PSYCHODRAME – THÉÂTRE 13

♥♥♥♥ Où commence le théâtre, où finit la thérapie ? Cette frontière trouble, Lisa Guez en fait le cœur battant de son nouveau spectacle en s’emparant du psychodrame thérapeutique – ce dispositif où l’on rejoue ses traumatismes pour s’en libérer. Comme au théâtre, les patientes incarnent des personnages ou même des objets, mais l’enjeu diffère radicalement : ici, jouer, c’est guérir. La metteuse en scène des Femmes de Barbe-Bleue, déjà chroniqué ici, poursuit son exploration des psychés féminines à travers quatre cas réunis dans un centre psychiatrique : une psychotique, une « femme-serpent » qui vit mal sa maternité, une érotomane et une agressive. Nous allons suivre l’élaboration de leur psychodrame avec leurs soignantes – meneuse de séance et thérapeutes – à travers des jeux de rôles qui brouillent peu à peu les frontières entre cure et fiction.

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BREAK THE ROCK – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥♥ « Eh bien voilà. La boîte de Pandore, d’où se sont échappés la guerre, le mensonge, la réalité déformée, l’indifférence – le monde l’a bien ouverte. Maintenant, nous devons tous apprendre à vivre dans cette nouvelle réalité. »
Ce constat terrible, c’est celui du collectif ukrainien Dakh Daughters, qui traverse comme un leitmotiv leur nouvel opus musical. Depuis leur révélation sur la scène française en 2013, et dans la lignée de leur spectacle Danse macabre, en 2023, avec le même metteur en scène, Vlad Troiskyi, ces quatre artistes – Nataliya Halanevych, Ruslana Khazipova, Solomiia Melnyk, Ganna Nikitina – mènent une carrière internationale, portant haut la voix de leur pays déchiré. Multi-instrumentistes, comédiennes, chanteuses à la puissance vocale stupéfiante, elles se battent pour défendre la paix et la liberté, transformant la douleur en force créatrice. En ce 10 février, dans la grande salle du Théâtre du Rond-Point, elles ont tenu leur promesse : briser la roche – Break the Rock – pour en extraire la lumière.

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TOUT-MOUN (danse) – MUSÉE DU QUAI BRANLY-JACQUES CHIRAC

♥♥♥♥ Dix corps, dix langues, dix cultures réunis sur un même plateau, avec pour seuls points communs la jeunesse des interprètes et le fait qu’ils sont tous originaires « des Suds » : voilà le choix audacieux qu’ont fait Héla Fattoumi et Éric Lamoureux avec Tout-Moun. Leur spectacle puise son inspiration dans la pensée du poète et philosophe Édouard Glissant, et son concept de créolisation – cette vision du monde comme brassage perpétuel qui, bien qu’ancrée aux Antilles, concerne l’humanité tout entière. « Il faut que toutes les langues du monde entrent sur la grande scène du monde, des plus petites aux plus grandes », disait Glissant. Les deux chorégraphes ont repris à leur compte cette ambition, créant un espace scénique où la diversité devient force commune.

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PLING-KLANG – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥♥ Il faut une certaine audace pour transformer un banal meuble en kit en terrain d’exploration existentielle. C’est pourtant le pari qu’ont relevé Étienne Manceau et Mathieu Despoisse (avec la complicité de Bram Dobbelaere à l’écriture) avec ce spectacle qui emprunte autant au théâtre qu’au cirque contemporain. Qui s’attendrait à ce qu’un assemblage de tourillons et de vis devienne le prétexte à une réflexion sensible sur la masculinité, les relations amoureuses et les normes qui nous façonnent ? Ceux qui ont déjà tenté de monter un meuble Ikea avec un(e) ami(e) – entre vis manquantes et notice incompréhensible – saisiront immédiatement la portée comique de l’entreprise.

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CUT ! DES HISTOIRES, DES VIES – LA VILLETTE

♥♥♥♥ Rares sont les mises en scène qui assument pleinement leur refus de la linéarité narrative. Pour son sixième spectacle en tant qu’autrice et metteuse en scène, Mathilda May fait le pari d’un théâtre fragmenté, qui emprunte autant au zapping compulsif de nos écrans qu’aux techniques du montage cinématographique. Ici, point d’intrigue à suivre ni de personnages à accompagner sur la durée : seulement un kaléidoscope de vies qui se succèdent à une cadence vertigineuse, nous laissant à peine le temps de saisir une émotion avant de basculer dans une autre séquence. Ce refus du récit traditionnel n’est pas gratuit – il évoque avec une acuité troublante notre rapport contemporain au temps et à l’attention, ce scroll perpétuel qui nous fait glisser d’un sujet à l’autre sans jamais vraiment nous arrêter.

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TOUTES LES PETITES CHOSES QUE J’AI PU VOIR – THÉÂTRE DU ROND-POINT

♥♥♥ Qui ne connaît pas les nouvelles de Carver risque d’être dérouté par ce spectacle ; a contrario, les admirateurs de l’écrivain y retrouveront son univers si singulier. En adaptant quelques courtes histoires (dont Les Vitamines du bonheur) pour la scène, la comédienne et metteuse en scène Olivia Corsini parvient à restituer le trait incisif de celui que l’on surnomme le « Tchekov américain », décrivant la vie des laissés-pour-compte de l’Amérique désenchantée des années 1970. Né en Oregon en 1938, Carver a multiplié les petits boulots avant de connaître le succès et de mourir prématurément d’un cancer à l’âge de 50 ans. Comme souvent chez lui, le désespoir côtoie la dérision, une dérision qui semble être le symptôme d’une lucidité ultime.

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SAINT-EXUPÉRY, LE COMMANDEUR DES OISEAUX – LE LUCERNAIRE

♥♥♥♥ « La vie étriquée me terrifie. Et puis j’ai découvert l’avion, et cette aventure folle de l’Aéropostale. […] Mais cette folie est bien plus raisonnable que de mourir à petit feu, de son vivant, inanimé, étouffé dans un quotidien. »
Cette phrase pourrait à elle seule résumer le portrait de Saint-Exupéry que propose le spectacle : celui d’un homme habité par l’urgence de vivre, de voler, de se dépasser. Dans un décor volontairement épuré – un fragment de carlingue, une toile de fond évoquant tour à tour le ciel ou le désert –, le metteur en scène Benoît Lavigne privilégie la suggestion à la reconstitution. La pièce rappelle avec justesse que Saint-Exupéry ne fut pas seulement l’écrivain du Petit Prince, mais aussi un homme d’action, aviateur de l’Aéropostale et témoin engagé de son temps. Par petites touches, cette évocation biographique embrasse les multiples facettes du personnage : le pilote intrépide, l’idéaliste humaniste, l’amoureux tourmenté.

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RÊVES (CIRQUE INSHI) – LA SCALA PARIS

♥♥♥♥ Créé par Roman Khafizov et Volodymir Koshevoy en 2020, le cirque ukrainien Inshi, aujourd’hui en exil, réunit une équipe de sept jeunes artistes (deux femmes et cinq hommes) de l’Académie municipale de Kiev, l’une des plus renommées au monde. Son deuxième spectacle, qui porte le nom prédestiné Rêves, nous transporte loin du tumulte de la guerre et de ses horreurs quotidiennes. Formé à la danse, le metteur en scène Roman Khafizov impose une écriture scénique singulière, où l’acrobatie ne se conçoit jamais comme une fin en soi. Les disciplines circassiennes tels que les agrès dialoguent étroitement avec la danse et la musique, composant un langage corporel d’une grande beauté. Dans une atmosphère de clair-obscur soigneusement maîtrisée, les numéros s’enchaînent avec une virtuosité impressionnante, toujours mise au service du propos.

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IL NE FAUT JURER DE RIEN – THÉÂTRE 14

♥♥♥  Premier ou deuxième (selon l’ordre que l’on a choisi) volet du cycle consacré à Alfred de Musset par le metteur en scène et scénographe Éric Vigner, cette comédie alerte met en scène un jeune dandy libertin, Valentin (Nathan Moreira, remarquable d’aisance !), bien décidé à ne jamais subir le sort des hommes mariés, tous trompés par leur femme selon lui. Mais son oncle, le riche négociant Van Buck (Paolo Malassis, très bien), désireux de ne plus éponger ses dettes, lui a déjà trouvé un excellent parti, Cécile, et a arrangé le mariage avec sa mère, la baronne de Mantes.

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IL FAUT QU’UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE – THÉÂTRE 14

♥♥♥ Dans le cadre du Centre de recherche et de création théâtrale de Pau, consacré au répertoire du XVIIe au XIXe siècle, le metteur en scène et scénographe Éric Vigner a revisité deux œuvres d’Alfred de Musset qu’il présente actuellement au Théâtre 14, souhaitant apporter au public un éclairage renouvelé sur son répertoire à la fois méconnu et complexe.

Avec Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, il signe une adaptation originale et brillante de cet adage d’Alfred de Musset en un acte, illustrant les atermoiements de l’amour. Cette joute verbale (et gestuelle, ici) entre deux personnages au faîte de leur maturité, une marquise et un comte, retenus ensemble dans le salon de la première entre deux orages, prend des accents contemporains grâce à une scénographie épurée et séduisante. Au fur et à mesure que la pièce avance et que leurs sentiments se dévoilent, les comédiens glissent sur la scène pour ouvrir et fermer en alternance de grands panneaux coulissants. Leurs silhouettes élégantes et stylisées se découpent en ombres chinoises sur un écran lumineux.

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