Si vous arpentez comme moi de long en large le 9e arrondissement de Paris, et notamment le quartier de la Nouvelle Athènes, votre œil a forcément été attiré par cette affiche rose qui fleurit les murs et les vitrines des boulangeries du quartier : « À chacun sa madeleine ! » et son libellé appétissant : théâtre & dégustation : le premier spectacle à goûter ! Il n’en fallait pas plus pour aiguiser ma curiosité et me donner l’envie d’aller découvrir ce spectacle par un dimanche après-midi d’hiver. Dès l’arrivée au théâtre de Paris, le ton est donné ! Une fois votre billet présenté, une hôtesse vous remet une jolie boîte rose signée La pâtisserie des rêves, comme une invitation complice à la gourmandise.… L’envie est forte de l’ouvrir (il est 17h30 à ma montre, l’heure d’une pause sucrée, non ?) mais restons sages et attendons le lever de rideau. Autour de moi, je sens la même impatience dans la salle, mais les spectateurs ont posé poliment leur boîte sur leurs genoux. Patience, patience…
« À chacun sa madeleine ! » met en scène le comédien Marc Fayet, également auteur du spectacle, qui pendant une heure, égrène souvenirs d’enfance et tranches de vie à travers l’évocation de moments gourmands. Pour revivre avec lui ses souvenirs, il nous invite régulièrement à plonger dans la boîte à saveurs qui contient, on l’aura compris, les viennoiseries et gâteaux qu’il évoque en mots : palmiers bien craquants à la noix de coco, pain au chocolat moelleux, beignets à la confiture…tous délicieux au passage, merci La pâtisserie des rêves ! Savoureuse idée, d’autant que Marc Fayet, timbre de velours et présence ultra sympathique, est un formidable conteur qui a l’art et la manière de raconter des histoires de vie et de pâtisserie avec un talent et une saveur incomparables. Un spectacle très original et poétique qui met tous les sens en éveil. En sortant, on replonge forcément dans ses propres souvenirs gourmands : « Et ma madeleine à moi ? » : sans l’ombre d’une hésitation, les panettone de mes Noëls d’enfance, ces grosses brioches fourrées de raisins secs, fruits confits et zestes d’agrumes made in Italie. J’en salive encore.
L’Elixir d’amour : un bien joli titre pour un doux secret que tout le monde aimerait percer…C’est aussi le thème d’une pièce, écrite et co-interprétée par Éric-Emmanuel Schmitt, actuellement à l’affiche du Théâtre Rive Gauche. La pièce décrit la relation épistolaire (email-laire !) d’Adam et Louise, anciens amants, aujourd’hui séparés. Après leur rupture, lui, psychanalyste et séducteur impénitent, est resté vivre à Paris. Elle, brillante avocate dans un cabinet international, s’est installée à Montréal pour faire le deuil cette relation. Malgré la distance et les années qui ont passé, ils continuent de s’écrire frénétiquement, cherchant à suivre le fil de leur vie. Mais alors qu’Adam semble fort à son aise dans une vie sentimentale très libre, Louise, plus sage, lui lance le défi de trouver l’élixir d’amour, capable de rendre n’importe quelle femme amoureuse. Envie de vengeance ou désir de reconquête inconscient d’un homme qu’elle n’a jamais cessé d’aimer ? Il faudra attendre l’épilogue (fort réussi d’ailleurs) pour le découvrir.
Pendant 75 minutes, on assiste ainsi à ce dialogue piquant savoureux entre provocations mouchetées, règlements de compte et petites ruses, qui permet à Éric-Emmanuel Schmitt d’explorer délicieusement des thèmes universels qu’il affectionne : les méandres de la passion amoureuse, les mystères de la séduction, la lassitude de l’amour. Le texte est beau, les mots sonnent juste. « J’espère que le spectacle apportera un juste miroir de nos ambiguïtés amoureuses, tragiques et comiques à la fois », indique-t-il dans sa note d’auteur.
Au final, une charmante pièce qui ne manque pas d’atouts, à commencer par la très belle présence scénique d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, rappelons-le, n’est pas comédien professionnel. Pour en être l’auteur, il maîtrise son texte à la perfection qu’il goûte avec une aisance et un plaisir exquis. Tiré à quatre épingles, l’œil malicieux, la voix suave, un brin goguenard, il navigue avec beaucoup de fluidité dans les états d’âme de son personnage, tout aussi convaincant dans la palette des sentiments qu’il interprète (mélancolie, déception, ruse ou ironie). À ses côtés, Marie-Claude Pietragalla, ex-danseuse étoile de l’Opéra de Paris, fait ici ses tout premiers pas de comédienne. Certes le ton est plus emprunté et le trac palpable, mais elle campe honorablement son personnage. Côté mise en scène, même si je l’ai trouvée un peu trop statique, de jolies trouvailles, comme l’idée pour les comédiens de dialoguer sans jamais croiser une seule fois leurs regards. La pièce est aussi très élégamment ponctuée de belles parenthèses musicales sur fond d’opéra italien qui permettent à Marie-Claude Pietragalla de dévoiler sa magnifique gestuelle de danseuse étoile : magie immédiate !
Du 3 février au 15 mars, le Théâtre de l’Atelier propose un cycle de trois lectures, du mardi au samedi à 19 h et le dimanche à 18 h. Je me suis rendue à la première, le samedi 14 février, pour entendre (et voir !) Dominique Blanc lire Les Annéesd’Annie Ernaux.
Elle (Dominique Blanc !) apparaît comme par enchantement sur la scène. Habillée sobrement, costume noir-chemisier blanc, elle balaie d’un regard la salle et dans un sourire entendu nous salue : « Bonsoir ». Un « Bonsoir » collégial remonte jusqu’à elle. La salle est pleine, nous sommes tous au rendez-vous attendu. La magie opère… Assise sur une chaise derrière une table en bois sur laquelle reposent un verre, une carafe d’eau et une bougie qui illumine son visage, sans attendre, elle commence…
À un rythme soutenu parfois rapide, parfois lent, ponctué de quelques secondes de silence pour mieux soutenir les mots et parfois même les chanter quand elle évoque des chansons d’époque, pendant une heure et demie, Dominique Blanc nous transporte « aux » temps des Années d’Annie Ernaux. Un livre autobiographique à la troisième personne pour lequel A. E. a reçu le prix Marguerite Duras et le prix François Mauriac.
Dans un texte qui s’adresse à toutes les générations et semble émerger de l’inconscient collectif de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, Dominique Blanc mêle merveilleusement sa voix à celle d’Annie Ernaux qui nous raconte à travers la description de photos de famille des séquences de sa propre vie tout en commentant l’évolution de la société dans sa chronologie : la condition féminine, Mai 68, la mort de Jean XXIII, la crise de Cuba, le 11 Septembre… Une lecture pertinente et sensible de Dominique Blanc qui sait, dans un phrasé théâtral, incarner le style très personnel d’Annie Ernaux, courageusement intimiste à certains moments, même si elle se met à distance dans sa propre écriture (en remplaçant le « je » par le « elle ») et qui rappelle à chacun ses propres émotions d’enfance, ses marqueurs culturels à l’âge de son adolescence, de sa vie d’adulte ou à l’étape de sa vie de parent d’enfants déjà adultes (selon son âge !).
Le Temps des Cerises, les 4L, Salut les Copains, Les Corons de Bachelet, l’Obao, le Canigou pour chiens, Hara Kiri, les Muppet Show, Métal Hurlant, la pub « Mammouth écrase les prix », les Danette… des souvenirs pour tous les goûts et servis avec un zeste d’humour qui provoquera à répétition un rire collectif.
Une complicité avec Dominique Blanc se tisse au fil du spectacle. Ainsi défilent les années, la vie et… les minutes. D’un souffle, Dominique Blanc éteint la bougie encore incandescente posée devant elle, et marquera ainsi le temps de la lecture écoulé. Applaudissements nourris. Merci Dominique Blanc !
DERNIÈRE MINUTE : Reprise des lectures des ANNÉES par Dominique Blanc du 17 au 29 mars 2015 !
Au Théâtre de l’Atelier, deux autres lectures sont à l’affiche :
Envie de partager avec vous, chers lecteurs et lectrices de ce blog, une formidable histoire de théâtre et d’amitié. L’histoire vraie de deux jeunes comédiennes, Sophie Imbeaux et Alexandra Desloires, qui se sont lancées un jour dans une formidable aventure: monter une pièce qui raconte leur passion du théâtre et leur envie dévorante de faire ce métier, envers et contre tout.
Pas de réels moyens financiers au départ mais l’essentiel au fond: une amitié à toute épreuve, du cœur à l’ouvrage et la volonté d’aller au bout de leurs rêves. Elles se sont donné 147 jours exactement pour monter ce projet et, jolie trouvaille au passage, elles ont partagé leur quotidien et l’avancée de leur projet sur les réseaux sociaux. Étape après étape, elles ont contacté l’auteur du texte originel pour obtenir son soutien, cherché un metteur en scène, un chargé de diffusion, une chorégraphe, une costumière, un théâtre, … Elles ont répété, souffert, douté, elles ont ri, elles ont pleuré, et finalement, elles ont gagné leur pari : leur pièce Jeux de planches est née ! Les premières représentations ont commencé en octobre 2014 au théâtre Galabru à Paris pour trois soirées puis à Madagascar pour une série de spectacles. Et ce mois ci, le duo se produit au Funambule Montmartre pour une dizaine de dates !
Jeux de planches, c’est un spectacle formidable qu’il faut soutenir et aller applaudir ! Pendant une heure, la pièce retrace les parcours de Sophie et d’Alexandra pour devenir comédiennes. Entre espoirs et désillusions, galères et coups de cafard, solitudes et égarements pour réussir dans ce métier qu’elles ont dans la peau et auquel elles se dévouent corps et âme, elles se racontent à travers une succession de tableaux poétiques, émouvants, déjantés,… Le plateau devient progressivement le reflet de leurs âmes. La mise en scène ultra créative leur permet de s’illustrer dans de nombreuses disciplines (chant, danse, mime, combat de catch accessoirement !) et de dévoiler une belle palette de talents. Le texte, bien écrit même si inégal, sonne juste et participe à la belle émotion qui se dégage de l’ensemble. Le propos est fort, lucide et sans concession mais ne vire jamais à l’atermoiement, la frustration, ou la revendication car la pièce n’a pas d’autre ambition que de raconter une tranche de vie, leur tranche de vie – « Cette pièce, c’est vraiment nous, c’est notre vie, on y a tout mis » m’ont-elles confié après le spectacle. Au final, un spectacle singulier et ultra attachant qui « transpire » la générosité, l’énergie, la fraîcheur, le plaisir d’être sur scène et la vraie amitié. Je leur souhaite le meilleur pour la suite, avec toujours plus de projets et de passion intacte pour le théâtre et la scène. Pour l’heure, l’aventure se poursuit sur le net où Sophie et Alexandra continuent de raconter leur histoire dans la web série « Do it yourself, être comédienne » publiée sur YouTube et hébergée par www.aufeminin.com. Belle et longue carrière à elles deux !
Prix Nobel de littérature en 1957, auteur, philosophe, Albert Camus continue d’interpeller au XXIe siècle des gens de lettres, de théâtre, des universitaires mais aussi des lecteurs et un public qui ne l’ont pas oublié (et dont je fais partie !). Quand j’ai appris que Benoît Verhaert, comédien et metteur en scène belge, fondateur de la compagnie itinérante le Théâtre de la Chute, inconditionnel de Camus, avait choisi de le mettre à nouveau à l’honneur, du 9 janvier au 13 février 2015, j’ai décidé de le contacter. Son adaptation de L’Étranger (coécrite avec Frédéric Topart il y a plus de vingt ans) est jouée au Théâtre 14 à Paris. Une salle qui convient parfaitement au spectacle : « La jauge et le rapport salle-scène permettent l’intimité que nous voulons proposer aux spectateurs », me précisera-t-il. Basée à Bruxelles, la compagnie a posé ses valises quelque temps à Paris.
Un résumé de l’histoire pour ceux qui, à distance des années qui les séparent du collège, auraient pu l’oublier. Meursault est présenté comme un être froid, à distance de toute émotion, dépourvu d’empathie. Il enterre sa mère. Dès le lendemain, il noue une relation avec Marie, une jeune femme qu’il retrouve sur la plage ; ils se rendent au cinéma pour aller voir un film comique joué avec Fernandel. Ils deviennent amants. Meursault expliquera à Marie avoir des besoins physiques. Le soir, il entend, impassible, son voisin, Salamano, battre son chien. Une autre fois, Meursault accepte d’aider sans vergogne Raymond, un ancien boxeur à la morale douteuse, à rédiger un courrier de vengeance contre sa maîtresse qui l’a éconduit. Il l’aidera à nouveau – parce que c’est tout bonnement comme ça dans la tête de Meursault ! – en l’accompagnant quelques jours plus tard au commissariat quand Raymond sera embarqué par la police pour avoir frappé le frère de cette femme. Meursault, Raymond et Marie le croiseront accompagné d’un ami, un dimanche, alors, qu’ils se promènent au bord de la mer. Meursault tempère Raymond et lui prend son revolver. Raymond est blessé dans la bagarre. Revenu sur la plage, Meursault retrouve le même individu qui sort un couteau. Aveuglé et terrassé par le soleil qui lui rappelle celui de l’enterrement de sa mère, il tire un coup, puis quatre coups alors que l’homme est abattu à terre. Un procès se tient où Meursault ne manifeste aucun regret. Il sera condamné à mort.
Sur un plateau qui se veut minimaliste et sobre, seuls les comédiens, une table, un seau, et quelques chaises…« Comment mettre en scène un roman si introspectif », me questionnais-je ? Ah cela commence…
Stéphane Pirard, recroquevillé sur lui-même, couché sur une table, s’étire et se glisse dès les premières minutes avec beaucoup de facilité dans la peau de Meursault, et là, nous entendons : […Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier…]. Debout, il s’arrose d’eau puisée dans le seau qui siège au pied de la table. Il est à la plage (une lumière chaude l’innonde et le texte nous le dit aussi) et va retrouver Marie, incarnée par Lormelle Merdrignac, qui apparaît très belle et légère, drapée dans une cape noire qui dévoilera quelques instants après une robe rouge couleur de la passion. Un autre jour (deux voix off avec pour porte-voix B. V. et L. M. nous transportent régulièrement dans le temps et donne le nom du jour à Meursault qui se pose régulièrement la question), elle n’hésitera pas à étreindre Meursault (ils se roulent sur scène enveloppés dans la cape) pour lui prouver (et nous faire ressentir) tout son amour. Benoît Verhaert interviendra incarnant tour à tour le directeur de la maison de retraite, le voisin, le chien du voisin (mais oui, debout, dos au spectateur, il aboie sur un ton un tantinet éloigné de la réalité cette fois et qui déclenche le rire), Raymond, l’avocat, le président du tribunal et l’aumônier. La différence de ton, de gestuelle et de posture adoptés nous renseigne facilement de quel personnage il s’agit (belle prouesse de comédien !) tandis que des jeux de lumière et le texte nous « éclairent » sur le lieu où nous sommes. L’intrigue de l’histoire (au plus près du roman) nous conduira fidèlement à la fin. À l’annonce de son exécution, Stéphane Pirard criera si fort la souffrance de Meursault que l’émotion me gagne.
Toutes les lumières se rallument.
Tel Camus qui pensait que « l’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres », Benoît Verhaert, après les applaudissements, se rapproche du public et expose le projet que porte sa compagnie. À chaque fin de représentation, il nous invite à réfléchir à des questions philosophiques et à débattre. Il proposera ce soir-là : « Vous reconnaissez-vous à certains endroits de Meursault ? » ; « Pourriez-vous admettre un Meursault dans votre entourage et partager une relation ave lui ? ». Le débat ne sera pas ouvert pour cette fois malheureusement : Les Noces du Figaro étaient jouées en seconde partie de soirée, il fallait libérer la salle.
« Je suis tombé amoureux de Camus à l’âge de 28 ans en découvrant L’Étranger », me confiera Benoît Verhaert à la fin de la représentation. C’est au même âge que Camus écrira son roman. Doit-on y voir un signe ? Il a également mis sur en scène La Chute (jouée presque cent fois), Caligula au Théâtre des Galeries (Bruxelles)… Attisées par l’envie de comprendre encore davantage ce qui pousse Benoît Verhaert à adapter, jouer et/ou mettre en scène Camus et de découvrir son concept du théâtre-forum (un projet Musset aura lieu au Théâtre Varia à Bruxelles, du 11 au 14 mai 2015), nous avons eu l’idée, avec Élisabeth de l’interviewer pour un prochain « Café avec ». « Oui », nous a-t-il répondu. Nous nous en réjouissons. À suivre…
Jusqu’au 13 février 2015 du lundi au vendredi à 19 h
Dates de tournées en France et en Belgique
Sedan (08), les 2, 3 et 4 février 2015 ; Éghezée (Belgique), le 23 février ; Rochefort (Belgique), le 27 février ; Bastogne (Belgique), le 17 mars ; Namur (Belgique), du 24 au 27 mars ; Arlon (Belgique), le 31 mars.
J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour les spectacles d’impro, pour en avoir pas mal « tâté » pendant mes années théâtre et connaître la difficulté de l’exercice. Ces cinq petites lettres I M P R O qui génèrent encore une petite appréhension personnelle alors que tous mes profs me l’ont rabâché pendant des années : la clé de l’impro, c’est la détente, l’écoute et l’a-mu-se-ment ! En attendant, découverte de COLORS, un must du genre, sur la scène du petit Gymnase dimanche 18 janvier.
Dès l’arrivée, les spectateurs sont invités à écrire un thème sur un petit papier, dont on imagine bien le sort qui pourra lui être jeté pendant la soirée… Après une première partie animée par les élèves de l’EFIT (Ecole Française d’Improvisation Théâtrale) qui font leurs premières armes sur scène, place au show COLORS ! Le concept qui a fait ses preuves (le spectacle entame sa huitième saison) et somme toute simple et efficace. Sur scène, cinq comédiens et comédiennes, incarnant chacun(e)une couleur, piochent à tour de rôle les thèmes proposés par le public et imaginent un début d’histoire. Deux autres comédiens font le même exercice. Au public de choisir le meilleur teasing et donc de désigner qui de Mister Yellow, Mister Purple, Miss Bordeaux, Mister Blue et Miss Ruby se lancera dans l’impro. Ainsi se succèdent une dizaine de thème du plus basique au plus loufoque. Chaque dimanche soir, la troupe COLORS accueille un « guest », qui endossera le rôle de Miss ou Mister White et participera aux impros tout au long de la soirée avec la troupe. Ainsi se sont prêtés au jeu au fil des saisons des personnalités du monde du spectacle, comme Julien Courbet, Anne Roumanoff, Amandine Bourgeois,…
COLORS, c’est une vraie réussite! Les impros, qui gagnent en qualité au fur et à mesure de la soirée, sont extrêmement bien construites, drôles, enlevées, pleines de pep’s et de créativité. Les comédiens, tous ultra bien rodés à l’exercice, s’en donnent à cœur joie. Mention spéciale à Mister Purple -« 21 années d’impro au compteur » me confiera-t-il à la fin du spectacle -et Mister Yellow qui « font le job » avec un plaisir irrésistible et une aisance assez…déconcertante ! Le public, complice du spectacle, n’est ni oublié, ni trop sollicité, bien pensé ! Et puis, coup de cœur du show: le « quicky challenge », soit un duo d’improvisation débité à toute allure aussi bien dans le texte que dans les gestes, à partir d’un thème choisi au hasard. Bluffant !
Au final, une sortie parfaite pour chasser le blues du dimanche soir. Allez-y !
Mercredi 15 janvier, fin d’après-midi, nous sommes une petite dizaine de blogueurs à avoir le plaisir de rencontrer l’équipe artistique de la pièce Anna Christie, qui est à l’affiche du théâtre de l’Atelier depuis le 20 janvier. Après avoir fait rapidement connaissance (quel plaisir au passage de mettre des visages sur des adresses web et autres comptes twitter !), nous nous dirigeons vers la salle et nous nous installons aux premiers rangs, impatients que la conférence commence. Pour l’heure, le grand rideau de fer est baissé, impossible de jeter un œil indiscret aux décors de la pièce. Work in progress… Entrent alors sur le plateau le metteur en scène Jean-Louis Martinelli et les comédiens Mélanie Thierry, Féodor Atkine et Stanley Weber. Ils sortent de répétition et l’ambiance est pour le moins décontractée : Mélanie, un mug à la main, Stanley en chaussettes et Féodor encore en costume de scène (pull marin et bottes caoutchouc). Ils viennent tranquillement s’asseoir au bord de la scène.
Les carnets sont sortis et les stylos dégainés… Nous sommes fin prêts.
Jean-Louis Martinelli introduit la rencontre en nous présentant l’auteur de la pièce, Eugène O’Neill, dramaturge américain du début du XXe siècle, qui nous révèle avoir puisé son inspiration à la fois dans sa vie personnelle, douloureuse et tourmentée (alcoolisme, relations familiales violentes…) et dans le théâtre de Shakespeare et des tragiques grecs. Son théâtre, réaliste, questionne la quête du sens de l’existence et met généralement en scène des personnages en marge de la société qui luttent pour maintenir leurs espoirs et leurs aspirations. Jean-Louis Martinelli poursuit en résumant Anna Christie, l’une des premières pièces d’O’Neill. Années 20, dans un bar crasseux du port de New-York, un marin, Chris Christopherson (interprété par Féodor Atkine), émigré suédois aux États-Unis, retrouve sa fille Anna (Mélanie Thierry), qu’il a abandonnée quinze ans plus tôt, à la mort de sa femme. Il l’emmène en mer pour « qu’elle se repose ». Au cours de leur traversée, ils repêcheront en mer un jeune marin, Burke (Stanley Weber) qui, dès le premier regard, sera fasciné par Anna et désirera l’épouser : un coup de foudre ! Mais Anna, troublée par son passé de prostituée et en butte au refus de son père qu’elle épouse Burke, cherchera à gagner sa liberté et son indépendance. Au fond, résume J.-L. Martinelli, la pièce raconte « la recherche d’autonomie de cette femme, sa volonté d’exister en tant qu’individu » et rend hommage aux « femmes qui se battent pour gagner leur place ». Il nous rappelle que la pièce a été écrite dans les années 1920 à l’époque des grands mouvements féministes américains. Martinelli parle de la pièce comme d’un théâtre « âpre », rugueux, d’un « théâtre d’acteurs », sans « sous-texte » d’une grande simplicité narrative mais qui glisse progressivement vers une dimension onirique.
À la question de la naissance du projet, c’est au tour de Mélanie Thierry de prendre la parole car c’est bien elle qui en est à l’origine. Après avoir connu le succès et la reconnaissance de la profession avec Le Vieux Juif blonde en 2006 et Baby Doll en 2009, elle s’est lancée dans Anna Christie qu’elle a lue et aimée, une « belle pièce d’atmosphère » comme elle nous l’explique. Elle évoque Anna, son personnage, comme une femme qui méprise les hommes, au regard de son abandon et de son passé de prostituée, et qui a envie de garder la tête haute et de gagner sa place. Elle a été également touchée par le thème des retrouvailles père / fille et nous glisse au passage qu’il faut « accepter et aimer ses parents tels qu’ils sont ». Elle connaissait le travail de Jean-Louis Martinelli et avait envie de collaborer avec lui. « Il était obligé de me prendre », dit-elle en riant, à la question du choix des comédiens. Martinelli y répond en nous confiant qu’il s’est laissé guider par deux critères : le talent et la volonté de créer « une famille qui va bien vivre ensemble ».
Puis, c’est à Féodor Atkine de nous parler de son personnage Chris, le père d’Anna, un personnage complexe, ambigu, englué dans un sentiment de culpabilité, contraint de revenir vers ce qu’il a abandonné et qui biaise en permanence « en racontant ses propres vérités ». J’imagine parfaitement Féodor Atkine dans ce rôle de marin bourru et solitaire, avec sa belle voix de basse. Stanley Weber poursuit en nous décrivant également son personnage, Burke, qui lui offre l’opportunité d’interpréter un rôle fort et tranché : un homme qui sort d’un naufrage et qui rencontre le jour même l’amour de sa vie ! Un personnage plein de candeur, de naïveté et emporté par l’arrogance de sa jeunesse. Stanley Weber salue au passage le très beau travail de Jean-Louis Carrière qui a su traduire, selon lui, le texte avec beaucoup de finesse et de subtilité et a adapté la pièce en faisant des choix assez tranchés (suppression pure et simple de certains passages religieux dans l’acte 4 par exemple et de certains personnages).
Un mot des décors ? Nous apprendrons seulement qu’ils « baigneront » dans cet univers maritime, de ports, de toiles de bateaux, de phares, de brouillards. Nous sommes curieux également d’en savoir plus sur les costumes qui sont signés Camille Janbon. Mélanie, toujours très impliquée sur le choix de ses tenues, nous glisse que la costumière est venue assister quotidiennement aux quinze premiers jours de répétition. Elle pensait la voir arriver avec trois valises pour l’essayage. Mais non, au final, elle est venue avec trois tenues… et c’était parfait ! Travail remarquable auquel elle rend également hommage.
Et quid de l’état d’esprit de l’équipe à quelques jours de la première ? Rationnel et serein. « Si le travail a été bien fait, ça doit tenir debout », nous indique J.-L. Martinelli dans un sourire. Lui se dessaisit de son travail et laisse le plateau aux comédiens. Comme Stanley Weber le rappelle en conclusion : « Jean-Louis nous donne des rails, au sein desquels on peut s’amuser et rebondir. »
La rencontre touche à sa fin. Sentiment unanime : la pièce donne envie, très envie ! Rendez-vous le 30 janvier pour aller l’applaudir. On se quitte, le sourire aux lèvres, heureux d’avoir partagé ce moment convivial entre amoureux du théâtre.
Les billets des autres blogueurs présents ce soir-là :
Le théâtre des Mathurins a fait la part belle aux femmes les 9, 10 et 11 janvier 2015. Pour la 4e année consécutive (Élisabeth avait participé à l’édition 2014),Le Paris des Femmes, festival dédié aux auteures de théâtre, s’est mis en scène. Autour d’un même thème, cette année « Le Meilleur des Mondes », neuf auteures avec une plume et une sensibilité très différentes portent, sur les planches, une histoire courte pendant trente minutes. Deux prix – Bourse Durance-Paris des Femmes et Prix DSO-Paris des Femmes – sont alors décernés. Étaient à l’honneur durant ces trois jours : Nina Bouraoui, Sedef Ecer, Anne Giafferi, Stéphanie Janicot, Nathalie Kuperman, Amélie Nothomb, Lydie Salvayre, Samira Sedira et Lucy Whadam.
Feedback. Mardi 30 décembre 2014. Lançons la grande roue : vendredi, samedi ou dimanche… elle s’arrêtera sur le vendredi. Je m’y rendrai donc ce jour-là. 9 janvier 2015, 20h30. Je m’engage dans une rue située derrière l’Opéra. L’enseigne « MATHURINS » qui surplombe les portes rouges attire de loin mon attention. Idéalement installée près de la scène, je m’interroge : à quand remontent les premières auteures de théâtre ? Marguerite Duras, Sarraute… ? Bien avant… George Sand, et avant elle ? Et à quelle période, les pièces écrites par les femmes ont-elles été représentées sur scène ? Début du XXe siècle selon des premières sources… à creuser à l’occasion d’un prochain papier. La salle se remplit. J’ai hâte que cela commence. Michèle Fitoussi, Véronique Olmi et Anne Rotenberg, les trois fondatrices du Festival, montent sur scène pour présenter le spectacle. L’émotion est palpable. « L’art est une forme de résistance », concluront-elles en arborant des affichettes sur fond noir où la phrase « Je suis Charlie » se devine. Applaudissements.
Derrière chaque rideau qui encadre la scène, j’aperçois seulement le bout de grosses chaussures d’explorateurs et entends deux voix. L’une féminine (Sophie Rodrigues) et l’autre masculine (Jacques Lassale). Comment Ranger les Zumains ? Sur une terre imaginaire, nos deux acolytes – qui sortiront rapidement de leur cachette – vont tenter d’y répondre. Sans prendre la place d’un dieu quelconque, ils vont chercher à bâtir un Meilleur des Mondes possible pour l’Homme. Difficile de poser le socle d’une société surtout quand ce bipède manifeste de besoins élémentaires et éprouve des désirs inatteignables – que la société se plaît aussi volontairement à inventer pour lui. Une adéquation d’autant plus ardue à résoudre quand certains d’entre eux font de la résistance et aspirent à donner un véritable sens à leur vie. Heureusement pour ses organisateurs en herbe, il se compterait peu nombreux. Une analyse pertinente du fondement et du fonctionnement de notre société… pour qu’elle soit encore meilleure. Sophie Rodrigues était si présente et réceptive qu’elle donnait l’impression de répondre directement aux spectateurs. Ranger les Zumains, Stéphanie Janicot
L’obscurité tombe. Soudain, en plein éclairage, sur fond de chanson titi parisienne, apparaissent lumineux et amoureux, Marianne Basler et William Nadylam, attablés à une terrasse de café que l’on devine dans la capitale. Lui : volubile, il se révèle d’entrée de jeu charmeur et spirituel. Mais, au fil des minutes, on le découvre macho, mégalo et parano – habité par Bouddha, Shiva, communiquant avec Steve Jobs, Néo… – n’ayant de cesse de nous convaincre à son projet d’une révolution mondiale qu’il va mettre en place, lui et encore lui. Ses réparties souvent monologiques et toujours décalées de la réalité déclenchent le rire. Elle… n’aura de cesse de le ramener à la réalité. Ni sa séduction indéniable, ni sa patience n’auront de raison. Un monde meilleur n’est pas pour demain avec lui : il franchit tous les interdits en pensée jusqu’à tuer éventuellement sa dulcinée. Elle n’est pas prête à le quitter pour autant ! Elle l’aime… et pour cela, elle continuera de l’accompagner jusque dans sa folie. Et si c’était encore l’amour qui, à travers les temps et en tous lieux, était le Meilleur des Mondes ? Un joli couple d’acteurs. Apparition éclair de Jean-Philippe Puymartin, le serveur de café. Zone de non droit, Amélie Nothomb
Décollage garanti dès la première seconde, avec ce trio doté d’une telle énergie qu’il nous fait sauter de notre fauteuil et nous transporte en Mésopotamie. Sous les feux des projecteurs de la télévision, notre first lady (Agnès Jaoui), en pleine émission, se regarde le nombril ou presque en vérifiant ses hypothétiques rides. Qu’on ne vienne la déranger ! Elle n’en aurait l’idée quand ses deux conseillers (Jean-Christophe Barc et Saïd Amadis) de cette république bananière, Abdullah et Mous, tentent de lui annoncer le plus doucement mais le plus rapidement possible qu’une révolution est en marche et à quelques minutes du palais. Qu’à cela ne tienne, elle ira… nulle part : aucun pays n’est prêt à accueillir cette teigne sourde et au visage botoxé. Qu’importe, c’est elle qui conduira son peuple à bord de son vaisseau… et lui offrira alors un Monde encore Meilleur. Il lui suffit comme d’habitude de l’en persuader. Un regard plein d’humour sur la politique et le pouvoir. Un tiercé d’acteurs du feu de dieu. First Lady, Sedef Ecer
La mise en espace ce vendredi soir était signée Jean-Philippe Puymartin.
Trois sur neuf. Zut. Et les six autres pièces ? Frustrée, j’achète le livre Le Meilleur des Mondes* à la sortie. Je découvrirai au moins les textes de Nina Bouraoui, Anne Giafferi, Nathalie Kuperman, Lydie Salvayre, Samira Sedira, Lucy Wadham.
Rendez-vous l’année prochaine !
* Le Meilleur des Mondes, neuf pièces courtes, collection les quatre-vents, éditions L’avant-scène théâtre (Parution décembre 2014)
Dimanche 14 décembre après-midi, direction le Studio Théâtre de Stains en Seine-Saint-Denis pour le dernier CAFÉ AVEC de l’année 2014. J’ai le grand plaisir de rencontrer, ce jour-là, Marjorie Nakache, la cofondatrice et directrice artistique du lieu, sa deuxième « maison » comme elle me l’expliquera joliment au cours de notre entretien. Installée à Stains depuis le début des années 90, également comédienne et metteur en scène, Marjorie Nakache poursuit sans relâche un unique objectif : développer un théâtre de proximité et rendre la culture accessible. Rencontre lumineuse dans les loges du « Studio », avec une artiste et une citoyenne formidablement engagée.
Coup de théâtre · Bonjour Marjorie, merci de m’accueillir au Studio Théâtre de Stains. Si vous deviez définir ce lieu en trois mots, quels seraient-ils ?
Marjorie Nakache : En trois mots, je dirais d’abord « implantation » car on est au cœur de la ville de Stains en Seine-Saint-Denis, avec une volonté non pas d’enracinement mais d’implantation, c’est-à-dire l’envie de ne pas se limiter à la création de spectacles mais de faire un travail avec les populations et de créer la rencontre avec le public. En deuxième, je dirais « démocratie » car je pense que l’art en général, et le théâtre en particulier, ne sont pas du tout démocratisés même si on a beaucoup parlé de démocratisation culturelle, il y a quelques années. Je trouve que l’on rencontre encore aujourd’hui les mêmes catégories sociales dans les théâtres et globalement les lieux de culture. Ici, au Studio Théâtre de Stains, on travaille tous les jours à cette démocratisation. Enfin, en troisième, je dirais « convivialité » parce que l’on vit dans une société très froide, dans laquelle les gens s’enferment de plus en plus dans leurs difficultés, dans un individualisme forcené et nous, ici, on crée du commun, on crée la rencontre. Et tous ceux et celles qui travaillent à mes côtés sont investis de la même envie de partage et d’échange que moi. Venir ici, ce n’est pas seulement venir voir un spectacle, c’est aussi découvrir un lieu, découvrir une équipe, partager des moments. C’est Peter Brook qui définit le théâtre comme une maison dans laquelle on invite des gens ; je le conçois exactement comme cela.
Avant de parler de toutes les actions que vous menez « ici et maintenant », ce théâtre a une vraie histoire.
M.N.: Oui, une vraie histoire que les Stanois connaissent bien d’ailleurs ! Au tout départ, le lieu appartenait à la famille Zanfretta, une famille d’origine italienne, qui dirigeait un très gros cirque ici à Stains. Le cirque est devenu une salle de cinéma puis a fermé. M Zanfretta est devenu entrepreneur de travaux publics et le lieu est devenu un hangar pour accumulateurs. Au début des années 1990, lorsque j’ai franchi les portes de ce lieu la première fois, c’était un vrai capharnaüm ! M Zanfretta a refusé beaucoup de propositions de promoteurs qui voulaient en faire un supermarché ou autre. Mais quand mon compagnon et moi-même lui avons soumis l’idée de le transformer en théâtre, il a tout de suite accepté ! À son décès, on a loué le lieu, la municipalité de Stains a acheté le terrain. On l’a transformé en une salle pouvant recevoir du public. Tout de suite, on s’y est senti bien, on s’est senti à notre place. C’est important de poser ses valises quelque part.
Quelle est la vocation du Studio Théâtre de Stains ?
M.N. : Notre vocation, c’est tout simplement de faire un théâtre pour tous, c’est-à-dire de donner envie à tout le monde, sans distinction d’âge, de milieu social, de niveau d’études, de franchir les portes de ce lieu et de partager des moments de théâtre avec nous. Je crois profondément qu’il y a encore aujourd’hui beaucoup de personnes qui n’osent pas aller au théâtre, qui s’autocensurent, qui pensent qu’ils n’ont pas les codes, qu’ils ne sont pas assez intelligents, cultivés, qui pensent que c’est cher, etc. De ce point de vue, je m’inscris totalement dans l’ambition de Jean Vilar à son époque et son objectif de démocratisation culturelle dont je parlais à l’instant, c’est-à-dire de faire en sorte que toutes les classes sociales, y compris les plus défavorisées, aient accès à la culture. Et puis, au-delà, notre envie, c’est que les personnes qui viennent jusqu’à nous se sentent bien, qu’elles aient aimé ou non le spectacle. On ne souhaite pas jouer les artistes « dans leur bulle » qui disparaissent en coulisses, une fois le rideau tombé. Je trouve que c’est important dès lors que les personnes ont fait le chemin jusqu’à nous, de pouvoir discuter, échanger et, en somme « faire tomber les barrières ». Ici, on est sur un territoire particulier avec un public très mélangé, qui nécessite une attention spécifique et qui a envie d’être dans un rapport quasi affectif. Vous avez vu tout à l’heure, je fais la bise à beaucoup de monde ! (rire).
Cette volonté de démocratisation culturelle prend une dimension particulière ici à Stains, où l’on parle davantage de misère, de crise et de chômage que d’action culturelle.
M.N.: Oui, c’est certain. Il y a beaucoup d’étiquettes en France, sur les gens, sur les territoires. On segmente, on ghettoïse, on stigmatise constamment les personnes qui vivent ici parce qu’il y a quelques petits délinquants qui brûlent des voitures. C’est une réalité qu’on ne peut pas nier mais vous savez, il faut aller au-delà des stéréotypes : ce n’est pas parce qu’on est jeune à Stains qu’on n’a pas envie d’aller à l’opéra ou de lire du Shakespeare. Il y a plein d’artistes formidables ici, des plasticiens, des musiciens… un véritable « vivier » qui mérite d’être découvert et soutenu. Mais malheureusement, il y a aussi un manque total de curiosité à venir jusqu’à nous et se rendre compte de cette réalité.
Quel est votre projet d’artiste et de citoyenne à travers la direction d’un théâtre comme celui-ci ?
M.N. : Depuis son origine, le théâtre est un miroir, un reflet de la société ; chez les Grecs, les citoyens venaient à l’Agora pour donner leurs avis, critiquer la société, etc. Le théâtre est un formidable espace pour faire réfléchir, pour poser des questions, dénoncer que notre société n’est pas juste. Il le peut encore aujourd’hui : c’est ça qui m’intéresse. Mais ce travail n’est possible que dans un rapport « donnant donnant » entre le comédien et le spectateur qui est, au final, un partenaire : moi, sur scène, je te dis un texte et toi, dans la salle, tu me donnes ton écoute. C’est un va-et-vient et chaque représentation est reçue différemment chaque fois. Ce qui m’anime, c’est l’action qu’on mène ici. Je n’ai pas d’ambition personnelle, je n’ai qu’une ambition de projet.
Le Studio Théâtre de Stains n’est pas réservé qu’au théâtre…
M.N. : Non, il faut d’abord préciser qu’on est un lieu de création avant d’être un lieu de diffusion. Grâce aux différentes subventions dont nous bénéficions, nous avons réussi à mettre en place des passerelles pour accueillir des artistes issus d’autres disciplines (danse, chant, cirque, vidéo..) qui viennent ici en résidence pour travailler à l’ébauche ou l’élaboration d’un spectacle. L’idée, c’est de créer un « vivier » de disciplines en proposant toute l’année des ateliers ou des stages pratiques, qui s’adressent aussi bien aux enfants qu’aux adultes, à des tarifs très accessibles, Concrètement, il est possible de faire un stage de marionnettes, de trapèze, de chant, de tango au STS. C’est important de pouvoir interconnecter différentes expressions artistiques.
Quel regard portez-vous sur la politique culturelle aujourd’hui ?
M.N. : Vous savez, la culture, on en parle à « longueur de discours » politique depuis des décennies, quel que le soit le pouvoir en place : il faut construire des bibliothèques, il faut aller au théâtre, il faut encourager la création, soutenir le spectacle vivant… Mais, dans la réalité, la culture est systématiquement pénalisée dans les contextes économiques difficiles. Et c’est d’autant plus dramatique que lire un livre, découvrir une œuvre dans un musée, aller voir une pièce, c’est aussi important que d’engager des travaux sur la voirie. La culture représente ce qu’il y a de plus important dans notre société, elle permet de construire sa personnalité, d’aiguiser son sens critique, son imaginaire, sa créativité. Elle permet de se donner des outils pour prendre sa vie en mains. Si vous n’avez pas les livres, si vous n’avez pas les auteurs, si vous n’avez pas les œuvres, si vous n’allez pas voir les musées, vous êtes sclérosé. Il faut se battre pour rendre la culture accessible à tous, ça ne doit pas être réservé à une élite. Je vois tous les jours l’impact qu’a une action artistique ou un projet culturel sur les jeunes. Je ne dis pas que ça va sauver tout le monde et la terre entière mais j’ai l’exemple de jeunes ici qui seraient aujourd’hui à la marge s’ils n’avaient pas franchi les portes de ce lieu. Par exemple, l’un de nos techniciens : je l’ai rencontré la première fois sur le pas de la porte, il y a 18 ans. Il taguait le mur du théâtre ce jour-là. On lui a ouvert la porte malgré tout et depuis, il n’est plus jamais reparti. Aujourd’hui, il a 30 ans et est devenu régisseur chez nous.
Quel a été votre parcours ?
M.N.: J’ai toujours voulu être comédienne. J’ai fait des études théâtrales, j’ai suivi les cours Florent et j’ai évolué dans ce métier quelques années. Mais à un moment, j’ai senti qu’il me manquait une dimension humaine dans ce que je faisais. Je trouvais notamment que la réinterprétation de certaines œuvres par des metteurs en scène super stars prenaient le pas sur le texte et les spectateurs en étaient presque oubliés. On allait voir davantage le Misanthrope de Chéreau que le Misanthrope de Molière. Et puis, je n’aimais pas en tant que comédienne attendre le désir des autres. J’avais besoin d’être dans l’action, d’exprimer des choses, de créer mes propres projets. J’avais besoin d’être cohérente entre ce que je pense en tant que citoyenne et ce que j’ai envie d’être en tant qu’artiste. Et cette cohérence, je l’ai trouvée ici entre ce que je pense, ce que je dis et ce que je fais.
Crédit :Benoîte Fanton
Aujourd’hui, comment élaborez-vous votre saison ?
M.N. : Les projets arrivent souvent à moi. J’ai pas mal travaillé sur le témoignage vivant, sur les paroles de femmes, victimes de violence. On a fait des spectacles sur ces thèmes. J’ai monté également des classiques, mais je « rentre » généralement par une thématique, par un sujet. Cette année, j’avais envie de travailler sur l’enfance et sur l’adolescence parce que je trouve qu’on est dans une société où les enfants et les personnes âgées sont complètement marginalisés. Et une société qui méprise à ce point ses enfants et ses aînés est une société en péril. Je suis tombée sur le roman De Grandes Espérances de Charles Dickens. J’ai eu envie de partir de ce conte de fée, de cette belle histoire pour véhiculer des problématiques sociales importantes et toujours actuelles : quand on change de classe sociale, doit-on renier le milieu d’où l’on vient ? L’amour des siens n’est-il pas aussi important que la richesse matérielle que l’on peut acquérir ?
Quel metteur en scène êtes-vous ? Comment travaillez-vous au quotidien ?
M.N.: Personnellement, je ne peux travailler que dans une bonne ambiance. J’ai besoin d’être en osmose avec les gens, contrairement à certains metteurs en scène qui n’évoluent que dans le conflit. Moi, je ne fonctionne que dans l’amour, l’échange et la douceur. Je pense qu’on obtient beaucoup plus des autres quand ils sont en confiance. Raison pour laquelle je ne travaille qu’avec des personnes que j’ai choisies. C’est pour cela que je prends mon temps quand je fais les distributions et qu’à talent égal, je choisirais toujours la personne la plus ouverte et la plus constructive. C’est très important que les comédiens aient envie de travailler ici parce qu’on est sur un territoire particulier. Dans mon travail de mise en scène, c’est réellement formidable d’avoir des personnes « vivantes » devant vous et qui ont des choses à dire et à partager.
Crédit : Benoîte Fanton
De quoi êtes-vous la plus fière dans ce lieu ?
M.N.: Ma plus grande fierté, c’est qu’un jour, ici, ont été assis côte à côte le président de la faculté de Paris 8 et une femme en boubou qui venait au théâtre pour la première fois. La réussite du Studio, je crois que c’est ça, c’est de réussir à mélanger des gens qui a priori n’étaient pas prédestinés à se rencontrer. Le théâtre, c’est le lieu de la réconciliation.
Merci Marjorie. Et pour conclure, votre mot de théâtre préféré ?
M.N.: Partage !
Propos recueillis par Elisabeth Donetti
Pour aller plus loin :
Studio Théâtre de Stains, 19 rue Carnot · 93420 Stains
Une navette gratuite aller/retour est stationnée au départ du métro Porte-de-la-Chapelle à 20h (15h15 le dimanche) et du métro Saint-Denis-Université à 20h15 (15h35 le dimanche).
Merci à Aurélie Platania, chargée de relations publiques du Studio-Théâtre de Stains, pour l’organisation de cette rencontre.