UN CAFÉ AVEC MARION EVEN, PLASTICIENNE ET SCULPTEUR DE MASQUES

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« J’aime quand mes créations m’échappent »

Un joli hasard m’a fait croiser le chemin de Marion Even, plasticienne et sculpteur de masques, lors d’une soirée entre amis. Le projet d’un « café avec » est né aussitôt et j’ai eu le plaisir d’interviewer Marion quelques semaines plus tard dans son « appartement-atelier » foisonnant et ultra chaleureux du 18e arrondissement. Bien installées entre les stocks de moules, les étagères remplies de pots de poudres, colles à tissu, peintures, pigments, boîtes à poils, à plumes ou à bijoux, dentelles, boutons.., et d’une belle bibliothèque dédiée aux masques, nous avons entamé une conversation chaleureuse à la découverte d’une profession originale et peu connue. Coup de projecteur sur une artiste humble, généreuse et passionnée par son métier, nommée aux Molières 2016 dans la catégorie « Meilleure création visuelle ». 

Coup de théâtre : Bonjour Marion, pourriez-vous nous présenter votre métier ?

Marion Even: Mon métier consiste à réaliser des masques pour des projets variés : des pièces de théâtre bien sûr mais également des opérations événementielles, des scénographies de boutiques de luxe, des vitrines de grands magasins, des films, des shooting photo,…. Le champ des réalisations est assez vaste.

Qui vous contacte à l’origine d’un projet ?

M.E.: Généralement pour des projets théâtre, c’est le metteur en scène. Je le rencontre rapidement pour m’imprégner de l’histoire et de l’univers de sa pièce. L’objectif à ce stade, est de comprendre ses attentes, ce qui n’est pas toujours simple d’ailleurs car les metteurs en scène ont souvent des envies, sans savoir mettre des mots précis sur ce qu’ils veulent. Dans un deuxième temps, je fais mes premières propositions artistiques et je rencontre les comédiens pour réaliser un moulage de leurs visages car je réalise des masques sur mesure. C’est aussi un temps d’échange et de dialogue avec eux car certains ont des problèmes de vision ou parfois des appréhensions à porter un masque.

Quelles sont les grandes étapes de la réalisation d’un masque ?

M.E.: Personnellement, j’ai toujours besoin de « me nourrir », d’enregistrer un maximum d’informations au départ d’un projet, raison pour laquelle je fais beaucoup de recherches iconographiques et d’esquisses. C’est un travail d’inspiration essentiel avant de commencer la sculpture proprement dite. Il faut d’ailleurs qu’à ce stade, nous soyons sur la même longueur d’ondes avec le metteur en scène. Une fois d’accord sur l’approche esthétique et l’univers du masque, je commence la sculpture par le moulage du visage du comédien, puis je réalise le modelage en terre glaise à partir de ce moulage. Je pars ensuite dans un atelier à Pantin pour fabriquer le moule si je suis amenée à refaire cette série de masques. Enfin, je réalise mon tirage en latex, en cellulose de bois, en papier mâché, selon la commande. J’adapte évidemment toujours la technique en fonction du projet, ce qui me fait travailler des matières très différentes.

Crédit photos : Lise Duchatelet 

Combien de temps vous faut-il en moyenne pour réaliser un masque ?

M.E.: Tout dépend bien sûr de la matière. Mais généralement, en passant par une étape moule, il faut un minimum de cinq jours pour réaliser un masque sans compter la recherche iconographique en amont.

Quelles sont les satisfactions ? Les défis de votre métier ?

M.E.: Au-delà du défi constant de donner vie à quelque chose d’inerte, je dirais que la grande satisfaction de ce métier réside dans le fait que chaque projet est unique. Ce qui m’amène à être toujours dans une phase de réflexion pour répondre au mieux à la demande. Ce que j’aime également, c’est travailler avec des contraintes : contraintes de temps, selon que le spectacle se joue trois semaines ou deux ans, les masques ne seront pas fabriqués de la même façon, contraintes budgétaires,…. Mais ce sont autant de contraintes qui sont pour moi des défis. Et puis c’est aussi un travail d’équipe qui me plaît aussi beaucoup. J’aime avoir les retours des comédiens et entendre qu’on a pu contribuer à la réussite d’un spectacle. Ce qui est satisfaisant, c’est quand le masque va au-delà de ce à quoi on pensait, quand on voit le comédien qui se l’approprie vraiment, ça nous surprend…

Quelles ont été vos réalisations les plus marquantes ?

M.E.: J’ai un souvenir très fort de la réalisation de masques en carton et en papier que j’avais fait pour le Printemps Haussmann qui scénographiait la collection printemps-été 2014. Le thème était « Inspirations d’ailleurs » et on a dû réaliser avec Clémentine Henrion, une amie designer, une quinzaine de masques d’animaux exotiques grands formats comme des caméléons, toucans…Un projet passionnant mais un travail de fou !

Et au théâtre ?

M.E.: Je pense bien sûr à « La Dame Blanche », la pièce de Sacha Danino/Sébastien Azzopardi en 2016. Au départ, le metteur en scène avait en tête une pièce fantastique avec tous les codes habituels des films d’horreur et des séries Z. Ils avaient imaginé que les esprits apparaissaient avant la pièce et interagissaient avec le public, les ouvreurs de salle, etc… Il fallait que les masques fonctionnent aussi bien sur scène qu’à 20 centimètres du public ce qui était pour moi LE challenge à relever! Le metteur en scène voulait partir sur des masques hyper réalistes, gore, sanguinolents. Mais j’ai toujours pensé que ça pouvait devenir risible voire kitsch assez vite. Je leur ai proposé plutôt de travailler sur l’étrangeté et l’absence d’élément de visage, sur des masques peints qui présentaient l’avantage d’être confortables pour les comédiens qui pouvaient voir à travers. Et le résultat a été convaincant car j’ai été nominée aux Molières 2016 dans la catégorie « Meilleure Création Visuelle » pour ce travail avec le reste de l’équipe décoration/costume.

Crédit photo de gauche : Lise Duchatelet 

Quel souvenir gardez-vous justement de votre nomination aux Molières ?

M.E.: Très bon ! J’ai été très flattée d’autant que je m’estime assez « jeune » dans le métier, ne réalisant professionnellement des masques que depuis 2012. Nous ne l’avons pas obtenu mais j’ai appris que j’étais la première créatrice de masques à être nominée aux Molières dans la catégorie « Meilleurs création visuelle », qui récompense traditionnellement les décors, les costumes, les lumières. C’est une très belle reconnaissance pour notre profession.

Que deviennent vos créations après utilisation ?

M.E.: Quand je travaille pour le théâtre, elles m’échappent totalement puisque elles sont vendues et c’est justement ce que j’aime. Il m’arrive également d’exposer mon travail, notamment dernièrement à l’occasion des Journées Européennes des Métiers d’Art.

Crédit photo de gauche : Lise Duchatelet 

Vous êtes également formatrice.

M.E.: Oui, j’encadre des cours de sculpture de masques de théâtre pour adultes au sein de l’association Paris Atelier. J’enseigne à un public varié de 18 à 70 ans. J’accueille des professionnels du spectacle : marionnettistes, metteurs en scène, comédiens qui voient cet atelier comme une formation semi-professionnelle. J’encadre également des débutants qui n’ont rien à voir avec le monde du spectacle et cette mixité est intéressante : tous les élèves sont réunis autour d’une seule table, c’est convivial et instructif.

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Merci Marion. Et pour conclure, quelles ont été les grandes étapes de votre parcours ?

M.E. : Je suis diplômée des Beaux-arts de Rennes, option design d’objet et d’espace. J’ai complété mon cursus par Diplôme des Métiers d’Art (DMA) de costumier réalisateur qui m’a appris les techniques de couture de base. Et après une expérience de costumière pour des compagnies de théâtre de rue, j’ai rejoint le groupe Disney au sein de l’atelier décorations/spectacle qui fabriquait tous les éléments de décoration du parc Disneyland Paris et des marionnettes. J’ai touché à tout : accessoires, costumes, chapeaux. Je suis partie au bout de 7 ans car j’avais fait le tour de mon métier et j’avais l’envie de redevenir indépendante. J’avais entre temps découvert l’atelier masques qui a été une vraie révélation. Je me suis inscrite d’abord comme élève puis j’ai pris la direction. Je suis professionnelle du masque depuis 2012. ♦

Pour aller plus loin : www.marioneven.net

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

 

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