ROBERTO ZUCCO — THÉÂTRE 14

♥♥♥♥ Violence des passions, catharsis, issue fatale… tous les ingrédients de la tragédie antique sont réunis. Sauf que l’histoire est réelle et s’est passée au XXe siècle, en France. Originaire de Mestre, en Italie, Roberto Succo (avec un S et non un Z, comme l’écrit Bernard-Marie Koltès) a tué ses parents alors qu’il était âgé de 19 ans. Enfermé dans un asile psychiatrique, il s’est enfui. Commence alors une cavale sanglante en France au cours de l’année 1987, où il enchaîne viols et meurtres. De ses motivations, on ne saura rien. Très vite, après le suicide de Succo, en 1988, Koltès s’empare de ce fait divers et le hisse à la hauteur d’un mythe, provoquant le scandale à l’époque. Rose Noël le fait revivre à travers une mise en scène immersive très maîtrisée, où musique, chant, jeu et lumières se conjuguent pour composer une atmosphère oppressante, tout en tension.

Dès l’entrée dans le théâtre, nous sommes plongés dans une ambiance crépusculaire – celle du Petit Chicago, boîte interlope –, nimbée de fumée, dans laquelle surgissent tour à tour les protagonistes. Pas de décor grandiloquent. Quelques crochets de boucher en fond de scène, auxquels viennent se suspendre un à un des vêtements, symbolisent les victimes de Zucco. Tout ici se concentre sur le jeu des comédiens. Ceux-ci, excellents (dont Laurence Côte, dans le rôle de la « Mère », que l’on retrouve avec plaisir au théâtre), forment une troupe homogène. La musique, interprétée en live par deux musiciens talentueux, Natalia Bacalov et Martin Sevrin (violoncelle, guitare, percussions et chants en italien), ne se contente pas de rythmer l’action, mais nous immerge dans la folie du personnage. Omniprésente – parfois un peu trop –, elle sculpte l’espace autant que les éclairages qui percent la fumée.

ENFERMEMENT ET LIBERTÉ
Tous les personnages qui croisent la route du tueur paraissent enfermés – dans leur environnement ou leurs préjugés. La « Gamine », séduite – ou violée – par Zucco (Suzanne Dauthieux), est prête à le suivre pour échapper à un milieu familial étouffant. La « Grande Soeur » et le « Grand Frère » (Lola Blanchard et Maxime Gleize), surprotecteurs chacun à sa manière, ne vivent que pour elle et à travers elle. Quant à la « Dame élégante » (Rose Noël), que Roberto braque au cours de sa cavale, elle est fascinée par la déviance de Zucco, qu’elle associe à la liberté. Dans le rôle-titre, Axel Granberger impressionne par son jeu très physique, faisant ressortir le côté brut et animal du personnage. Il sort du cadre au propre comme au figuré, surgissant toujours là où on ne l’attend pas, perché en haut de la salle ou assis à côté des spectateurs. Imprévisible. Fascinant. Dangereux. Libre de ses mouvements mais emprisonné dans sa folie, il sème la mort sur son passage, essayant d’échapper à son destin.

À la fin du spectacle, une image restera longtemps gravée dans notre esprit : celle du criminel, emprisonné dans une cage comme un fauve – comme il le redoutait tant. Rose Noël parvient à restituer la puissance mythique du texte de Koltès sans jamais verser dans le sensationnalisme. Le spectacle devient ce qu’il explore : une méditation troublante sur la liberté et l’enfermement, où chacun reste prisonnier – de ses désirs, de ses peurs, de sa violence. Et Zucco, figure de la folie, incarne cette liberté absolue et monstrueuse qui ne peut mener qu’à la destruction.

Le billet de Véronique

ROBERTO ZUCCO
Théâtre 14
20, avenue Marc-Sangnier – 75014 Paris
Jusqu’au 18 avril
Mardi, mercredi et vendredi à 20 h, jeudi à 19 h, samedi à 16 h
Durée : 1 h 30

Festival Off Avigon :
Théâtre du Girasole
Du 4 au 25 juillet 2026

@Kyxomania

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