JE N’AI PAS LU FOUCAULT. CHEFS-D’ŒUVRE EN PRISON — THÉÂTRE ESSAÏON

♥♥♥ Tout est parti d’une visite au Louvre avec des jeunes « éloignés de la culture » – expression convenue qui dit bien ce qu’elle veut dire. Ce jour-là, Céline Caussimon a découvert que ces adolescents avaient en réalité beaucoup de choses à dire sur les œuvres exposées, que l’art possédait cette capacité de lever les barrières sociales pour permettre à chacun d’exposer son point de vue. De cette intuition est né un projet singulier : demander à des personnes détenues de s’exprimer par écrit sur des chefs-d’œuvre de Basquiat, Cézanne, La Tour, Picasso ou Van Gogh. C’est cette expérience que la comédienne restitue aujourd’hui dans un seule en scène où se mêlent témoignage personnel et parole confisquée – celle de femmes et d’hommes que la société a placés hors de son champ.

Le dispositif scénique conçu par Sophie Gubri cultive la sobriété : quelques projections d’œuvres ou de mots sur le mur du fond suffisent à recréer l’atmosphère de ces ateliers carcéraux. Cette économie de moyens – qui n’est pas sans rappeler les contraintes matérielles auxquelles la comédienne était elle-même confrontée en prison, armée de son seul vidéoprojecteur et de quelques reproductions – accentue paradoxalement la force du propos. La mise en scène, simple mais rythmée, accompagne avec finesse les va-et-vient entre les anecdotes personnelles (l’appréhension de la première intervention, teintée d’humour, les interactions ubuesques avec le personnel pénitentiaire…) et les textes bruts des participants.

RUE CÉZANNE
C’est précisément dans ces écrits que réside le cœur battant du spectacle. Céline Caussimon incarne, avec une justesse troublante – juste une mimique, un changement d’attitude –, les personnages du monde carcéral : personnel administratif, surveillants, mais surtout ces détenus à qui elle redonne la parole, le temps d’une représentation. Leurs observations, décalées et souvent d’une pertinence inattendue, nous font redécouvrir des œuvres que l’on croyait connaître. Ainsi Cézanne évoque-t-il pour l’un d’eux, non pas le peintre, mais le nom de la rue où il vivait dans un quartier populaire – détail qui en dit long sur l’écart vertigineux entre la culture « officielle » et les références ordinaires. Leurs regards, dépourvus de filtre comme de préjugés académiques, révèlent une forme d’authenticité que l’on ne rencontre guère dans les discours convenus sur l’art.

Au-delà de ces moments de grâce où l’art accomplit sa fonction – créer du lien, ouvrir des possibles –, affleure en filigrane une question plus troublante : à quoi sert vraiment la prison ? L’institution de surveillance et de punition favorise-t-elle la réinsertion, ou n’est-elle qu’un lieu « où l’on attend », comme le formule avec une lucidité glaçante l’un des participants ? Céline Caussimon ne prétend pas trancher cette équation. Sa démarche est ailleurs, plus modeste et infiniment plus essentielle : restituer à ces femmes et à ces hommes une part de leur humanité confisquée, leur offrir, le temps d’un atelier, cette dignité que le regard d’un Cézanne ou d’un Van Gogh accorde à tout sujet qu’il représente. S’esquisse alors, derrière le dispositif artistique, un geste profondément politique – celui qui consiste à reconnaître en l’autre, quel que soit son parcours, un être capable de beauté et de pensée.

Le billet de Véronique

JE N’AI PAS LU FOUCAULT. CHEFS-D’OEUVRE EN PRISON

Théâtre Essaïon
6, rue Pierre-au-Lard – 75004 Paris
Jusqu’au 2 juin 2026
Mardi à 19 h

Durée : 1 heure.

Le spectacle a été présenté au Festival d’Avignon Off 2025.

Crédits photo : Xavier Cantat

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