UN CAFÉ AVEC PASCALE BORDET, COSTUMIÈRE DE THÉÂTRE

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« Mon métier ? Ce sont des histoires d’amour en permanence »

« Vous allez voir, on va passer un moment formidable », m’annonce Pascale Bordet, en répondant positivement à ma demande d’interview. Le ton est donné. Elle me reçoit quelques jours plus tard dans son atelier parisien un soir d’hiver. 

Pascale Bordet habille depuis 40 ans les plus grands comédiens de théâtre. Récompensée à maintes reprises par la profession, (2 Molières, Prix Renaud-Barrault, Prix Diapason du livre d’art, Chevalier des Arts et Lettres en 2014), elle a également publié cinq livres et organisé de très nombreuses expositions de ses créations. 

Artiste infatigable, amoureuse d’un métier « qui va bien au-delà d’habiller les acteurs », comme elle me le confiera, guidée par son amour du beau et de l’excellence et infiniment attachée au théâtre, sa « maison » et sa famille de cœur. Ses deux chats, Emile et Babilou, ont préféré s’éloigner pour nous laisser converser autour d’une tasse de thé. Rencontre chaleureuse et très intime avec une artiste, la passion chevillée au corps.

Coup de théâtre. : Bonjour Pascale, trois mots pour vous définir ?

Pascale Bordet : Je dirais l’endurance, la rigueur et la passion.

En quoi votre métier est-il passionnant ? Ou difficile ? Quel est le défi à relever à chaque réalisation ?

P.B. : Le défi, c’est de surmonter mon trac ! Après avoir été autant récompensée pour mon travail, la pression est énorme car je dois toujours me dépasser. J’ai demandé un jour à Michel Bouquet, que j’ai beaucoup habillé, si c’était normal d’avoir de plus en plus le trac, même après tant d’années de carrière. Il m’a répondu qu’il l’avait lui-même de plus en plus ! On a une carrière et on ne peut pas faire moins bien que la veille et c’est en cela que mon métier est difficile. Difficile aussi car quand on est créatrice de costumes, on est également comptable, j’ai à charge un budget mais également des âmes : les acteurs ne sont pas fauteuils que l’on habille. Ils réagissent, ils ont chaud, ils ont froid, les gants sont trop petits, le chapeau est trop grand… Il faut cocher toutes les cases : metteur en scène, éclairagiste, habilleuse, budget. Il faut être bon tous les jours. Mais c’est un métier passionnant par la création.  

Quelles sont les grandes étapes de la création d’un costume ?

P.B. : D’abord, on me donne un texte que je décortique. Quelle époque ?  Quel style ? Qui fait quoi ? Qui est qui ?  Qui rentre ? Qui sort ? Ensuite je pars d’une page blanche pour la création, je travaille beaucoup mes crayonnés et mes découpages. Je les soumets au metteur en scène et après je passe à l’aquarelle. J’ai un très gros travail de peinture puis d’échantillonnage. Quand toute l’équipe de la pièce est d’accord, je commence la réalisation quand j’ai de l’argent et la location quand je n’en ai pas. Et quand j’en ai encore moins, je chine aux puces, dans des stocks. Viennent ensuite les essayages, les répétitions en costume dans les conditions réelles du spectacle jusqu’à la première. Je dois tout gérer, les impondérables, ce qui est en trop, ce qui manque, ce qui craque jusqu’à la dernière minute. Et puis, au-delà de la création des costumes proprement dite, il faut apprendre aux comédiens à les porter ! Savoir porter une cape, un chapeau, une paire de gants, s’avoir s’assoir avec un jupon, une robe longue, un corset. Chaque jour, pendant des semaines, avec mon carnet de notes, je suis au premier rang pour les réglages. Le costume a besoin de répéter comme l’acteur.

Chaque production requiert un travail intense.

P.B. : Absolument, c’est un travail énorme ! Je suis le matin dans les ateliers, l’après-midi en répétition et le soir au théâtre en filage avec les acteurs. C’est du plein temps, les week-ends, les jours fériés n’existent pas. Il faut une énergie immense mais également faire preuve d’énormément de patience, d’écoute, savoir répondre à toutes les questions et trouver des solutions à tous les problèmes. Le costume de théâtre, c’est la partie émergée de l’iceberg ! Ce que vous voyez sur scène, c’est un tout petit morceau du travail colossal qui se cache derrière. Car chaque costume est truqué, doublé, bourré d’astuces pour faciliter les changements rapides, ne pas se déchirer, et bien sûr embarquer le spectateur. Tout doit sembler facile alors qu’en réalité, ça ne l’est pas. Et pour obtenir un résultat parfait sur scène, ce sont des heures et des heures de travail. Pour les costumes de Kean, par exemple, j’ai cousu 120 heures. C’est un travail colossal et invisible.

Avez-vous des costumes ou des périodes fétiches ?

P.B. : Oh oui ! Cette année, c’est amusant car je travaille beaucoup sur une période que je connais par cœur, c’est Louis-Philippe, 1830 romantique. Je n’ouvre plus de livres. J’ai seulement à recréer à chaque fois une chose différente. Et je connais très bien la période 14-18, ce qui m’a beaucoup facilité la tâche pour Comme en 14. Et quand je ne connais pas bien les périodes, naturellement je me documente. D’ailleurs, je le fais presque par curiosité car je suis constamment en train d’apprendre.

Avez-vous encore des peurs ou des appréhensions sur certains projets ?

P.B. : J’ai réponse à tout, mais certains projets me donnent du fil à retordre. Par exemple « La Dame de Chez Maxim’s » en octobre au Gymnase a été un projet torturé, compliqué au niveau mise en scène avec des changements d’époque à chaque acte, avec des seuls en scène et des comédiens plutôt issus de la télévision, du one man show. Il fallait les mettre en groupe, leur apprendre les changements. C’était difficile de composer quelque chose de convaincant.

Jean Piat, Michel Bouquet, Francis Huster, Anny Duperey… Vous avez habillé les plus grands comédiens. Est-ce important de connaître personnellement les personnes que l’on habille ?

P.B. : Il faut connaître déjà le corps des personnes. Je ne peux pas dessiner si je ne connais pas les corps. Ensuite, après la prise de mesures, je pose beaucoup de questions : ce qu’il/elle supporte, ce qu’il/elle ne supporte pas, les couleurs, les matières, s’il a des semelles, s’il a un corset, qu’est-ce qu’on veut/doit montrer de son corps, qu’est-ce qu’on veut cacher, comment on doit le faire bouger. Puis, je pose des questions plus personnelles sur la construction de son personnage.

C’est un lien très intime, quasi charnel qui vous lie aux acteurs.

P.B. : Absolument ! Par exemple hier soir, à la première du « Comme en 14 » au La Bruyère, je suis la seule personne habilitée à rentrer dans les loges quand les comédiens se déshabillent parce que je les connais déjà. Devant moi, pas de cachotterie, je connais les dessous !

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Globalement, quels liens vous unissent aux comédiens et aux gens de théâtre ?

P.B. : Ce sont des liens qui ne peuvent être que professionnels mais je garde toujours un rapport affectif, avec les comédiens, même avec le staff technique, qui restent des amis, que je revois après. Ils sont habitués à me voir tous les jours pendant plusieurs semaines, donc le moment des départs est toujours un peu émouvant. Je suis là à toutes les répétitions, ils ont joué devant moi, je fais partie d’une construction intime de l’acteur. C’est vrai qu’on construit une famille, un projet ensemble, on va jusqu’au bout, on passe les moments difficiles, les bons aussi. Et quand arrive la première, le public est là et prend le relais.

Que deviennent vos costumes après les spectacles ?

P.B : Ils appartiennent au théâtre donc ils restent au théâtre. Quand les théâtres ont de la place, ils les stockent. Sinon, ils les revendent, ils les louent. Il y a trois grands stocks de costumes à Paris. Au final, ils repartent pour une seconde vie.

Vous auriez envie d’avoir un lieu d’exposition dédié ?

P.B. : Non, je n’en ai pas besoin. Tous mes costumes et mes aquarelles ont été exposés : Musée François Mitterrand, au musée du Costume, j’ai fait don à la Bibliothèque Nationale de France, au musée historique de la Ville de Paris. Tout est vu.

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                                       Rétrospective consacrée au travail de Pascale Bordet                                              Maison de la Culture de Nevers Agglomération – décembre 2016 – mars 2017

Ce métier a-t-il changé selon vous ?  Et si oui, comment ?

P.B. : Oui il a changé car il y a moins de budget pour les costumes dans les productions et malheureusement, on perd en qualité. On fait de plus en plus l’impasse sur la costumière et ça se voit quand il n’y a pas de costumière, le résultat est déplorable. Il est absolument nécessaire d’être habillé.

Vous défendez un travail d’artisanat, la tradition d’un savoir-faire. Pourquoi est-ce important ?

P.B. : D’abord je dirais qu’il y a le savoir-faire et le savoir-être. Le savoir-faire doit se transmette car on apprend des personnes avant nous et qu’il faut le passer à une nouvelle génération. Aujourd’hui, j’ai une jeune assistante qui est une perle et qui prend le relais, en tout cas au niveau du métier, pas de la création qui je pense ne se transmet pas. Je vais également beaucoup dans les écoles, à la rencontre d’élèves pour leur apprendre le métier. Quant au savoir-être, c’est essentiel. On travaille individuellement mais au sein d’un collectif où peuvent naître des tensions, où il y a des personnalités fortes, des stress. Il faut connaître les codes de la scène, du silence, du noir, savoir parler au bon moment, se taire au bon moment, intervenir quand il le faut. Pour le coup, je n’ai pas le trac parce que j’ai passé ma vie dans les théâtres, j’en connais tous les codes. Mais cet apprentissage-là, c’est toute une vie.

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Pascale Bordet et la troupe de KEAN dont elle a signé les costumes.

Vous avez publié plusieurs livres sur votre travail. Pourquoi est-ce important de laisser une trace?

P.B. : D’abord, parce que c’est un métier éphémère qui ne laisse justement pas de traces. On joue et il ne reste rien. Quand j’ai commencé à faire des livres il y a 10 ans, j’avais archivé toute ma vie, toutes mes aquarelles. Cela a constitué mes premiers livres de costumes, qui ont reçu un bel accueil ce qui m’a encouragée à poursuivre dans cette voie. C’est toujours une aventure très anxiogène de faire un livre mais j’adore ça. Je suis quelqu’un qui a une culture du papier, une mémoire du papier. C’est un énorme boulot de terrain, de rencontres, d’échanges pour ensuite donner un sens, un ordre aux choses. Et à l’arrivée, c’est toujours une fête comme une naissance ! Parce que ça reste dans les mémoires et moi je travaille pour les mémoires.

Si vous aviez un souvenir d’un de vos livres à partager avec nous ?

P.B. : Mon premier livre « La Magie des Costumes » est paru en octobre 2009. En novembre, je recevais le prix du livre d’art. Je viens de publier mon cinquième et dernier livre qui est très personnel. C’est 7 ans de réflexion ! (rires) avant de visualiser un chemin de fer et de trier la somme énorme de contenus. J’ai eu beaucoup de compliments sur mon dernier livre qui m’ont beaucoup touchée parce que j’y ai mis des choses très personnelles, très intimes. Ça veut dire, que mes lecteurs y trouvent de la beauté, ce qui me guide constamment. Tout ce que je fais doit être beau, c’est la sacralisation du beau. Même quand ça doit être moche, ça doit être beau (rires). La beauté et l’émotion guident la construction de mes livres et de mes peintures.

 

A propos, vous êtes également aquarelliste et donnez des cours.

P.B. : Oui, je donne des cours d’aquarelle à un public varié : enfants, retraités, amateurs, professionnels, car je veux transmettre comme je vous le disais. C’est là aussi un énorme travail d’ouvrir mon atelier, de prendre des élèves un par un. Peindre et enseigner la peinture sont deux activités différentes. Quand j’ai commencé à enseigner, j’ai dû trouver les mots justes pour expliquer chaque geste, chaque création. Il faut savoir se faire comprendre.

Quel a été votre parcours ?

P.B. : Je suis très atypique. Je me suis fabriquée toute seule dès le plus jeune âge car mon entourage ne m’a jamais encouragée dans cette voie, ils m’ont même découragée alors que je savais pertinemment que je voulais faire cela de ma vie. Dans tous les choix que j’ai eu à faire dans ma vie, j’ai toujours choisi le théâtre. J’ai commencé comme apprentie à l’Opéra Garnier très jeune il y a 40 ans, école de rigueur absolue. J’ai appris aux côtés de « maîtres » comme Suzanne Lalique, la grande décoratrice de la Comédie-Française. J’ai côtoyé tout de suite les plus grands, de Danielle Darrieux à Françoise Fabian en passant par Jean Piat. Et tout s’est enchaîné très vite, j’ai tout de suite beaucoup travaillé, j’ai rejoint le théâtre de l’Œuvre à 25 ans, puis le théâtre la Bruyère, j’ai travaillé avec Jean-Claude Brialy et tant d’autres. Ma vie est devenue un tourbillon et les théâtres sont devenues ma maison : j’y travaillais, j’y dormais, j’y avais mes ateliers. Mais mon parcours, c’est aussi une histoire de résilience, que j’ai beaucoup racontée dans mes livres. J’ai eu un parcours brillant mais douloureux, je n’ai cessé de travailler, d’apprendre, de faire des rencontres. Mon histoire, ce n’est pas seulement être costumière de théâtre, c’est une histoire particulière, de transformation, de renaissance. J’ai quitté ma famille très tôt parce que mon environnement familial était trop négatif, dépréciatif, humiliant. Très jeune, j’ai pris conscience de ce décalage et j’ai voulu autre chose. Je voulais quelques mots d’amour et ces quelques mots d’amour, je les ai trouvés au théâtre.

La profession est devenue votre seconde famille ?

P.B. : C’est ma famille. Je suis tombée en amour avec des grands de ce métier, Ce sont des gens qui m’ont appris à parler, qui m’ont enseigné les auteurs, qui ont les mots pour dire les choses et c’est essentiel pour se construire lorsqu’on a un démarrage aussi désastreux que le mien. C’est le théâtre qui m’a aidée à reconstruire un lien de rencontre avec les autres, qui m’a aidée à tout réparer. J’ai une raison d’être au théâtre, je suis utile. Et quand je ne suis pas là, ça se voit et un maillon manque. J’ai eu de la chance d’aller vers la lumière, vers des personnes constructives, positives. Et parvenir à s’occuper des autres pour les magnifier alors que je ne l’avais pas fait sur moi, ça c’est une réussite. C’est le boulot d’une vie. Je l’ai fait au prix d’énormes sacrifices mais j’y suis arrivée et c’est bien au-delà de tous les Molières, il n’y a pas de prix pour cela.  Je n’ai jamais voulu régler de comptes. Je suis dans le service, je m’occupe des autres avec bonheur et ils me le rendent. Mon métier, ce sont des histoires d’amour en permanence.

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Chevalier des Arts et Lettres au Palais-Royal – janvier 2014

Et s’il devait rester un souvenir au fil de ces 40 années de travail.

P.B. : J’ai des histoires de costumes à chaque page de mes livres : les chaussons de Michel Bouquet, la culotte d’Anny Duperey…Des histoires drôles, étonnantes, imprévisibles, improbables,…Il y a 40 ans,  j’habillais Jean Piat dans un Feydeau, un monsieur extrêmement élégant et qui était une star. Nous étions montés chez le tailleur place de la Madeleine et Jean Piat avait demandé à ce que je sorte car un monsieur de son éducation ne baissait pas son pantalon devant une jeune fille. C’était la seule et l’unique fois. Tous les autres ont baissé leurs pantalons ! (rires). Mais à chaque spectacle, une histoire. C’est ça, la magie du costume ! ♦

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

Pour aller plus loin

www.pascalebordet.fr

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