UN CAFÉ AVEC MATHIEU TOUZÉ, DIRECTEUR DU THÉÂTRE 14, METTEUR EN SCÈNE ET COMÉDIEN

Crédit photo : Jospeh Banderet

« Mon envie au Théâtre 14 ? Donner à voir toutes les formes de théâtre possibles »

En cette fin de saison hivernale, le rendez-vous est pris pour partager un café avec Mathieu Touzé, le jeune et brillant directeur du Théâtre 14, devenu depuis ces dernières années un lieu référence dans l’offre culturelle parisienne. Ancien avocat au barreau de Paris, également metteur en scène et comédien, Mathieu Touzé cultive la passion du théâtre depuis toujours et me partagera son enthousiasme à diriger ce lieu, cette « maison d’artistes » comme il la baptisera joliment, unique par son ambition et son projet. Une rencontre ultra-chaleureuse placée sous le signe du partage et de l’énergie créative.

Coup de théâtre : Bonjour Mathieu, qu’est-ce qui fait la singularité du Théâtre 14 selon vous ?

Mathieu Touzé : C’est son envie de partager, de tisser des liens et c’est aussi et surtout l’endroit où il est situé, en périphérie de Paris, à la porte de Vanves, au cœur d’un quartier prioritaire. Installer un théâtre précisément sur ce territoire, c’est « frotter » deux univers qui font une alchimie intéressante. Ce qui nous anime au quotidien, c’est d’abord d’être un théâtre de quartier, d’y donner une impulsion, d’y développer des synergies, d’y installer un véritable espace de rencontres, de partage et d’émotions. Et c’est en cela que ce Théâtre 14 a du sens. Et en même temps, nous sommes aussi un lieu, je le dirais peut-être un peu prétentieusement, qui fait rayonner le théâtre bien au-delà de l’endroit où nous sommes, en ambitionnant d’offrir une programmation qui interroge les nouvelles formes de théâtre aujourd’hui et offre un panel de la création contemporaine, en étant un lieu de transmission et de formation, en faisant venir à nous également des personnalités importantes du monde culturel. C’est aussi comme cela que le lieu affirme son identité et sa richesse.

Quelles valeurs porte-t-il ?

M.T. : L’ouverture avant tout ! C’est un lieu ouvert à tous les projets, à tous les artistes, à tous les publics. Ce qui compte, c’est que l’énergie circule. Et cela commence par et avec les comédiens et les comédiennes que nous accueillons. Ils ne sont jamais là pour trois dates, ils s’installent plusieurs semaines dans nos murs, ils s’adaptent au lieu, ils redimensionnent leurs décors, ils recréent les mises en scène, ils discutent avec les gens, prennent leur repas avec l’équipe, rencontrent les publics. C’est toujours d’une grande générosité ! Nous sommes une maison d’artistes. Et quand des comédiens ou les comédiennes de l’Odéon ou de la Comédie-Française viennent faire des lectures au pied des tours, ils y trouvent une liberté nouvelle, un sens nouveau à leur art. Et puis l’ouverture à tous les publics, spectateurs habitués ou occasionnels, avec ou sans « les codes ». Ce qui est important, c’est qu’ils osent franchir les portes et ressortent différents, à l’issue d’une représentation. Car ce qui compte au final, c’est l’expérience qu’ils viennent chercher. Et je ne pense pas qu’ils viennent chercher une histoire ou une thématique. Ils viennent chercher une émotion, un ressenti à travers du vivant qui parle au vivant Et c’est en cela que le théâtre reste puissant. Je me rappelle du très beau spectacle de la comédienne Norah Krief, Al Atlal, qui rendait hommage à ses racines tunisiennes. A l’issue de la représentation, certaines spectatrices sortaient en larmes, en ayant eu la sensation d’avoir revécu leurs propres parcours personnels.

Votre programmation fait la part belle aux nouvelles écritures et formes contemporaines, tout en faisant entendre les classiques. Comment l’élaborez-vous ?  

M.T. : Mon objectif, c’est de donner à voir toutes les formes de théâtre possibles. J’ai toujours eu à cœur de programmer des formes qui interrogent le plateau et de questionner deux sujets essentiels pour moi : comment les créateurs réinterrogent ils le medium du théâtre ? Qu’est-ce qui fait théâtre au fond ? C’est pour cela qu’on programme majoritairement des textes contemporains mais pas que. La question se pose tout autant avec du répertoire classique quand on propose des adaptations de Musset ou de Roberto Zucco. Malgré tout, la construction d’une saison reste toujours un exercice difficile. On fait des choix en fonction des contraintes techniques, financières mais on tient compte également des critères plus personnels, comme la parité par exemple. On a envie de donner la parole à des metteuses en scène qui ont 50, 60 ans, voire plus, parce qu’elles ont été pionnières de la parité et qu’elles ont été parfois un peu oubliées. Mais la construction d’une saison reste une alchimie de rencontres, d’envie, de curiosité, de discussions, d’instinct…

A propos, quels sont les temps forts de cette saison 2025-2026.

M.T. : Je dirais qu’au théâtre 14, chaque spectacle est en soi un temps fort car programmé sur un temps long. C’est vrai que cette saison est marquée par un dyptique : la reprise du spectacle « Un garçon d’Italie » adapté du livre de Philippe Besson, que j’ai mis en scène il y a 10 ans. C’est un texte qui m’a bouleversé, qui continue de m’habiter et qui avait obtenu un accueil critique et public incroyable à sa création. Nous sommes heureux de continuer à la faire vivre. Et « Vous parler de mon fils », le dernier texte de Philippe Besson, qui parle du harcèlement scolaire et que j’aurai le plaisir d’interpréter seul sur scène. Un spectacle très intime qui fait écho à mon histoire personnelle. A venir également, le travail d’une jeune metteuse en scène, Rose Noël, qui s’empare du « Roberto Zucco » de Bernard-Marie Koltès, qui revisite notre question de la fascination que peut encore exercer la violence dans notre société. Cela promet d’être brut et brillant.

Un garçon d'Italie de Philippe Besson
Crédit : Christophe Raynaud de Lage
Un garçon d’Italie de Philippe Besson. Adaptation et mise en scène : Mathieu Touzé.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Au-delà de la programmation théâtrale, vous proposez des formats variés tout au long de l’année (rencontres, stages, masterclass …). En quoi cette dynamique est-elle importante?

M.T. : Elle est importante car il faut continuer à ouvrir les portes, démocratiser les savoirs, permettre l’accès aux connaissances et transmettre le plus possible. Raison pour laquelle nous proposons effectivement beaucoup de formats au sein d’une Université Populaire, comme des stages, des rencontres avec des artistes de premier plan ou des masterclass. Nous avons reçu par exemple Denis Lavant et Françoise Gillard, sociétaire de la Comédie-Française, qui sont venus partager leur expérience, leurs regards, leur conseils. Nous accueillons et formons également chaque année six jeunes comédien(ne)s en vue de les professionnaliser. C’est un peu comme une formation alternative aux écoles nationales, un autre chemin pour des futur(e)s comédien(nes. Et ça fonctionne bien. J’aime à imaginer qu’on est ici comme une station-service sur l’autoroute, avec des panneaux qui vous proposent plusieurs directions On joue ce rôle de tremplin ou de passerelles.  

Vous souhaitez aussi à travers ce lieu démocratiser l’accès au théâtre. Quels sont les leviers qui fonctionnent vraiment ?  

M.T. : Moi, je crois beaucoup à la rencontre. Et ce qui fonctionne au théâtre 14, c’est notre capacité à créer du lien avec les gens. C’est vrai qu’au début, on s’est beaucoup interrogé sur l’effet de seuil, sur  les raisons qui empêchent les gens de venir, sur le fait que les habitants du quartier ne nous connaissaient pas. Alors, on a eu envie, à la sortie du premier confinement, d’organiser le premier festival Paris Off, un mini Avignon parisien, plutôt dédié aux professionnels, dans une rue piétonne du quartier, On a simplement installé quelques tréteaux, des chaises longues, des buffets. Et les résidents du quartier sont venus, spontanément, en famille, entre amis. On leur a parlé de notre théâtre, de nos spectacles et beaucoup sont venus, ont franchi les portes et ont découvert le lieu. On a vraiment pris conscience à ce moment-là de l’importance de la rencontre et du contact humain, pour faire découvrir les lieux de culture.

Le Théâtre 14 propose régulièrement des temps de rencontre privilégiés avec des artistes de la saison, mais également des chercheur·se·s, philosophes, militant·e·s,

Décririez vous le théâtre 14 comme un théâtre militant ?

M.T.: Oui, dans le sens où nous sommes des militants culturels, des militants de l’art. L’art n’est pas périphérique, n’est pas un « plus », il a toujours existé, depuis la naissance de l’humanité. C’est une base de citoyenneté.  

Au-delà de votre fonction de directeur, vous êtes également comédien et metteur en scène.  Qu’est ce qui vous anime au plateau ? Et en quoi votre métier de metteur en scène impacte-t-il votre « acting » au plateau et réciproquement ?

M.T. : Ce qui m’anime en tant que metteur en scène, c’est la recherche du vrai, du réel, du sens des choses. Et  je vois le comédien comme le canal de transmission des émotions, des vibrations. Le fait d’être à la fois metteur en scène et comédien m’aide à comprendre la profondeur du travail et la fragilité des deux fonctions. Quand je passe au plateau par exemple, je deviens humble, je prends conscience de mes défauts de metteur en scène, à quel point je peux être exigeant, impatient, intolérant aussi. Et quand je mets en scène, je vois la fragilité aussi d’un comédien, qui dans tous les cas, est une grande richesse dans notre métier. Et le regard sur le travail, je continue de beaucoup apprendre en regardant les autres. J’ai la chance de travailler avec de très bons acteurs et actrices, donc ça me pousse à les imiter, à faire comme eux quand je suis au plateau. C’est aussi une joie simple de spectateur.

Le Théâtre 14 propose des trainings, des stages professionnels et des cours de théâtre amateurs.

Vous avez co-crée,  avec le comédien Yuming Hey, le collectif « Rêve concret ». Parlez nous de ce projet.

M.T. : Oui, le collectif existe depuis 10 ans. C’est en quelque sorte notre « maison », ce collectif, un espace de réflexion où l’on se réfugie, on réfléchit, on échange, on travaille, on se projette. Deux cerveaux qui dialoguent en permanence pour créer une résonnance. C’est un espace à nous, un peu à distance du Théâtre 14. C’est une maison ouverte également, avec beaucoup d’artistes qui viennent enrichir nos propositions. Et c’est fondamental car la création naît toujours d’un échange.

Vous avez quitté votre métier d’avocat pour le théâtre. Sans regret ?

M.T. : Non, sans regret car je me suis toujours senti profondément artiste. J’ai toujours eu besoin de créer, de développer mon imaginaire, d’être en quête de vérité, de comprendre le sens des choses. J’y revenais toujours. Et plus je m’en éloignais, plus j’y revenais ! Pour autant, j’ai adoré mon métier d’avocat et mes études de droit à l’Université, un lieu unique qui vous ouvrait les portes de la connaissance, du savoir. Je suis encore aujourd’hui très fier de ce parcours.

Quel regard portez-vous sur le rôle du théâtre aujourd’hui dans notre société ?

M.T. : Je m’interroge toujours sur ce que je vois autour de moi ; pourquoi des hommes et des femmes dorment ils encore dans la rue, ne mangent pas à leur faim, malgré toutes nos richesses, nos acquis, nos savoirs. Quelles leçons avons-nous tirées de notre histoire ? Je pense que l’un des rôles du théâtre est de faire société, je dirais plus que jamais, dans le climat de violence et de précarité que nous connaissons aujourd’hui.

Merci Mathieu. Avant de se quitter, votre fierté ?

D’être fier.

Votre rencontre inspirante ?

Celle de Yuming (ndlr : Hey) et de son regard, l’écriture de Philippe Besson, la rencontre avec Daniel Buren.

Votre mot « théâtre » favori ?

La rencontre parce qu’il n’y pas de théâtre sans rencontre.

Votre plus beau combat ?

Etre moi.

Votre rêve de théâtre ?

Qu’il change, ne serait-ce, qu’une chose dans la vie de chaque individu de cette terre.

Votre émotion du moment ?

La joie. La joie d’être là et de faire ce métier.

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

Merci à l’agence de presse Dominique Racle. Agence DRC – Dominique Racle Consultants

Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris 

www.theatre14.fr

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