Une pièce hommage aux victimes de Jack l’Éventreur
En évoquant les victimes du célèbre serial killeur londonien, Alexandra Bialy propose un spectacle inventif et audacieux, au propos plus profond qu’il n’y paraît.

Signé Élisabeth

NOTRE AVIS 3/5
Mary Ann Nichols, Annie Chapman, Elizabeth Stride, Catherine Eddowes, Mary Jane Kelly. L’histoire a oublié leurs noms mais pas celui de leur bourreau : Jack l’Éventreur qui sema la terreur dans les bas-fonds de Londres de la fin du XIXe siècle et dont l’identité reste encore inconnue à ce jour.
De ce cold case mythique, la metteuse en scène et autrice Alexandra Bialy a écrit un spectacle qui centre la dramaturgie sur les victimes. Qui étaient ces femmes ? Quelles étaient leurs vies, leurs parcours, leurs espoirs ? Comment pouvaient-elles se protéger et échapper à leur condition dans cette société victorienne rigide et conservatrice ? Habile point de vue narratif qui permet aux « Oubliées de Londres » de dénoncer en creux des thèmes qui résonnent encore aujourd’hui : la violence faite aux femmes, les inégalités sociales dans un modèle archaïque incapable de protéger les plus faibles ou la propagation des « fake news » colportés par une presse avide de vendre du papier et capable de transformer la souffrance humaine en marchandise médiatique.


Une violence suggérée plutôt que montrée
L’originalité et l’esthétique du spectacle résident dans l’évocation d’une violence, plus suggérée que montrée. Ici, pas d’effets faciles à renfort d’images gore, de scènes choquante ou d’effusions d’hémoglobine. Le très beau jeu des lumières (bleu nuit, plateau baigné de rouge) et des ombres sculptées suffisent à évoquer le tueur, les assassinats dans leur crudité nue. La scénographie, hommage à Peter Brook et des plateaux dépouillés, joue la carte de l’habileté aussi, en s’appuyant sur quelques éléments de décor mobiles (caisses, panneaux, table) qui manipulés par les comédiens, transforment le plateau à vue et font voyager d’un univers à un autre : chambre de maison close, ruelle sombre, bureau de l’enquêteur jusqu’au salon de la reine Victoria. C’est inventif et fluide, même si l’économie de moyens et les effets de répétitions freinent un peu l’immersion complète dans l’époque et son atmosphère.
Comprendre le mécanisme de l’oubli
En prenant appui sur le fait divers, Alexandra Bialy ne cherche pas seulement à réhabiliter cinq femmes oubliées, mais à interroger les mécanismes qui produisent l’oubli. Jack l’Éventreur est devenu quasi un personnage de fiction, tandis que ses victimes n’ont servi qu’à nourrir le fantasme populaire, dépossédées de leurs individualités. La mise en scène illustre alors habilement comment la sororité aurait pu et reste une arme de résistance. Et sous cet angle, « Les oubliées de Londres » est d’une belle modernité.
Mention spéciale aux six comédiens, bien engagés dans chacune de leurs (nombreuses !) compositions et convaincants dans toute la gamme émotionnelle : causticité, notes d’humour, drame ou espoir. ◼


TITRE
Les oubliées de Londres
LIEU
Palais des Glaces
GENRE
Théâtre historique
HORAIRES
Les mardis et mercredis à 19h
DURÉE
1 h 20
DATE DE FIN
Jusqu’au 30 décembre 2026