Première époque. 1917, la victoire était entre nos mains
♥♥♥♥ Comment, en 2022, la tentative d’invasion, d’asservissement, de destruction d’un pays indépendant comme l’Ukraine a-t-elle été possible par la Russie dirigée par Vladimir Poutine ? Pour tenter de répondre à cette question, le Théâtre du Soleil remonte jusqu’en février 1917 pour raconter l’accouchement des deux systèmes politiques qui ont changé le monde : le nazisme et le bolchevisme. La première époque de cette fresque couvre les années 1917-1918. La deuxième, créée l’année prochaine, se déploiera jusqu’en 1945. La troisième poursuivra l’aventure jusqu’à nos jours. Ici sont les dragons, l’épopée des origines de la situation politique actuelle.
Dans la cartographie médiévale, précise Ariane Mnouchkine, Ici sont les Dragons« désigne des lieux encore inconquis à l’époque, inhabités, croyait-on, et dangereux […]. Dans cette terra incognita que nous explorons et qui parcourt les XXe et XXIe siècles, les dragons sont » Lénine, Trotski, Staline, Hitler… Des hommes. Des monstres sanguinaires.
♥♥♥ Dès la fin du XVIIIe siècle, les juifs s’installent à Odessa, ville mythique autant qu’indomptable. Au fil des décennies, la ville s’inspire de leur culture musicale, de leur histoire, de leur quotidien. C’est pourquoi les chansons populaires d’Odessa sont souvent de style klezmer, inspirées par la culture yiddish qui n’a pas son pareil pour transformer le côté tragique de la vie en éclat de joie.
Tous les samedis après-midi, le Cabaret Odessa, de Vladimir et Elena Ant, ensoleille la Cartoucherie dans la froidure de l’hiver. Le public s’installe autour des grandes tables du bar du Théâtre du Soleil et le spectacle commence ! Humour et malice s’invitent tout au long du programme (en français, textes et chansons), des chansons populaires héritées de la musique klezmer pour célébrer dans la joie l’âme insoumise et la résistance de cette cité légendaire et de ses habitants. Quelques portées de notes et nous voilà transportés sur les bords de la mer Noire… Applaudissements à toute la troupe de Cabaret Odessa.
♥♥♥♥Je les avais découvertes dans le magnifique Antigone de Lucie Berelowitch – en russe et en ukrainien – où les Dakh Daughters incarnaient un chœur tragique d’une puissance sidérante. À la fois comédiennes, musiciennes et chanteuses, reconnaissables entre toutes avec leur look néogothique, les six artistes de cette compagnie créée à Kiev par Vlad Troitskyi (une septième est restée en Ukraine) mettent cette fois leurs talents au service d’un spectacle intense, oscillant entre révolte et émotion. Danse macabre est un cri de résistance contre l’invasion russe – mais un cri qui réussit à faire émerger la poésie du chaos.
D’emblée, l’esthétique visuelle frappe par sa force évocatrice. Grâce à une scénographie inspirée, les valises de ceux et celles qui fuient se transforment selon les besoins en immeubles avec leurs fenêtres éclairées, en abris précaires ou encore en autels. Les subtils jeux de lumière accentuent cette ambiance apocalyptique, au milieu de laquelle les artistes courent sous le fracas des obus, s’écroulent, se relèvent, dans une danse sans fin. L’atmosphère sombre nous plonge au cœur de la guerre en Ukraine, à travers la musique, mais aussi des textes et des témoignages – ô combien poignants – d’anonymes.
Du chant guerrier à la chanson folklorique, en passant par ces confessions déchirantes qui décrivent les horreurs des combats, Danse macabre maintient un équilibre rare entre rage et tendresse. Les Dakh Daughters apportent leur touche inclassable – à mi-chemin entre esthétique contemporaine et cabaret punk, rappelant l’énergie survoltée d’une Nina Hagen. Leurs chants façonnent une ambiance hypnotique qui ne faiblit jamais. Nous ressentons la souffrance de ceux qui vivent la guerre dans leur chair, mais aussi dans leur âme, comme les nombreux exilés ukrainiens dans le monde – dont font partie les artistes elles-mêmes. Les témoignages, hélas intemporels, montrent que le viol est sciemment utilisé comme arme de guerre pour briser l’adversaire.
Reste cette image finale qui s’impose : six femmes saluant en brandissant le drapeau bleu et jaune, et toute la salle – composée en partie d’Ukrainiens venus soutenir la cause de leur pays – qui se lève d’un seul mouvement. Danse macabre est une magnifique ode à la culture et au peuple ukrainiens, à leur courage et leur capacité de résilience.
Le billet de Véronique
DANSE MACABRE Théâtre du Soleil La Cartoucherie Route-du-Champ-de-Manœuvre 75012 Paris
Jusqu’au 2 avril 2023 Du mercredi au samedi à 20 h Le dimanche à 14 h 30 Relâche le 29 mars
♥♥♥♥ Voici un spectacle musical et théâtral bien enlevé, mis en scène par Simon Abkarian, qui nous emmène loin, très loin, de l’autre côté de la Méditerranée – et même au-delà –, là où le soleil réchauffe les corps et les cœurs, fait vibrer les sons et les couleurs, et exploser la vie avec générosité. De la générosité, Nathalie Joly et sa sœur Valérie en ont à revendre. Pendant une heure, nous sommes emportés dans un tourbillon d’émotions intenses qui nous fait passer sans transition de la joie à la mélancolie.