PLING-KLANG – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥♥ Il faut une certaine audace pour transformer un banal meuble en kit en terrain d’exploration existentielle. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Étienne Manceau et Mathieu Despoisse (avec la complicité de Bram Dobbelaere à l’écriture) avec ce spectacle qui emprunte autant au théâtre qu’au cirque contemporain. Qui s’attendrait à ce qu’un assemblage de tourillons et de vis devienne le prétexte à une réflexion sensible sur la masculinité, les relations amoureuses et les normes qui nous façonnent ? Ceux qui ont déjà tenté de monter un meuble Ikea avec un(e) ami(e) – entre vis manquantes et notice incompréhensible – saisiront immédiatement la portée comique de l’entreprise.

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CUT ! DES HISTOIRES, DES VIES – LA VILLETTE

♥♥♥♥ Rares sont les mises en scène qui assument pleinement leur refus de la linéarité narrative. Pour son sixième spectacle en tant qu’autrice et metteuse en scène, Mathilda May fait le pari d’un théâtre fragmenté, qui emprunte autant au zapping compulsif de nos écrans qu’aux techniques du montage cinématographique. Ici, point d’intrigue à suivre ni de personnages à accompagner sur la durée : seulement un kaléidoscope de vies qui se succèdent à une cadence vertigineuse, nous laissant à peine le temps de saisir une émotion avant de basculer dans une autre séquence. Ce refus du récit traditionnel n’est pas gratuit – il évoque avec une acuité troublante notre rapport contemporain au temps et à l’attention, ce scroll perpétuel qui nous fait glisser d’un sujet à l’autre sans jamais vraiment nous arrêter.

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TOUTES LES PETITES CHOSES QUE J’AI PU VOIR – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥ Qui ne connaît pas les nouvelles de Carver risque d’être dérouté par ce spectacle ; a contrario, les admirateurs de l’écrivain y retrouveront son univers si singulier. En adaptant quelques courtes histoires (dont Les Vitamines du bonheur) pour la scène, la comédienne et metteuse en scène Olivia Corsini parvient à restituer le trait incisif de celui que l’on surnomme le « Tchekov américain », décrivant la vie des laissés-pour-compte de l’Amérique désenchantée des années 1970. Né en Oregon en 1938, Carver a multiplié les petits boulots avant de connaître le succès et de mourir prématurément d’un cancer à l’âge de 50 ans. Comme souvent chez lui, le désespoir côtoie la dérision, une dérision qui semble être le symptôme d’une lucidité ultime.

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SAINT-EXUPÉRY, LE COMMANDEUR DES OISEAUX – LE LUCERNAIRE

♥♥♥♥ « La vie étriquée me terrifie. Et puis j’ai découvert l’avion, et cette aventure folle de l’Aéropostale. […] Mais cette folie est bien plus raisonnable que de mourir à petit feu, de son vivant, inanimé, étouffé dans un quotidien. »
Cette phrase pourrait à elle seule résumer le portrait de Saint-Exupéry que propose le spectacle : celui d’un homme habité par l’urgence de vivre, de voler, de se dépasser. Dans un décor volontairement épuré – un fragment de carlingue, une toile de fond évoquant tour à tour le ciel ou le désert –, le metteur en scène Benoît Lavigne privilégie la suggestion à la reconstitution. La pièce rappelle avec justesse que Saint-Exupéry ne fut pas seulement l’écrivain du Petit Prince, mais aussi un homme d’action, aviateur de l’Aéropostale et témoin engagé de son temps. Par petites touches, cette évocation biographique embrasse les multiples facettes du personnage : le pilote intrépide, l’idéaliste humaniste, l’amoureux tourmenté.

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RÊVES (CIRQUE INSHI) – LA SCALA PARIS

♥♥♥♥ Créé par Roman Khafizov et Volodymir Koshevoy en 2020, le cirque ukrainien Inshi, aujourd’hui en exil, réunit une équipe de sept jeunes artistes (deux femmes et cinq hommes) de l’Académie municipale de Kiev, l’une des plus renommées au monde. Son deuxième spectacle, qui porte le nom prédestiné Rêves, nous transporte loin du tumulte de la guerre et de ses horreurs quotidiennes. Formé à la danse, le metteur en scène Roman Khafizov impose une écriture scénique singulière, où l’acrobatie ne se conçoit jamais comme une fin en soi. Les disciplines circassiennes tels que les agrès dialoguent étroitement avec la danse et la musique, composant un langage corporel d’une grande beauté. Dans une atmosphère de clair-obscur soigneusement maîtrisée, les numéros s’enchaînent avec une virtuosité impressionnante, toujours mise au service du propos.

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IL NE FAUT JURER DE RIEN – THÉÂTRE 14

♥♥♥  Premier ou deuxième (selon l’ordre que l’on a choisi) volet du cycle consacré à Alfred de Musset par le metteur en scène et scénographe Éric Vigner, cette comédie alerte met en scène un jeune dandy libertin, Valentin (Nathan Moreira, remarquable d’aisance !), bien décidé à ne jamais subir le sort des hommes mariés, tous trompés par leur femme selon lui. Mais son oncle, le riche négociant Van Buck (Paolo Malassis, très bien), désireux de ne plus éponger ses dettes, lui a déjà trouvé un excellent parti, Cécile, et a arrangé le mariage avec sa mère, la baronne de Mantes.

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IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE – THÉÂTRE 14

♥♥♥ Dans le cadre du Centre de recherche et de création théâtrale de Pau, consacré au répertoire du XVIIe au XIXe siècle, le metteur en scène et scénographe Éric Vigner a revisité deux œuvres d’Alfred de Musset qu’il présente actuellement au Théâtre 14, souhaitant apporter au public un éclairage renouvelé sur son répertoire à la fois méconnu et complexe.

Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, il signe une adaptation originale et brillante de cet adage d’Alfred de Musset en un acte, illustrant les atermoiements de l’amour. Cette joute verbale (et gestuelle, ici) entre deux personnages au faîte de leur maturité, une marquise et un comte, retenus ensemble dans le salon de la première entre deux orages, prend des accents contemporains grâce à une scénographie épurée et séduisante. Au fur et à mesure que la pièce avance et que leurs sentiments se dévoilent, les comédiens glissent sur la scène pour ouvrir et fermer en alternance de grands panneaux coulissants. Leurs silhouettes élégantes et stylisées se découpent en ombres chinoises sur un écran lumineux.

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DÉCONNECTÉS – THÉÂTRE LA BOUSSOLE

♥♥♥Du fait d’une interruption de sa box, Nicolas, un sexologue asocial et grognon, un peu frigide sur le plan des émotions, se retrouve coupé d’Internet. C’est le moment que choisit sa sœur, la toujours enthousiaste Sophie, pour débarquer afin de lui présenter son tout nouveau petit ami, Dimitri, rencontré sur un site, accompagnée de son amie Jen (pour Jennifer), complètement accro aux réseaux sociaux. En voyant tous ses invités rivés sur leurs portables, Nicolas, exaspéré par la tournure que prend la soirée, les met au défi de s’en passer pendant une heure et les enferme dans son coffre-fort. Confisqués les joujous techno, retrouvons la joie de communiquer en direct ! Mais contre toute attente, ce sevrage obligé va déclencher une série d’événements aussi inattendus qu’hilarants.

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VOUS N’AUREZ PAS MA HAINE – THÉÂTRE ACTUEL LA BRUYÈRE

♥♥♥♥ Adapter au théâtre le livre d’Antoine Leiris, écrit après l’attentat du Bataclan, en 2015, dans lequel il a perdu sa compagne, Hélène, n’est pas une chose aisée. D’autant qu’une adaptation a déjà été créée, en 2017, avec Raphaël Personnaz, qui a connu un grand succès. Mais c’est sans doute la force de ce livre de continuer son existence propre – indépendamment de celle de son auteur –, pour raconter avec des mots aussi sensibles que puissants, comment un homme, journaliste et maintenant écrivain, a refusé de céder à la haine pour faire de sa tragédie personnelle une histoire de deuil comme les autres, au-delà du contexte terroriste. Comme il le dit fort justement, une perte, qu’elle soit liée à un attentat, à un accident ou quoi que ce soit d’autre, est une fatalité qui peut nous toucher à n’importe quel moment de notre existence, et cela reste une douleur incommensurable.

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PEU IMPORTE – LA SCALA PARIS

♥♥♥ « Peu importe » : l’expression reviendra plusieurs fois au cours de la pièce dans la bouche de l’un ou l’autre des personnages, traduisant l’agacement devant l’échec de toute tentative de communication. Dans cette pièce, traduite et orchestrée avec brio par Robin Ormond, le dramaturge allemand contemporain Marius von Mayenburg (remarqué notamment pour Le Moche) dissèque l’usure de la relation dans un couple, voué à se jeter à la tête les mêmes reproches, à répéter le même conflit, comme dans un cycle infernal.

La pièce s’ouvre avec le retour de Simone d’un voyage d’affaires auprès de son époux, Erik, qui travaille à la maison et s’occupe de leurs enfants. Un couple « à l’avant-garde », comme aime à le répéter Simone. Un partage des rôles équitable en apparence mais qui, très vite, se révèle asphyxiant pour lui comme pour elle. Dans une parodie de couple uni, elle lui a rapporté un cadeau qu’il n’a visiblement pas envie de découvrir. Au milieu d’un décor encombré de paquets aussi nombreux qu’inutiles (symbole de la société de consommation), va se dérouler à un rythme très soutenu un tête-à-tête qui vire rapidement à l’affrontement, dans une langue acérée qui souligne la mauvaise foi, les incohérences et les contradictions de chacun.

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