UN CAFÉ AVEC OMBELINE DE LA TEYSSONNIÈRE, COMÉDIENNE, METTEUSE EN SCÈNE, PROFESSEUR DE THÉÂTRE À L’ASSOCIATION EMMAÜS SOLIDARITÉ, PARIS

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«Une parenthèse de douceur et d’échange pour des personnes en grande précarité.»

C’était avant la crise du COVID-19. Je rencontrais la comédienne et metteuse en scène Ombeline de la Teyssonnière par une belle matinée ensoleillée d’un début mars. Parallèlement à ses activités, Ombeline donne des cours de théâtre à des sans-abri à l’Agora, l’accueil de jour historique de Emmaüs Solidarité, à Paris. Engagée à 100%, elle y développe « un travail de l’instant », doux, bienveillant et généreux pour permettre à ces personnes en grande précarité de retrouver dignité et estime de soi. Une aventure artistique et humaine unique en son genre qui a fait notamment l’objet d’un documentaire Cyrano et La Petite Valise, sorti sur les écrans en 2019. Vocation, enseignement, difficultés et accomplissement de cette activité pas comme les autres, Ombeline nous ouvre les portes de son atelier lors d’un entretien à son image : chaleureux et lumineux. Le café est prêt, dictaphone en mode ON. Rencontre. 

Coup de théâtre : Bonjour Ombeline, vous animez des cours de théâtre pour des sans-abri à l’Agora, centre d’accueil de jour de la Fondation Emmaüs à Paris. Comment est né ce projet ?

Ombeline de la Teyssonnière : Ce projet est né d’une rencontre avec Hélène Thouluc qui était en charge du poste « Culture et Citoyenneté » chez Emmaüs Solidarité. Grande fan de théâtre, elle recherchait des intervenants à l’Agora, le centre historique d’Emmaüs Solidarité, à sa ré-ouverture. J’ai rencontré Hélène par l’intermédiaire d’une amie, le contact est passé tout de suite et j’ai intégré l’Agora en 2013. Je sortais à l’époque d’un travail de compagnie très dense autour de projets engagés socialement. J’avais envie d’un projet personnel après des années et des années de collectif.

Quel était votre objectif au départ ?

O.d.l.T. : Je n’avais aucun objectif précis. J’étais seulement mue par la curiosité de travailler à l’Agora, même si je ne me sentais pas vraiment à ma place en travaillant avec des personnes en grande précarité.

Quelques mots pour présenter l’Agora ?

O.d.l.T.: C’est un accueil de jour situé au centre de Paris qui aide et accompagne des personnes en situation d’exclusion. Les accueillis peuvent prendre une douche, boire un café, voir un médecin…Le centre propose également l’accès à une domiciliation postale ou des rendez-vous avec des assistants sociaux. Des ateliers culturels sont proposés comme le cyberespace, des ateliers d’arts plastiques, un espace femmes ou les ateliers théâtre que j’anime.

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Abdulmonam Eassa pour La Croix

Vos ateliers théâtre ont lieu tous les mardis matin. Comment se déroulent-ils ?

O.d.l.T. : On commence par un échauffement corporel assez intense puis on prend le temps d’un café pour se dire bonjour, prendre des nouvelles, échanger quelques mots. Puis nous travaillons des textes que j’apporte ou qu’ils me proposent. J’aime le théâtre classique donc on travaille principalement Marivaux, Molière, mais on explore aussi des auteurs contemporains. Je pense avoir trouvé au fil du temps la bonne « mécanique » pour permettre aux participants de lâcher prise, de travailler dans la confiance, le plaisir. Ils comprennent très vite qu’il n’y a pas d’enjeu, que je ne suis pas là pour les mettre en difficulté. Mais je travaille toujours sur la brèche, je ne sais jamais qui sera là. On peut être 15, 8, 3, 2. Les centres d’accueil du jour vivent au gré de l’actualité, des grèves, des manifestations, des plans grand froid, de la météo. J’ai développé un travail de l’instant.

Qu’est-ce que l’atelier peut rendre difficile pour les participants ? Rencontrez-vous des freins ?

O.d.l.T.: A vrai dire, la plupart des participants ne savent pas pourquoi ils sont là quand ils viennent la première fois. Il m’arrive souvent d’aller les chercher à l’espace d’accueil pour leur faire découvrir l’atelier. Au début il y a une certaine résistance, ils me disent tous « Moi, je ne participe pas ! ». En fait, la difficulté ne se joue pas dans le rapport au plateau mais dans le fait de venir participer. A partir du moment où ils ont enlevé leurs manteaux, qu’ils ont franchi la porte, c’est gagné ! C’est vrai que pendant l’atelier, le rapport à la lecture peut-être un peu anxiogène car certains ne parlent pas bien français ou ont beaucoup de difficultés dans la lecture. Mais dès qu’ils trouvent leur place en tant que lecteur, qu’ils prennent confiance, le support ne les effraie plus. Ce qui me frappe, c’est qu’ils sont tous extrêmement talentueux, la plupart portent en eux des grandes cultures d’oralité.

Vous travaillez avec des corps meurtris, qui souffrent, qui endurent. Comment en tenez-vous compte dans vos ateliers ?

O.d.l.T.: Ce n’est pas neutre en effet. Quand on est comédien, on a besoin d’un corps pour être fonctionnel et on a besoin d’avoir conscience de ce qu’est notre corps car on ne portera pas un texte de la même manière, selon son état. Aujourd’hui, j’ai une approche type « baromètre des émotions » en posant des questions type « Dans quel état vous sentez-vous ? » « Est-ce que vous avez mal quelque part ? » Souvent, ils ne savent plus situer les différentes parties de leurs corps, ils ne savent plus qu’ils ont mal quelque part. Quand on vit dans la rue, on perd très vite la conscience des fonctions vitales.

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Abdulmonam Eassa pour La Croix

Qu’est-ce que la pratique du théâtre peut libérer, exhumer, adoucir, soulager ?

O.d.l.T.: L’atelier leur permet de tout oublier car notre cadre de travail est propice à l’apaisement. Ils y trouvent pendant deux heures du calme, de la chaleur humaine, de la sécurité dans ce lieu qui devient presque une maison, une deuxième famille. Ce qui est touchant, c’est que les échanges naissent rapidement, les accueillis se serrent les coudes, se donnent des nouvelles. Ils connaissent pour beaucoup des situations assez similaires, comme l’éloignement familial.

Qu’est-ce qui les fait revenir ?

O.d.l.T.: Retrouver ce sas de décompression, cette parenthèse un peu douce. Mais on a des personnes qui ne reviennent pas car ils « n’accrochent » pas ou sont dans des addictions trop fortes, trop compliquées.

Est-ce que vos ateliers ont contribué à reconstruire quelque chose pour certains ?

O.d.l.T. : Oui, il y a eu quelques sorties de rues en 7 ans même si ces exemples de réinsertions peuvent dépasser le cadre de l’atelier et résulter du travail de toute l’équipe ici. Je me suis aperçue qu’il y avait une grande pudeur chez les personnes qui sortaient de l’exclusion. Généralement, ils ne viennent plus à l’atelier, ne donnent pas de nouvelles pendant des mois, et puis, un jour, m’envoient un SMS, une invitation sur Facebook avec une jolie photo de profil et un petit mot de remerciement. C’est très touchant et c’est un peu toute la finalité de cet atelier, car bien sûr, au fond, on a envie que ces gens s’en sortent.

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Abdulmonam Eassa pour La Croix

Avez-vous quand même des frustrations dans le travail ?

O.d.l.T.: Je n’ai pas de frustration dans le travail lui-même. J’ai plutôt des frustrations dans le fait de ne pas pouvoir creuser le potentiel de certains. J’aimerais pouvoir donner davantage à quelques participants qui ont du talent, qui portent en eux des graines d’artiste. J’aurais envie de les doper à l’amour propre, qu’ils puissent travailler leurs textes, apprendre, progresser. Je leur dis toujours: « Faites-vous plaisir, bouffez du plateau ! ». Mais ils n’ont pas ce déclic qu’ont les amateurs, ils ne défendent pas leur bout de gras. Ils sont dans une espèce de bienveillance, ils ne veulent pas prendre la place de l’autre. C’est là où je mesure qu’ils appartiennent à une culture de l’invisibilité et que leur estime de soi est complètement dégradée.

On imagine que vous devez nécessairement tisser des liens plus personnels avec eux.

O.d.l.T.: A leur arrivée, je ne connais pas leur situation et je ne crois pas avoir vraiment envie de la connaître. Mais c’est vrai qu’on est vite conduits à créer du lien car ce sont des personnes qui développent très vite à votre égard un énorme sentiment de gratitude, de reconnaissance. Beaucoup ont des portables, je leur envoie des SMS pour leur parler de pièces, de lectures…Des liens se tissent naturellement mais toujours dans le respect et la gentillesse.  

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« Cyrano et la Petite Valise » – C TON FILM PRODUCTIONS

La réalisatrice Marie Frapin a réalisé un documentaire sur cette aventure théâtrale et humaine. Comment est née cette rencontre ? Et ce projet ?

O.d.l.T.: Marie était réalisatrice sur France Télévisions, elle venait de prendre sa retraite mais avait envie de s’investir dans quelque chose. Elle est venue assister à un atelier théâtre et, très vite, elle a eu envie d’en faire un film. Au début, je n’avais pas spécialement envie d’ouvrir cet atelier à d’autres regards et j’avais peur que la caméra déstabilise les participants. Mais Marie a su se fondre et la faire oublier. Ca s’est fait très simplement au final et « Cyrano et La Petite Valise » est née. Je garde d’ailleurs un souvenir très fort de l’avant-première au Forum des Halles. Nous étions 300 dont beaucoup de sans-abri qui étaient très émus et très fiers de se voir à l’écran. Et j’ai eu une vision globale d’un an d’atelier, j’ai pris conscience de mon travail, de leurs progrès, j’ai entendu leurs témoignages. C’était un moment formidable et extrêmement émouvant.

Parlez-nous de vous, de votre parcours.

O.d.l.T.: J’ai un parcours académique. J’ai commencé le théâtre à 14 ans en intégrant la troupe théâtre de mon lycée, puis le conservatoire régional de Versailles à 17 ans, en classe de terminale. J’ai fait des études de commerce en parallèle. Devenir comédienne n’était pas en évidence mais j’ai toujours évolué avec des personnes qui ont très tôt voulu se professionnaliser. Après le Conservatoire, j’ai intégré l’Ecole Claude Mathieu à Paris et je ne me suis jamais arrêtée depuis. J’ai travaillé de troupe en troupe, sur des projets engagés socialement. J’ai travaillé 4 ans avec le théâtre du Fracas, ensuite j’ai intégré la compagnie du Midi, je suis partie jouer à l’étranger, au Liban, à la frontière palestinienne, dans des contextes politiques sensibles. Ensuite, à la naissance de mes enfants, je me suis davantage sédentarisée, j’ai animé beaucoup d’ateliers, travaillé ma voix en studio, poursuivi ma vie de troupe mais plutôt en orientant mes activités vers de la direction d’acteurs, dont je suis passionnée. Les trois dernières années, j’ai été égérie d’une marque qui m’a permis de faire des tournages, des déplacements, des photos. Le mois prochain, je commence les répétitions comme comédienne d’une pièce intitulée « La Passion selon Marie », sur la violence faite aux femmes, écrite il y a longtemps mais qui résonne avec un écho particulier aujourd’hui.

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Photo Stéphanie Jayet

A côté de l’Agora, quels sont vos projets à plus long terme ?

O.d.l.T.: C’est vrai que je suis très heureuse à l’Agora, je m’y sens bien, je suis heureuse d’accueillir mes participants chaque semaine. J’ai une souplesse et une liberté de travail formidables par rapport à un cadre plus classique. Mais ma deuxième passion, ce sont les voyages et la possibilité de partager mon métier aux quatre coins du monde. Je reviens d’un voyage au Cambodge avec mes filles, j’y ai donné des ateliers théâtre. Je suis partie il y a quelques années en Birmanie avec une pièce de théâtre très modeste d’une quinzaine de minutes, ce genre de projet m’enthousiasme. C’est ce que je me souhaite pour la suite : multiplier les voyages, ma passion du théâtre et pouvoir le partager avec mes filles.

Le mot de la fin ?

O.d.l.T.: Il faut écouter et se laisser guider par sa petite voix intérieure qui vous emmène toujours au bon endroit. Ce sont les projets de cœur qui grandissent le mieux.

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

Merci à Laura Borrego, chargée de communication Emmaüs Solidarité

Contact : agora@emmaus.asso.fr

Pour aller plus loin :

Accueil de jour L’Agora – Association Emmaüs Solidarité

Cyrano et La Petite Valise (réalisation Marie Frapin, 2019)

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