UN CAFÉ AVEC Marion Moinet, costumière de théâtre

Marion_BW__7_1000Coupes à plat, essayage toile, technique moulage n’ont plus de secrets pour moi (enfin presque !) depuis que j’ai eu le plaisir de rencontrer la jeune et talentueuse costumière de théâtre Marion Moinet. En partageant un café à la Rotonde, Marion m’a décrit avec beaucoup d’enthousiasme et de fraîcheur son métier au quotidien, la relation privilégiée qu’elle entretient avec les comédiens, ses séances d’essayage et ses virées friperies ! Les pieds bien sur terre et des rêves américains plein la tête, rencontre avec une jeune professionnelle amoureuse de son métier.

 

Coup de théâtre : Bonjour Marion, vous êtes costumière de théâtre. Quel a été votre parcours ?  

Marion Moinet : Après mon bac arts appliqués à Toulouse, j’ai intégré l’école de mode et du costume Paul Poiret à Paris, d’où je suis sortie avec un diplôme DMA (ndlr : Diplômé Métiers d’Arts). Pendant deux ans, j’y ai appris toutes les techniques de couture, de la crinoline au corps à baleine en passant par la technique moulage, qui consiste à sculpter n’importe quel type de costume sur un mannequin à partir d’une toile à patron. A ma sortie de l’école, j’ai commencé à travailler sur de toutes petites productions, souvent gratuitement, avec surtout l’envie de cumuler des expériences, rencontrer des gens du métier et me faire connaître. Progressivement, j’ai réussi à développer mon réseau, à travailler sur des projets de plus en plus importants. A vingt ans, j’ai été embauchée comme assistante chef costumière aux côtés de Carine Sarfati sur la pièce Quadrille au théâtre Edouard VII. Un vrai baptême du feu professionnel car c’était une « grosse » production dans l’un des plus beaux théâtres parisiens avec une belle distribution de comédiens reconnus comme François Berléand et Pascale Arbillot. Nous avions conçu une quinzaine de costumes car les quatre comédiens avaient deux à trois changements de costume chacun ! Après cette expérience sur Quadrille, j’ai rencontré le metteur en scène Benjamin Porée avec qui je continue de collaborer d’ailleurs. J’ai travaillé avec lui sur Andromaque au théâtre de Vanves et l’année suivante sur Platonov toujours à Vanves, présenté également en 2014 aux Ateliers Berthier. C’était là aussi une très grosse production avec dix-sept comédiens qui avaient trois à quatre changements de costumes chacun! J’avais réalisé une cinquantaine de costumes années vingt sans compter la trentaine de figurants, un travail phénoménal et passionnant avec un budget vraiment serré ! J’ai eu des expériences également au cinéma, quelques courts métrages et un long métrage qui malheureusement n’est pas sorti en salles, faute de financement. J’essaye aussi de travailler dans le domaine de la danse mais je reste spécialisée dans les productions théâtrales.

QUADRILLE - 2012 Mise en scène : Bernard Murat Costumes : Carine Sarfati assistée de Marion Moinet

QUADRILLE – 2012
Mise en scène : Bernard Murat
Costumes : Carine Sarfati assistée de Marion Moinet

Au quotidien, quelles sont les grandes étapes de votre travail ?

M.M. : Au tout départ quand j’arrive sur un projet théâtral, je lis et je décortique la pièce, en notant tous les personnages et leurs psychologies. Je fais ensuite un tableau purement « technique » acte par acte, scène par scène, lieu par lieu, situation par situation pour calculer le nombre de costumes à réaliser par comédien et prévoir le timing des changements. Ensuite, je rencontre le metteur en scène pour connaître ses intentions de mise en scène, l’univers et l’époque bien sûr dans lequel il souhaite travailler. Et seulement après, je rencontre les comédiens un par un et j’échange avec eux sur leur manière d’appréhender leur personnage car naturellement les lectures peuvent être très différentes d’une personne à l’autre. L’objectif est de s’accorder sur la psychologie des personnages. C’est un moment d’ailleurs très sympa, où l’on se prend à imaginer la vie de tel ou tel personnage en dehors de la pièce ! (rire). Dans cette phase, qui est l’une des plus intéressantes dans mon travail, je discute souvent avec eux pour savoir ce qu’ils acceptent ou refusent de porter, s’il y a des exigences ou des refus particuliers. Enfin, je passe à la recherche iconographique à partir de supports variés (tableaux, livres historiques, recherches iconographiques de style,..) et je me lance ! Soit je fais les dessins, je vais acheter les tissus et ensuite je pars à l’atelier pour réaliser les costumes, Soit je fais du shopping ! Dans ce cas, je travaille souvent en friperie comme Mamie Blue vers Barbès, spécialisée dans les vêtements années cinquante, soixante et Falbala, une grande friperie aux puces de Saint-Ouen, animé par des personnes passionnées et ultra compétentes, qui est devenue une véritable institution ! 

A partir de quels outils ou supports travaillez-vous ?

M.M. : Je m’appuie beaucoup sur mes cours d’histoire du costume et d’histoire du théâtre, que j’ai suivis pendant mon DMA. Je travaille également à partir d’ouvrages spécialisés dans les métiers d’art, la mode, le costume que je possède ou que je déniche à la bibliothèque Forney à Saint-Paul. Et puis, je surfe bien sûr sur internet où je puise énormément d’informations. A mes débuts, je travaillais chez moi mais c’est vite devenu épuisant et inconfortable. Aujourd’hui, je travaille dans un grand atelier participatif, l’Atelier 360 à Villejuif, qui met à disposition tout le matériel dont chaque costumier a besoin : ciseaux, règles, machine à coudre, table de coupe…On adhère à l’association et on paye à la journée. C’est assez pratique et beaucoup plus efficace et agréable de travailler dans ces conditions que chez soi.

PLATONOV - 2014 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

PLATONOV – 2014
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

Racontez-nous une séance d’essayage 

M.M. : Au départ, je montre des maquettes pour montrer mes axes de travail et puis je passe à l’ essayage toile, c’est-à-dire l’ébauche du vêtement avec une toile couleur beige mi-rigide mi souple qui n’est pas le tissu définitif. C’est une étape très utile pour moi car je peux faire, défaire, couper, refaire, ça ne coûte rien. Et ca me permet de m’imaginer si cela va aller ou pas. Mais pour les comédiens en revanche, ce n’est pas très agréable car c’est un tissu qui ne met pas en valeur. J’essaye de les rassurer ! (rire). Au deuxième essayage, on ajuste, on change quelques lignes. On n’est jamais à l’abri de négociations, d’arbitrages avec le metteur en scène. Mais Je fais partie des costumières qui préfèrent que le comédien se sente bien dans son costume, à l’aise sur scène, plutôt que de lui imposer quelque chose qui ne lui plairait pas.

Et  justement quand vos propositions de costume ne plaisent pas ? 

M.M. : C’est déjà arrivé même si je mets tout en œuvre pour que cela n’arrive pas ! (rire). Il peut y avoir des moments de frustration intenses où je vis des décalages entre mes propres goûts et les attentes d’un metteur en scène. Mais au fil des années, j’ai appris à faire la part des choses entre un caprice de comédien et un réel besoin artistique. Il m’est arrivé de proposer des costumes que je trouvais superbes et qui n’étaient pas au goût des metteurs en scène. Il faut composer, négocier, être à l’écoute, dialoguer aussi beaucoup dans ce métier. Et travailler vite et bien car les délais de réalisations des costumes sont souvent très serrés. Je vis souvent des journées à 100% parfois épuisantes mais au bout du compte, je suis toujours satisfaite d’aller au bout.

Quelle est la principale satisfaction de votre métier ?

M.M. : C’est de sentir que je fais partie d’une aventure collective même si je travaille seule une grande partie du temps. Dans la production d’un spectacle, on se retrouve tous, les comédiens et l’équipe backstage pour le montage, les répétitions générales, ce sont des moments forts que j’aime beaucoup. Toutes les premières avec les costumes sur scène me procurent beaucoup d’émotions (rires) ! Et puis j’aime mon rapport aux comédiens. 

TRILOGIE DU REVOIR - 2015 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

TRILOGIE DU REVOIR – 2015
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

A propos, quelles relations entretenez-vous avec eux ?

M.M. : Je dirais que j’entretiens une relation assez intime avec eux, car je travaille sur leurs corps et je les vois souvent en sous-vêtements. Habiller quelqu’un c’est forcément rentrer dans une grande proximité ! Et puis, j’entretiens une relation de complicité, de partage car le costume est une étape charnière pour un comédien dans la construction d’un personnage au-delà du texte et des intentions de mise en scène. J’ai en face de moi une personne en construction, assez fragile. Charge à moi de réussir à le mettre à l’aise, en confiance, à essayer de co-construire le personnage ensemble via le costume. C’est pour cela que la phase essayage est un moment formidable ! Ca leur permet vraiment de rentrer dans la peau de leur personnage, d’accentuer ou de diminuer tel ou tel trait de personnalité par exemple. C’est magique d’autant que j’ai toujours été fascinée par le travail des comédiens, cette capacité à s’oublier complètement pour être un autre…

Quels sont les derniers projets sur lesquels vous avez collaboré ?

M.M. : La dernière pièce, c’était Trilogie du revoir à Avignon mis en scène par Benjamin Porée et un spectacle de danse contemporaine de Jeff Mills, un DJ américain, consacré à une rétrospective sur Stanley Kubrick à la Philharmonie de Paris. Il s’agissait de créer des costumes inspirés d’un univers 2001 l’Odyssée de l’espace. Quand je travaille pour des spectacles de danse, j’ai une liberté beaucoup plus grande que pour le théâtre car la dramaturgie est moins stricte à respecter. C’est l’esthétisme et le confort pour les danseurs qui prime avant tout. J’ai travaillé également en 2014 sur Platonov aux ateliers Berthier, après deux saisons au théâtre de Vanves dont je parlais tout à l’heure. Une très belle aventure car on se connaissait bien avec  toute l’équipe de la pièce, on s’est beaucoup serré les coudes pour ce spectacle ambitieux ! 

PLATONOV - 2014 Mise en scène : Benjamin Porée Costumes : Marion Moinet

PLATONOV – 2014
Mise en scène : Benjamin Porée
Costumes : Marion Moinet

Merci Marion. Quelle est votre actualité ? Vos projets ?

M.M. : Actuellement, je poursuis ma collaboration avec Jeff Mills mais je ne peux pas en dire vraiment plus car c’est en cours. Je travaille toujours avec ma compagnie sur la reprise et la tournée de Trilogie du revoir qui débutera en février prochain. Et puis j’ai le projet de partir travailler aux Etats-Unis et de rejoindre un atelier new-yorkais qui fabrique des costumes non stop pour des spectacles très cabaret, très Broadway, très show ! Les costumes sont souvent excentriques, parfois délirants et ne servent que pour quelques représentations. On est loin des méthodes de travail telles que je les connais en France, où l’on accorde beaucoup de temps et de réflexion à la recherche dramaturgique. Là-bas, on crée, on jette, on récupère, on recycle…on travaille nuit et jour ! C’est totalement différent de ce que j’ai connu jusqu’alors mais cela pourrait être très complémentaire !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

www.marionmoinet.com

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