parisienne, on intègre automatiquement le réseau TPA. Parmi les critères d’adhésion principaux, il y a le fait que nos théâtres doivent produire plus des trois quarts des représentations données chaque année. Nos théâtres ont donc tous en commun d’être des théâtres producteurs, contrairement à d’autres théâtres d’économie privée, qui, eux, se contentent de louer leur espace. Ensuite, le théâtre ne doit toucher aucune subvention publique et, bien sûr il doit aussi impérativement respecter toutes les normes de sécurité, d’accueil du public ainsi que les conventions collectives, qu’il s’agisse des statuts et droits des techniciens, des salariés administratifs ou des artistes. Quand des comédiens se produisent sur scène, ils doivent tout à fait normalement toucher un salaire. Ils ne doivent pas payer pour jouer comme cela arrive parfois dans certains petits « théâtres ». Par ailleurs, il y a des obligations d’emploi permanent de personnel administratif et de personnel technique liées à la jauge du théâtre, c’est-à-dire à la capacité d’accueil du public. Par exemple, une salle avec une jauge de 800 places va devoir compter dans ses effectifs deux techniciens permanents et deux administratifs. Evidemment, selon les besoins de chaque spectacle, il peut y avoir plusieurs techniciens supplémentaires employés par le théâtre comme intermittents. Ces exigences d’emploi permanent varient selon la jauge des théâtres. 

Campagne d'affichage septembre 2014

Campagne d’affichage septembre 2014

De quels outils de communication disposez-vous pour offrir de la visibilité au réseau ?

D.R : Il faut préciser avant tout que nous avons des moyens limités et qu’il faut faire nécessairement des choix. Pour faire simple, tout est exclusivement concentré sur notre site web et nos réseaux sociaux. On tente de trouver des alternatives qui ne sont pas trop « gourmandes » financièrement parlant. On a développé par exemple un partenariat avec le journal Le Parisien et son club d’abonnés. On essaye de développer des partenariats avec des blogs théâtre et/ou des blogs culturels. En revanche, pour certains évènements importants, comme le lancement de notre nouveau site web en mai 2014, nous avions diffusé une grande campagne d’affichage dans le métro, noué des partenariats médias avec des supports comme Les Echos, Télérama, Le Parisien. On s’est donné des moyens exceptionnels qu’il est malheureusement impossible, du moins difficile, de mobiliser chaque année.

Parlez-nous justement de cette refonte complète du site web en mai 2014. Quels ont été les changements majeurs ?

D.R : Quand nous avons décidé de refondre notre site web, il avait déjà quatre ans et commençait à être obsolète. Il n’était pas en vérité conçu et tendu vers un but commercial. L’objectif de cette refonte a donc été, sans se départir de l’aspect qualitatif du site, de flécher davantage vers une efficacité commerciale tout en maintenant l’attractivité et la richesse de notre offre (100 à 150 spectacles sont proposés en permanence dans le réseau). Concrètement, on a privilégié l’affichage de grands visuels, cherché à développer une navigation spontanée, intuitive et bien sûr valoriser les offres promotionnelles. Il a fallu d’ailleurs être didactique, pédagogique auprès des directeurs de théâtre et leur démontrer que la vocation commerciale d’un site web n’était pas une maladie honteuse ! Dans tous les cas, ce qui est très encourageant, c’est que cela s’est traduit par des chiffres en constante augmentation. On naviguait autour de 850 000 visiteurs uniques en 2014. A partir de février 2015, on a enregistré une progression située entre + 25% et + 60% par rapport à l’année précédente à la même époque ! Aujourd’hui, on comptabilise 80 000 à 100 000 visiteurs uniques par mois et on vise le million de visiteurs uniques pour l’année 2015 ! Globalement, les courbes de fréquentations de notre site suivent exactement la courbe de fréquentation des salles, c’est-à-dire des pics sur la période septembre-décembre, une grosse baisse en janvier, un regain entre février et avril puis un reflux à partir de mai et sur la période estivale. Mais notre travail est de continuer au jour le jour à enrichir le contenu du site et améliorer son efficacité commerciale.  

Et connaissez-vous le taux de réservation ?

D.R : Malheureusement non ! C’est une donnée très importante que l’on cherche à obtenir mais on ne dispose pas encore des chiffres, pour la bonne et simple raison que lorsque l’internaute clique sur le bouton « RÉSERVER », il est redirigé vers la billetterie du théâtre et que, à ce jour, aucun des trois gros logiciels de billetterie utilisés par nos théâtres n’est en mesure de fournir ce type de statistiques. C’est très frustrant de ne pas pouvoir tracer ces statistiques même si on a bon espoir de les récupérer un jour ! Je peux vous confirmer en revanche que le trafic généré par le site est très qualifié car le taux de clics sur le bouton « RÉSERVER » est de l’ordre de 34% – 37% en moyenne, ce qui est très satisfaisant !

Au quotidien, comment fonctionnez-vous ? Quels sont les domaines d’action ? Y a-t-il une équipe dédiée ?

D.R : Nous sommes une équipe réduite et très souple. Au quotidien, nous travaillons avec une agence web qui met à disposition un web manager chargé du référencement, des développeurs et des community managers en charge d’animer nos réseaux sociaux. Dans ce domaine, le travail effectué commence à porter ses fruits par exemple avec plus de  24 500 personnes qui nous suivent sur Facebook et près de 3 500 followers sur twitter.

Comédie des Champs-Elysées - membre du réseau TPA

Comédie des Champs-Elysées – membre du réseau TPA

Plus globalement, quels sont, selon vous, les enjeux du théâtre privé aujourd’hui ?

D.R : Les défis sont nombreux et existent, en réalité, depuis toujours : faire des succès, faire émerger des auteurs qui rencontreront un écho, qui trouveront leur public. Je reste persuadé que, quel que le soit le théâtre, quelle que soit l’économie du théâtre, un auteur saura rencontrer son public si la qualité, la créativité, et l’inattendu sont au rendez-vous. Les succès de Sébastien Thiery ou d’Alexis Michalik tendent à le prouver. Tout cela me donne confiance dans le public des théâtres privés qui ne réservera pas uniquement un billet pour une tête d’affiche ou une star de télé, mais saura se laisser séduire, surprendre par de nouvelles signatures ou de nouveaux univers théâtraux. Quand on va voir un Shakespeare à la Porte Saint-Martin avec Lorant Deutsch, je suis persuadé que beaucoup de personnes vont voir un Shakespeare pour la première fois et y découvrent une modernité. L’enjeu principal, c’est de faire savoir que ces pièces-là existent dans un contexte où l’offre culturelle est de plus en plus riche, de plus en plus accessible depuis son canapé sans bouger et parfois même sans payer.

Merci David. Et pour conclure, quelle est l’actualité et les projets de TPA ?

D.R : Tout simplement de continuer à communiquer le plus efficacement possible pour que nos théâtres en recueillent les fruits. Cela signifie concrètement continuer à doper la fréquentation de notre site. On réfléchit aussi à mettre en place des contenus vidéo, développer de nouveaux partenariats avec d’autres enseignes que Le Parisien … Les idées ne manquent pas, on y travaille !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

Pour aller plus loin :

http://www.theatresparisiensassocies.com/

http://www.astp.asso.fr

UN CAFÉ AVEC Vincent Deniard, comédien

 

Crédit : kaarl-photography.com

Crédit : kaarl-photography.com

Le rendez-vous est pris place de la Madeleine par une belle soirée de juin. J’ai le plaisir ce soir-là de rencontrer le comédien Vincent Deniard, qui s’est illustré aussi bien au théâtre (Sunderland, Le Porteur d’histoire, Le Temps des suricates …) qu’au cinéma ou à la télévision. D’une courtoisie extrême, Vincent Deniard m’a relaté son parcours et livré ses réflexions sur son métier et ses aspirations. Dans une brasserie tranquille de la rue Duphot, rencontre chaleureuse avec un comédien authentique, amoureux de son métier et dont l’unique moteur est le plaisir de jouer. Encore et encore.

Bonjour Vincent, devenir comédien, c’était un « rêve de gosse » ? 

Vincent Deniard : Absolument ! Le déclic a eu lieu à l’âge de 12 ans : notre professeur de musique de 4ème avait monté une adaptation de West Side Story pour la fête de fin d’année du collège et m’avait confié le rôle de Tony, le personnage principal masculin. Et à ce moment précis, j’ai eu une sorte de révélation, je suis tombé amoureux du théâtre, du jeu, des costumes, des applaudissements. J’ai commencé à m’intéresser à tout ce qui touchait à l’art dramatique, j’ai lu Stanislavski, je me suis renseigné sur les formations, les écoles, le Conservatoire, etc… A 15 ans, j’ai fait mon premier stage d’été au cours Florent. Puis, après une année d’hypokhâgne au lycée Champollion de Grenoble, je me suis installé à Paris et j’ai  intégré le Cours Florent à 18 ans.

Pouvez-vous nous décrire les grandes étapes de votre parcours ?

V.D. : Après la Classe Libre du Cours Florent en 2001, j’ai eu assez vite quelques expériences de tournages, de pièces sans pour autant vivre de mon métier, comme c’est souvent le cas. Et puis en 2003, j’ai eu la chance d’être choisi par le réalisateur Cédric Kahn comme second rôle masculin dans son film Feux rouges avec Jean-Pierre Darroussin et Carole Bouquet. Cela aurait pu être un tremplin mais le film n’a pas marché, et je suis reparti presque de zéro. J’ai continué à évoluer dans le métier, à rencontrer des gens, et petit à petit j’ai commencé à faire beaucoup de théâtre, dans des projets très différents. En 2004, je joue le rôle d’un garde du corps un peu cinglé dans Si j’étais diplomate d’Alain Sachs au théâtre Tristan Bernard ; deux ans plus tard, je travaille avec Joël Jouanneau pour Claire en affaires à la Cité Internationale. Je joue aussi dans des spectacles classiques ou historiques : Le Cid au Silvia Monfort ou Ravaillac dans le Henri IV de Daniel Colas en 2010 aux Mathurins. 2011 est une année importante pour moi puisque je suis choisi par Stéphane Hillel pour jouer au Petit Théâtre de Paris le rôle de Gaven, le hooligan au grand cœur, dans Sunderland, la pièce anglaise de l’auteur français Clément Koch. Une très belle aventure : j’ai joué ce spectacle presque 300 fois, de septembre 2011 à juin 2013 ! Dans tous les cas, ce que j’aime c’est naviguer entre plusieurs univers, passer d’un genre théâtral à un autre, passer également du théâtre à l’image et ne pas me cantonner à un type de rôle ou à un répertoire. Cela fait partie des raisons pour lesquelles je fais ce métier.

Le Porteur d'histoire Crédit : Alejandro Guerrero

Le Porteur d’histoire
Crédit : Alejandro Guerrero

Un mot sur une autre belle aventure : Le Porteur d’histoire. Comment êtes-vous arrivé sur le projet ?

V.D. : C’est moi qui suis allé au-devant d’Alexis Michalik (ndlr : l’auteur et metteur en scène). A l’époque où je jouais Sunderland, je ne le connaissais pas mais je l’avais invité à une représentation. Il était venu et avait beaucoup apprécié. Ensuite, j’ai eu la chance d’aller voir Le Porteur d’histoire à sa création au Studio des Champs-Élysées en février 2013. J’avais adoré le spectacle et je le lui ai écrit, tout simplement. Peu de temps après, par chance, il cherchait une alternance pour le rôle et j’ai été engagé.

Quelles ont été les retombées vous concernant ?

V.D. : C’est un grand plaisir de jouer Le Porteur car c’est un spectacle écrit pour les comédiens, contrairement à beaucoup d’autres pièces qui ont tendance à davantage faire la part belle aux metteurs en scène. Avec Alexis Michalik, ce n’est pas le cas : c’est d’abord un comédien qui écrit pour des comédiens. Il ne supporte pas par exemple l’idée qu’un acteur attende trente minutes en coulisses avant d’entrer scène. Dans cette pièce, on est tous sur le plateau pendant 1 heure 30 quasiment non stop ! On passe d’un personnage à un autre en changeant uniquement de costume, en ajoutant un accessoire, une moustache, une casquette, que sais-je… Personnellement, je me régale, d’autant que ma partition est celle qui contient le plus de personnages différents. J’aime ce défi, ce tour de force !

Comment expliquez-vous le succès que rencontre la pièce depuis 2013 ?

V.D. : Je crois que cela tient à quelque chose de très simple, je dirais même de primaire, d’instinctif, d’essentiel. On est transporté par une belle histoire qui se lit comme un conte, même si par moments il s’agit une histoire complexe. On ne se pose pas de questions, on se laisse seulement emporter ! C’est une écriture qui ne tombe pas dans les travers de notre époque que sont le cynisme ou l’ironie permanente. Et chez la grande majorité des spectateurs, l’émerveillement fonctionne à plein. On les voit à la fin du spectacle, tout le monde retrouve ses yeux d’enfant ! C’est la première pièce où  je constate que des spectateurs viennent, reviennent,  puis re-reviennent! J’ai même rencontré un jour un monsieur qui l’avait vue vingt fois (rire) ! C’est un spectacle qui a ses vrais fans et c’est une chose rare ! Aujourd’hui, la pièce est jouée simultanément à Paris, en province, et dans la francophonie (Tahiti, Liban…)

Vincent Deniard et Marc Citti dans Le Temps des suricates

Vincent Deniard et Marc Citti dans Le Temps des suricates

Autre beau succès, Le Temps des suricates que vous avez joué cet hiver aux Béliers Parisiens puis au Ciné 13. Comment est née cette pièce et votre collaboration avec l’auteur et votre partenaire sur scène, Marc Citti ?

V.D. : Marc et moi faisions partie de la seconde équipe du Porteur en septembre 2013. On a joué la pièce ensemble pendant plusieurs mois. Et puis un jour, il est venu avec un texte qu’il m’a demandé de lire. A l’époque, la pièce s’appelait Oyonnax blues, et j’ai adoré. C’est un texte par moments très autobiographique, qui nous montre deux acteurs dans leur loge pendant une représentation d’Hamlet, et qui nous raconte leurs frustrations et leurs espoirs. La pièce transpire d’une grande honnêteté, ce qui se dit sur le métier est très vrai, parfois cruel. On a eu quelques collègues comédiens qui sont venus voir la pièce et qui ont pu ressentir les choses de façon violente parce que c’est dur par moments ce qui se dit sur le métier. Mais en même temps, c’est très drôle ! Il y a une grande lumière, une grande force dans les personnages, à travers leurs espérances et leurs rêves d’enfants. Et c’est à mon avis quelque chose de très important dans notre métier. Continuer à avoir les yeux qui brillent,  garder sa part d’enfance.

Et quel est votre regard sur le sujet de la pièce, la condition parfois ingrate, cruelle du métier de comédien ?

V.D. : Edouard mon personnage n’est pas un mauvais comédien, c’est un comédien qui ne s’est pas entendu avec son metteur en scène, comme cela arrive parfois, et qui est en doute, en souffrance, en perte de confiance. Cette relation metteur en scène-comédien est précieuse, il faut que ça se passe bien. Personnellement, je ne peux pas travailler dans le conflit, j’ai besoin de travailler dans une bienveillance, une générosité voire un sorte de douceur. La grande différence entre Edouard et moi, c’est qu’il n’est pas dans le plaisir. Moi, je fais ce métier tout simplement parce que c’est mon plaisir de jouer sur scène, de jouer devant une caméra, de réinventer, de revisiter un texte chaque soir. Vous savez, je crois que si on n’aime pas profondément ce que l’on fait, on peut très vite être malheureux et frustré dans ce métier, se dire qu’on n’est pas là où l’on devrait être. C’est quelque chose qui peut être douloureux. Dieu merci, je n’en suis pas du tout là ! (rires)  

Il y a une scène très drôle dans Le Temps des suricates dans laquelle vous manquez votre entrée sur scène. Et dans la vie, jamais de couac sur scène ?

V.D. : Non très rarement, heureusement ! Je suis quelqu’un de plutôt anxieux, du coup très à l’écoute de ce qui se passe sur le plateau. Mais il est vrai qu’il peut arriver toutes sortes de mini-incidents au théâtre, comme ces trous de texte qui restent toujours quelque chose de terrifiant même après des années de métier. Dans Le Porteur d’histoire par exemple, j’ai un long monologue de sept minutes face public, pendant lequel je raconte une histoire plutôt très complexe à mon partenaire, que je ne vois d’ailleurs pas. Et bien même après 300 représentations, ce moment du spectacle reste toujours un point d’orgue, un moment périlleux !

Henri IV

Henri IV

Vous avez le trac avant d’entrer en scène ?

V.D. : Je suis toujours un peu fébrile oui…. D’ailleurs dans ce domaine je ne crois pas du tout à la citation célèbre qu’on attribue à Sarah Bernard qui, en réponse à une jeune comédienne qui se targuait de ne pas avoir le trac, lui aurait répondu « Vous verrez, ca viendra avec le talent ». Je pense au contraire qu’il faut tendre à atteindre une sorte de graal qui serait de ne plus du tout avoir le trac. Certains soirs j’y parviens -plus ou moins- ce qui est le signe d’une meilleure détente, d’une plus grande disponibilité avec les partenaires et le public. Avec le temps et l’expérience j’ai appris à mieux me détendre, mais la disparition complète du trac reste, comme je vous le disais, un graal absolu.

Quelles sont les qualités indispensables pour faire ce métier aujourd’hui ? Quels conseils donneriez-vous à un jeune comédien ?

V.D. : Je conseillerais de prendre des cours, mais de ne surtout pas attendre la fin de sa formation pour travailler, pour rencontrer des gens, pour monter ses projets. Parce que c’est un métier qui s’apprend en travaillant. Moi, je n’ai pas appris mon métier à l’école, je l’ai appris en jouant des spectacles 100, 200, 300 fois. Je l’ai appris en tournant dans des court-métrages, des téléfilms. C’est un métier qui requiert une certaine souplesse émotionnelle, physique même. Ne pas avoir peur d’être sur tous les fronts, de sortir, d’aller au théâtre, de voir ce qui se fait sur Internet parce qu’il y a des personnes qui y arrivent par ce biais. Et à un moment donné, faire un choix, savoir vers quelle « famille », quel genre se diriger par rapport à ses goûts personnels. C’est un métier où l’on apprend à se connaître tout simplement. Même si je n’aime pas me cantonner à un répertoire en particulier comme je l’expliquais plus tôt, mais je vois ce qui me correspond le plus avec les années. D’abord avec mon physique (NDLR : 1m98 pour 130 kilos) qui est à la fois une chance et un handicap, quelque chose qui me distingue, quelque chose qui me permet de donner une couleur à mes personnages. Je peux en jouer. Comme dans Le Temps des suricates, là je suis le grand géant qu’on ne voit pas, parce qu’Edouard n’assume pas son corps. C’est un métier qui demande d’être très connecté à son enfance, de garder un grain de folie, une certaine fantaisie et d’être dans une disponibilité d’esprit permanente.

Vous jouez également au cinéma et à la télévision. A choisir, que préférez-vous entre théâtre, cinéma ou télévision ?

V.D. : Je ne sais pas si je pourrais me passer de l’un ou de l’autre car j’aime la complémentarité ! J’ai la chance depuis quelques années de pouvoir naviguer entre théâtre et tournages. J’ai joué d’ailleurs récemment dans une série télévisée – Le Lac – avec un réalisateur que j’aime beaucoup, Jérôme Cornuau, qui m’a confié un très beau rôle. En ce moment, j’ai davantage envie de tourner car ces dernières années ont été très riches au théâtre.

Sunderland Crédit Pascal Gely

Sunderland
Crédit Pascal Gely

Quelles différences entre le jeu au théâtre et le jeu au cinéma ou à la télévision ?  

V.D. : Difficile à dire car c’est le même métier au final : on joue un texte, une situation, qu’on doit rendre vivants, et humains du mieux possible. Mais aujourd’hui, au cinéma ou à la télévision, on n’a matériellement plus le temps de faire 10, 15, 20 prises, on doit être bon tout de suite, être dans une immédiateté. J’aime cet aspect là du travail, se jeter à l’eau tout de suite. Au théâtre, certes, on travaille « sans filet » mais on a le temps pendant les semaines de répétitions de travailler un personnage et de continuer à le « polir » sur scène chaque soir. Les deux plaisirs sont différents.

Poursuivez-vous un objectif de carrière aujourd’hui ?

V.D. : Non, pas vraiment même si je suis quelqu’un d’ambitieux. Mais l’ambition dans ce métier, c’est compliqué car on est toujours dépendant du bon vouloir des autres.  Mon souhait finalement ce serait tout simplement de rester dans ce métier, ce qui n’est déjà pas simple, de continuer à en vivre, de continuer à faire de belles rencontres, de jouer des rôles de plus en plus complexes qui ne soient pas des utilités, des rôles où mon physique ne soit pas le critère déterminant.

Sinon, avez-vous le temps d’aller au théâtre ? Quel spectateur êtes-vous ?

V.D. : Je dois vous avouer que je vais peu au théâtre ! D’abord parce qu’avec mon gabarit on est mieux sur scène que dans la salle ! (rires) Et surtout quand on joue soi-même beaucoup, c’est très compliqué. Mais quand je peux, je vais voir des amis jouer. J’ai vu deux spectacles cette saison qui m’ont beaucoup plu : La Vénus à la fourrure avec Marie Gillain et Nicolas Briançon et The Servant avec mon camarade Maxime d’Aboville qui a reçu le Molière du meilleur comédien cette année. On s’est connu avec Maxime sur la pièce Henri IV, dans laquelle je jouais Ravaillac et Maxime le prince de Condé. On n’avait pas de scène ensemble mais on a sympathisé. J’ai vu également Des Fleurs pour Algernon avec Grégory Gadebois, un comédien que j’admire beaucoup pour son talent et son parcours. J’ai un souvenir de lui lorsque je passais le concours du Conservatoire vers 22/23 ans. Pendant que j’attendais mon tour sur le trottoir, j’ai vu arriver ce type en moto, un peu enrobé avec des cheveux longs et je me suis tout de suite dit « Lui il en impose ! » et c’était Gadebois !

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Le temps des suricates

Avez-vous un rêve théâtral ?

V.D. : J’aurais beaucoup aimé travailler avec Patrice Chéreau… Marc Citti m’en a beaucoup parlé, il vient d’ailleurs de publier un livre consacré à ses années avec Chéreau (NDLR : Les Enfants de Chéreau, ed. Actes Sud). J’adorerais jouer un jour aux Bouffes du Nord. Pour ce qui est des rôles, j’aime depuis toujours Cyrano de Bergerac, énorme texte, énorme rôle, j’adore le film avec Depardieu. J’aime aussi beaucoup le rôle de Stanley dans Un Tramway nommé désir. D’ailleurs l’univers de Tennessee Williams, cette moiteur du sud des Etats-Unis, c’est un répertoire que j’aimerais beaucoup explorer. On me parle aussi souvent du personnage de Lennie dans Des Souris et des hommes. On ne sait jamais, peut-être qu’un jour une autre adaptation du texte de Steinbeck se montera…

Quels sont vos projets, vos actualités ?

V.D. : Côté théâtre, nous reprenons avec Marc Citti Le Temps des Suricates au Festival Off d’Avignon du 4 au 26 juillet à 12h20 au Théâtre des Béliers. Sinon, je continue Le Porteur d’Histoire, toujours en alternance jusqu’en décembre 2015 au Studio des Champs-Elysées. Côté télévision, la série Le Lac avec Barbara Schulz sera bientôt diffusée sur Tf1. Et j’ai participé à un premier long métrage aux côtés de Melvil Poupaud, Le Grand jeu, qui sortira en fin d’année. Et puis je lis des textes, je passe des auditions, on verra bien !

Merci Vincent ! Et pour conclure, quel est votre « mot théâtre » préféré ?

V.D. : Eh bien excusez-moi Elisabeth mais je vais vous dire « merde » ! (rires) Tout simplement parce que c’est ce qu’on se dit tous les soirs avec les partenaires avant de rentrer sur scène, et pour moi c’est un très joli mot car c’est comme « action » ou « moteur » au cinéma : on est sur ligne de départ et c’est parti !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

Pour en savoir plus

http://www.vincentdeniard.com

Le Temps des suricates au Festival d’Avignon du 4 au 26 juillet 2015

Le Porteur d’histoire au Studio des Champs-Élysées jusqu’en décembre 2015