FESTIVAL OFF AVIGNON 2026 – SOIE – THÉÂTRE DES CORPS-SAINTS (vu au LUCERNAIRE)

♥♥♥ Aussi chatoyante et délicate que l’étoffe dont il est question, la mise en scène que William Mesguish a tissée autour de ce court roman d’Alessandro Baricco nous transporte dans l’univers des éleveurs de vers à soie, industrie florissante au XIXe siècle, menacée par une maladie qui contamine les œufs. Pour tenter de sauver sa ville de la faillite, Hervé Joncour traversera le monde à quatre reprises pour rapporter des œufs du Japon et fera une rencontre qui bouleversera sa vie sans histoire.

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FESTIVAL OFF D’AVIGNON 2026 – OBLOMOV –THÉÂTRE 3T LES PLATANES

♥♥♥♥ Se lèvera ou se lèvera pas ? Oblomov est une sorte d’« aquaboniste » qui vit dans la Russie de la fin du XIXe siècle, dirigée par une aristocratie en pleine décadence. Reclus dans son appartement avec son vieux domestique Zakhar, il passe toutes ses journées au lit, repoussant sans cesse les tâches de la vie courante qu’il juge futiles. Le cadre feutré de la petite salle de l’Essaïon se prête merveilleusement à la mise en scène intimiste adoptée par Jacques Connort pour ce drôle de duo maître-valet.

Nous sommes littéralement dans la chambre d’Oblomov, plongée dans une semi-obscurité, presque au pied de son lit, où le jeune trublion se complaît à se tourner et se retourner devant nous dans un fouillis de draps et d’oreillers. Ce lit, qui occupe tant de place dans la vie d’Oblomov (et sur scène), semble symboliser toute son existence, cocon douillet qui le protège de la réalité. À ses côtés, Zakhar incarne une figure stable et bienveillante, quasi paternelle, qui exhorte vainement son maître à sortir de son apathie et à assumer ses responsabilités.

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FESTIVAL OFF AVIGNON 2026 – ROBERTO ZUCCO

♥♥♥♥ Violence des passions, catharsis, issue fatale… tous les ingrédients de la tragédie antique sont réunis. Sauf que l’histoire est réelle et s’est passée au XXe siècle, en France. Originaire de Mestre, en Italie, Roberto Succo (avec un S et non un Z, comme l’écrit Bernard-Marie Koltès) a tué ses parents alors qu’il était âgé de 19 ans. Enfermé dans un asile psychiatrique, il s’est enfui. Commence alors une cavale sanglante en France au cours de l’année 1987, où il enchaîne viols et meurtres. De ses motivations, on ne saura rien. Très vite, après le suicide de Succo, en 1988, Koltès s’empare de ce fait divers et le hisse à la hauteur d’un mythe, provoquant le scandale à l’époque. Rose Noël le fait revivre à travers une mise en scène immersive très maîtrisée, où musique, chant, jeu et lumières se conjuguent pour composer une atmosphère oppressante, tout en tension.

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LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE – THÉÂTRE LA PÉPINIÈRE

♥♥♥♥ Comment entrer dans la tête de « l’Ange de la mort », l’un des plus célèbres criminels nazis, tristement connu pour ses expérimentations « médicales » sur de nombreux juifs à Auschwitz ? En choisissant de raconter la cavale après-guerre de ce médecin tortionnaire, Olivier Guez (La Disparition de Josef Mengele, prix Renaudot 2017) s’est emparé d’un sujet à la fois fascinant et périlleux. Fascinant parce qu’il retrace comment un homme ayant commis de telles atrocités a réussi à échapper à la justice pendant plus de trente ans. Périlleux parce que celui-ci a laissé peu de traces sur son parcours intérieur, hormis dans des carnets intimes retrouvés au Brésil et vendus aux enchères en 2011. Adapté et interprété par Mikaël Chirinian, le spectacle nous plonge dans la longue fuite d’un homme traqué qui ne connaîtra jamais le remords – un homme ordinaire, somme toute, comme ils étaient des milliers sous le IIIe Reich, persuadés de leur bon droit.

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LA SOIRÉE DIAPO & LE ROMAN PHOTO

♥♥♥ Qui n’a jamais vécu une soirée entre copains où l’on projetait les photos des dernières vacances, oscillant entre attendrissement et ennui poli ? C’est de ce rituel banal que s’empare le collectif suisse BPM pour explorer les méandres de la mémoire et du hasard. Remarqué au Festival d’Avignon en 2021, ce trio a fait des objets obsolètes sa spécialité : après la cassette, le vélomoteur, le téléphone à cadran rotatif, le téléviseur à tube cathodique et même… le service à asperges, il récidive avec le carrousel à diapositives – dernier né de leur « Collection » de spectacles-sketches.

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PSYCHODRAME – THÉÂTRE 13

♥♥♥♥ Où commence le théâtre, où finit la thérapie ? Cette frontière trouble, Lisa Guez en fait le cœur battant de son nouveau spectacle en s’emparant du psychodrame thérapeutique – ce dispositif où l’on rejoue ses traumatismes pour s’en libérer. Comme au théâtre, les patientes incarnent des personnages ou même des objets, mais l’enjeu diffère radicalement : ici, jouer, c’est guérir. La metteuse en scène des Femmes de Barbe-Bleue, déjà chroniqué ici, poursuit son exploration des psychés féminines à travers quatre cas réunis dans un centre psychiatrique : une psychotique, une « femme-serpent » qui vit mal sa maternité, une érotomane et une agressive. Nous allons suivre l’élaboration de leur psychodrame avec leurs soignantes – meneuse de séance et thérapeutes – à travers des jeux de rôles qui brouillent peu à peu les frontières entre cure et fiction.

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BREAK THE ROCK – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥♥ « Eh bien voilà. La boîte de Pandore, d’où se sont échappés la guerre, le mensonge, la réalité déformée, l’indifférence – le monde l’a bien ouverte. Maintenant, nous devons tous apprendre à vivre dans cette nouvelle réalité. »
Ce constat terrible, c’est celui du collectif ukrainien Dakh Daughters, qui traverse comme un leitmotiv leur nouvel opus musical. Depuis leur révélation sur la scène française en 2013, et dans la lignée de leur spectacle Danse macabre, en 2023, avec le même metteur en scène, Vlad Troiskyi, ces quatre artistes – Nataliya Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomiia Melnyk, Ganna Nikitina – mènent une carrière internationale, portant haut la voix de leur pays déchiré. Multi-instrumentistes, comédiennes, chanteuses à la puissance vocale stupéfiante, elles se battent pour défendre la paix et la liberté, transformant la douleur en force créatrice. En ce 10 février, dans la grande salle du Théâtre du Rond-Point, elles ont tenu leur promesse : briser la roche – Break the Rock – pour en extraire la lumière.

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TOUT-MOUN (danse) – MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC

♥♥♥♥ Dix corps, dix langues, dix cultures réunis sur un même plateau, avec pour seuls points communs la jeunesse des interprètes et le fait qu’ils sont tous originaires « des Suds » : voilà le choix audacieux qu’ont fait Héla Fattoumi et Éric Lamoureux avec Tout-Moun. Leur spectacle puise son inspiration dans la pensée du poète et philosophe Édouard Glissant, et son concept de créolisation – cette vision du monde comme brassage perpétuel qui, bien qu’ancrée aux Antilles, concerne l’humanité tout entière. « Il faut que toutes les langues du monde entrent sur la grande scène du monde, des plus petites aux plus grandes », disait Glissant. Les deux chorégraphes ont repris à leur compte cette ambition, créant un espace scénique où la diversité devient force commune.

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PLING-KLANG – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥♥ Il faut une certaine audace pour transformer un banal meuble en kit en terrain d’exploration existentielle. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Étienne Manceau et Mathieu Despoisse (avec la complicité de Bram Dobbelaere à l’écriture) avec ce spectacle qui emprunte autant au théâtre qu’au cirque contemporain. Qui s’attendrait à ce qu’un assemblage de tourillons et de vis devienne le prétexte à une réflexion sensible sur la masculinité, les relations amoureuses et les normes qui nous façonnent ? Ceux qui ont déjà tenté de monter un meuble Ikea avec un(e) ami(e) – entre vis manquantes et notice incompréhensible – saisiront immédiatement la portée comique de l’entreprise.

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CUT ! DES HISTOIRES, DES VIES – LA VILLETTE

♥♥♥♥ Rares sont les mises en scène qui assument pleinement leur refus de la linéarité narrative. Pour son sixième spectacle en tant qu’autrice et metteuse en scène, Mathilda May fait le pari d’un théâtre fragmenté, qui emprunte autant au zapping compulsif de nos écrans qu’aux techniques du montage cinématographique. Ici, point d’intrigue à suivre ni de personnages à accompagner sur la durée : seulement un kaléidoscope de vies qui se succèdent à une cadence vertigineuse, nous laissant à peine le temps de saisir une émotion avant de basculer dans une autre séquence. Ce refus du récit traditionnel n’est pas gratuit – il évoque avec une acuité troublante notre rapport contemporain au temps et à l’attention, ce scroll perpétuel qui nous fait glisser d’un sujet à l’autre sans jamais vraiment nous arrêter.

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