SŒURS – THÉÂTRE DE L’ATELIER

♥♥♥♥Après Clôture de l’amour (succès mondial après sa création au Festival d’Avignon en 2011), il fallait une certaine audace pour s’attaquer à un nouveau règlement de comptes au couteau – et réussir à en tirer une matière aussi brûlante. Pascal Rambert, dramaturge de l’intime et des fractures relationnelles, reprend ici une partition d’une précision redoutable : après le couple, deux sœurs face à face, et trente ans de haine et d’amour qui explosent en pleine lumière. Ceux qui connaissent son écriture – cette langue qui frappe à hauteur d’homme, sans fioritures ni pitié – reconnaîtront immédiatement sa marque de fabrique. Les autres risquent d’être saisis d’emblée par la violence de la première réplique.

JOUTE VERBALE
L’absence de décor est un choix radical, celui de ne rien laisser entre les corps que les mots eux-mêmes. Le plateau nu du Théâtre de l’Atelier, à l’exception de quelques chaises empilées dans un coin, devient le ring idéal pour ce duel : une salle de conférences ordinaire, transformée en scène de tribunal familial. Comme chez Bergman – dont Sonate d’automne évoque ce type de huis clos –, le dépouillement accentue la confrontation des personnages, leur vulnérabilité, leur impossibilité à fuir. Du premier assaut, porté par Audrey, à la longue joute verbale qui s’ensuit, le rythme ne faiblit jamais vraiment – même dans les instants de répit. Car c’est là que réside l’intelligence de Rambert : ne donner raison à aucune des deux sœurs. Victoria, l’aînée, s’est sentie condamnée à tout porter – le désir de réussite du père, la maladie de la mère, sa mort – tandis qu’Audrey, la cadette, a grandi dans l’ombre de ce « roc » (du moins est-ce ainsi qu’elle l’imagine), se sentant rejetée, « non désirée », dévalorisée.

SOUFFRANCE PARTAGÉE
Deux femmes que tout sépare en apparence, réunies par le même manque d’amour et de reconnaissance : les deux pièces d’un puzzle brisé. Les mots frappent là où ça fait mal, avec cette précision particulière que seule confère l’intimité. Chacune connaît les failles secrètes de l’autre, ses blessures les plus enfouies. Audrey Bonnet et Victoria Quesnel – qui portent, fait troublant, les prénoms mêmes de leurs personnages – parviennent à une intensité rare, jouant aussi bien avec leurs mots (crachés, hurlés) qu’avec leur corps (tendu, recroquevillé, dressé comme un bouclier) pour exprimer les émotions qui les traversentAudrey, dont la performance avait déjà été remarquée lors de la création de la pièce en 2017, tandis que Victoria reprend avec une grande force de conviction le rôle écrit à l’origine pour Marina Hands.

MOMENT DE GRÂCE
Au milieu de ce chaos émergent quelques répliques d’une drôlerie grinçante, permettant au spectateur de relâcher un peu la tension. Un instant de grâce aussi : les deux sœurs qui, l’espace d’un instant, se défoulent et dansent ensemble, retrouvant la complicité perdue de leur petite enfance. Une scène qui en dit long sur ce que la pièce cherche vraiment : non pas à désigner un coupable, mais à montrer comment deux êtres, façonnés par le même manque, peuvent passer leur vie à se blesser, faute de savoir s’aimer.

La pièce se clôt aussi brutalement qu’elle a commencé, nous laissant le souffle court, quelque chose en soi de familier, légèrement ébranlé, et la salle debout.

Le billet de Véronique

SOEURS
Théâtre de l’Atelier

1, place Charles-Dullin 
75018 Paris 

Jusqu’au 17 juin 2026
Les mardis et mercredis à 19 h
Durée : 1 h 30

En diptyque avec Clôture de l’amour (jusqu’au 14 juin)

Crédits photo : Pauline Roussille

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