UN CAFÉ AVEC OLIVIER LETELLIER, DIRECTEUR DES TRÉTEAUX DE FRANCE

« Ce qui m’intéresse, c’est d’inviter un public
à devenir spectateur »

La mission des Tréteaux de France est d’amener le théâtre là où il n’est pas, d’aller à la rencontre des publics là où ils sont, partout en France métropolitaine, dans les territoires ultramarins, et même au-delà. C’est précisément notre singularité par rapport aux autres centres dramatiques nationaux, qui sont ancrés géographiquement et attirent le public à eux. Nous, nous allons vers l’extérieur. Nous fabriquons des formes de théâtre qui vont à la rencontre des spectateurs dans des lieux de proximité, qui ne sont d’ailleurs pas nécessairement destinés à accueillir des spectacles : des salles de classe, des mairies, des gymnases…

Nous nous adressons à tous les types de publics, et en particulier à celles et ceux pour qui le théâtre est lointain, abstrait ou réservé à d’autres, à celles et ceux qui n’ont pas toujours les codes. L’objectif est de leur proposer des récits qui questionnent et éclairent notre société, de faire naître l’émotion chez eux et, in fine, de les transformer en spectateurs.

Oui, pour comprendre les Tréteaux de France, il faut remonter à leur création, il y a soixante-sept ans. Jean Danet, metteur en scène, comédien et militant, expliquait – à l’instar d’un Jean Vilar ou d’un André Malraux – qu’il fallait que le théâtre sorte des villes et aille à la rencontre des publics qui n’avaient pas la chance de vivre l’expérience théâtrale.

De ce désir sont nés les Tréteaux de France. Ensuite, la décentralisation théâtrale a fait son travail, et des théâtres ont été créés aux quatre coins de France. Mais les Tréteaux ont poursuivi leur mission : avec Jean Danet pendant quarante ans, Marcel Maréchal pendant dix ans et Robin Renucci pendant onze ans, jusqu’à mon arrivée en 2022.

Dès le départ, je me suis inscrit dans cette mission en questionnant le rapport au public, qui est pour moi le sujet central : qui sont les publics d’aujourd’hui ? Et, par conséquent, comment s’adresse-t-on à eux ? Je porte une attention particulière à ces premières fois : comment entre-t-on en contact ? Comment crée-t-on une relation ? Comment donne-t-on les codes ? Comment parvient-on à interpeller, à toucher, à faire réfléchir avec le théâtre ?

C’est une équipe de seize permanents, dont deux artistes – Camille Laouénan et moi-même – chargés de la production, de la diffusion, de la communication, de la technique et de l’administration. Au fil des mois, les Tréteaux dessinent une feuille de route en coconstruction avec les acteurs du territoire : des théâtres, des associations, des collectivités qui souhaitent repenser un projet à destination de l’enfance et de la jeunesse, ou développer des actions qui irriguent le territoire.

Nous sommes installés à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, au sein de la Fabrique des partages, qui dispose de trois studios. Chaque semaine, nous y accueillons trois compagnies qui viennent chercher, expérimenter, tester ou interroger le moment de la création avec des classes des écoles du quartier. Ainsi, ces élèves deviennent presque, au-delà de simples « spectateurs tests », de véritables collaborateurs artistiques. La saison dernière, par exemple, 84 compagnies sont venues travailler en résidence.

Mon ambition est de remettre au cœur des Tréteaux les écritures contemporaines à destination de la jeunesse. Jusqu’à présent, l’institution était davantage orientée vers un théâtre classique, qui n’a jamais été mon endroit. Il transite souvent par un travail d’analyse et d’intellectualisation qui peut mettre de côté certains publics. Phèdre est une œuvre magnifique, mais si je viens entendre ce texte pour la première fois à 12 ou 15 ans, sans comprendre la langue ni avoir les références nécessaires, comment créer une relation avec l’œuvre ? Comment s’y identifier ?

Dans notre pays, on connaît bien les spectateurs « connaisseurs », et l’on élève souvent les metteurs en scène au rang d’icônes dont il faut, pour certains, se mettre au niveau. Moi, je réfléchis à l’inverse : je pars du public. Ce qui m’anime, c’est de faire naître un rapport émotionnel plutôt qu’intellectuel avec le public – un public qui n’est pas encore spectateur, mais qui va découvrir cet état en même temps qu’il découvre une œuvre. Je défends des projets qui valorisent les langues d’aujourd’hui, pour les publics d’aujourd’hui, avec des sujets d’aujourd’hui. Dans les écritures et les formats, nous donnons une place essentielle aux auteurs et aux mots. Mais les mots ne suffisent pas toujours. Il faut y associer l’image ainsi que le langage du corps, de la musique ou de l’objet.

Le 4×4, je l’ai imaginé comme un dispositif « tout-terrain », que j’ai décliné de manière ludique et mnémotechnique : un spectacle sur 4 mètres carrés, qui tient dans 4 mètres cubes de décor, avec quatre  semaines de répétition et quatre jours de préparation. Au-delà, l’idée est vraiment de remettre les auteurs au cœur du projet, en leur commandant des textes et en leur proposant de réfléchir aux lieux les plus adaptés pour porter le récit.

Le projet KiLLT a une autre vocation. Il s’agit d’imaginer un dispositif de lecture à voix haute dans lequel le public donne la réplique au comédien, en se laissant guider par lui, au fil d’un parcours ludique et déambulatoire. Ainsi, les participants sont invités par exemple, et jamais obligés, à  lire les textes en grand sur des murs, au sol, sur des objets, parfois même sur le corps des comédiens. Progressivement se tisse un lien plus intime, une mise en abyme de la narration qui plonge les participants au cœur du récit. Et le dispositif rencontre un grand succès : nous avons donné près de 500 représentations des spectacles KILLT cette saison, partout en France et au-delà.

Oui, absolument. Si je prends l’exemple du spectacle Mon petit cœur imbécile, qui raconte l’histoire d’une mère qui court un marathon pour gagner l’argent nécessaire à l’opération de son fils atteint d’une maladie cardiaque, j’ai eu envie de raconter cette histoire autrement que par le texte. Comme cette femme est engagée physiquement, j’ai choisi une danseuse de hip-hop et un comédien narrateur, et nous sommes allés jouer le spectacle dans des gymnases, afin de donner envie à de nouveaux publics de venir. Nous avons également positionné le public au cœur du lieu, sur des sièges tournants, tandis que la scène se transformait en une piste circulaire d’athlétisme de 15 mètres de diamètre autour d’eux.

C’est toujours de la contrainte de l’itinérance et des lieux atypiques que nous investissons que naissent l’originalité et la richesse des créations.

Un centre dramatique national est toujours confié à un(e) artiste qui imprime sa signature au lieu. Notre mission est de produire chaque année une création que je porte en tant que directeur, ainsi qu’une création confiée à un(e) artiste invité (e) – ce que l’on appelle une production déléguée.

Je continue donc, au quotidien, à voir des spectacles et à rencontrer de nouveaux artistes. Ce sont essentiellement ces rencontres qui font naître les projets. Lorsque j’ai rencontré la jeune metteuse en scène Tal Reuveny, il y avait quelque chose de l’ordre de l’évidence, et l’envie immédiate de réaliser un projet ensemble.

Parallèlement, des artistes viennent aussi à nous pour proposer un spectacle et se faire accompagner. Mon intérêt pour la création à destination de l’enfance et de la jeunesse s’illustre également dans l’accompagnement de jeunes artistes qui s’essaient à un premier projet. Durant le prochain mandat, les tréteaux s’associeront au dispositif « PREMICES », qui permettra à des artistes issus des écoles nationales de créer un projet spécialement destiné à la jeunesse. Nous collaborons également régulièrement avec Scènes d’enfance – AssitejFrance pour soutenir la création à destination de l’enfance et de la jeunesse.

Elle m’habite depuis toujours, peut-être parce que j’ai découvert le théâtre très jeune, à l’école et que plus tard, ma formation à l’école internationale de théâtre Jacques Lecoq, où le travail du corps occupe une place fondamentale, a été fondateur. C’est un langage qui permet d’agrandir les imaginaires, de développer les émotions et la poésie. En me formant et en travaillant, j’ai compris que le métier de comédien n’était pas mon endroit, mais que j’aimais raconter des histoires, porter des récits et inventer de nouveaux formats.

Je pense qu’il souffre encore d’un certain mépris. Parce que l’on s’adresse à des enfants, certains estiment qu’ils ne seraient pas capables de comprendre. Alors, on infantilise les propos, on baisse le niveau d’exigence ou de langage, on évite certains sujets. Mais les enfants d’aujourd’hui vivent dans le monde d’aujourd’hui. Ils se questionnent, ils veulent comprendre : la mort, la vie, les questions d’écologie, les guerres. Ils entendent les angoisses des adultes autour d’eux. Pourquoi taire ces sujets ? Pourquoi les édulcorer ?

L’objectif, au contraire, est de nourrir leur réflexion, de les accompagner, de les aider à comprendre. On ne les protège pas en les enfermant dans une cage de verre. Le théâtre doit leur permettre de questionner ces sujets et de mieux appréhender le monde et notre société.  Avec les projets que nous développons, nous travaillons les publics d’aujourd’hui et les citoyens de demain.

Un théâtre public qui offre plusieurs portes d’entrée et plusieurs niveaux de lecture. Je défends aussi un théâtre où l’on peut tout dire, et qui s’adresse réellement à tous.

La porte d’un théâtre peut être difficile à pousser, à tout âge : parce que le théâtre peut faire peur, parce que le langage semble compliqué, ou parce que l’on a l’impression que ce n’est pas pour soi. Je veux lutter contre cela et adresser mon travail à la France d’aujourd’hui, c’est-à-dire une France plurielle, multicolore, multiculturelle, et riche de toute cette diversité.

Il joue à mon sens un rôle essentiel. Faire du théâtre, c’est s’adresser à l’autre, faire naître le dialogue, porter des idées, s’engager physiquement, partager des émotions. Le théâtre nous fait prendre conscience aussi de la force du collectif, en se concentrant sur un objectif commun. Et en cela, c’est un enseignement formidable !

Un après-midi d’été sur une île de loisirs, nous présentions L’Après-midi d’un foehn de Phia Ménard. Ce jour-là, un petit groupe de femmes africaines était venu pique-niquer, sans intention d’assister à un spectacle. Elles sont finalement venues le voir et sont sorties émerveillées, les étoiles dans les yeux. Un moment fort.

Vortex de Phia Ménard.

Le regard des spectateurs, l’éclat de rire d’un enfant, et la capacité des comédiens et des comédiennes à utiliser leur voix pour remplir l’espace.

May B de Maguy Marin, ou Sans faire de bruit de Tal Reuveny.

J’avais 8 ans, et mon parrain m’emmène voir France Gall en concert au Palais des Sports.

Ne jamais cesser de questionner son œuvre, son art, sa discipline, comme l’enseignait Jacques Lecoq. Et tout bouge.

Sois curieux, c’est la plus belle des qualités pour continuer à grandir.

Propos recueillis par Élisabeth Donetti à la Maison des Métallos, le 16 avril 2026.

Les Tréteaux de France
2, rue de la Motte, 93 300 Aubervilliers

www.treteauxdefrance.com

Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

Merci à l’agence de relations presse Sabine Arman.

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