
♥♥♥♥ Dix corps, dix langues, dix cultures réunis sur un même plateau, avec pour seuls points communs, la jeunesse des interprètes et le fait qu’ils viennent tous « des Suds » : voilà le choix audacieux qu’ont fait Héla Fattoumi et Éric Lamoureux avec Tout-Moun. Leur spectacle puise son inspiration dans la pensée du poète et philosophe Édouard Glissant, et son concept de créolisation – cette vision du monde comme brassage perpétuel qui, bien qu’ancrée aux Antilles, concerne l’humanité tout entière. « Il faut que toutes les langues du monde entrent sur la grande scène du monde, des plus petites aux plus grandes », disait le Glissant. Les deux chorégraphes ont repris à leur compte cette ambition, créant un espace scénique où la diversité devient force commune.
Sur le plateau, de longs voiles enroulés évoquent des lianes qui s’entremêlent sur le sol – métaphore végétale de cette créolisation en train de s’accomplir. Peu à peu, les voiles se déploient au gré des chorégraphies, transformant l’espace et laissant place à des projections de paysages luxuriants. Cette scénographie poétique – à mi-chemin entre forêt tropicale et espace onirique – crée une atmosphère envoûtante où le regard se perd dans les motifs qui bougent sans cesse. La partition musicale de Raphaël Imbert au saxophone – des sonorités de jazz un peu déroutantes parfois – libère la créativité et la puissance de la danse.
À travers les séquences qui se succèdent, chaque interprète apporte la singularité de sa pratique chorégraphique au collectif tout en s’y fondant harmonieusement. La chorégraphie, très maîtrisée en apparence, laisse malgré tout une place à l’improvisation – notamment dans cette séquence où les danseurs se livrent à un chassé-croisé savant avec les voiles suspendus au plafond. Mais l’originalité du spectacle tient aussi à l’importance accordée aux voix : d’abord celle d’Édouard Glissant lui-même, qui ponctue certaines scènes, donnant à entendre des réflexions issues d’entretiens donnés en 2008 sur France Culture. Ensuite, celles des danseurs, qui constituent une langue propre, créée à partir des syllabes de leurs idiomes respectifs. Parfois, leurs voix se fondent dans un chant commun, appropriable par tous, qui évoque celui des esclaves dans les champs – écho douloureux de l’histoire, transfiguré en hymne à la résistance.
Demeure cette vision de mains réunies et de corps entrelacés à travers les voiles, communauté éphémère, mais intensément solidaire. Tout-Moun parvient à restituer la pensée complexe de Glissant sans didactisme, avec la grâce et la poésie qui lui sont propres. Le spectacle devient ainsi ce qu’il célèbre : un espace de rencontre où les différences ne s’effacent pas, mais s’entremêlent pour créer du commun. Un message de tolérance et d’ouverture bienvenu dans un monde qui en manque cruellement aujourd’hui.
Le billet de Véronique
TOUT-MOUN
Musée du Quai-Branly – Jacques Chirac
37, quai Jacques-Chirac – 75007 Paris
Durée : 1 h 10
INVITATION À HÉLA FATTOUMI ET ÉRIC LAMOUREUX
Pour sa troisième carte blanche à des chorégraphes, le musée du quai Branly – Jacques Chirac a convié Héla Fattoumi et Éric Lamoureux durant deux week-ends intenses de danse et de musique live. Après Bintou Dembélé et Fouad Boussouf, ils proposent une programmation inspirée des notions de brassage et de mise en relation des imaginaires chères à leur démarche avec leurs dernières pièces, une création in situ et des performances d’artistes issus des cultures caraïbéennes invités au cœur du plateau des collections et au théâtre Lévi-Strauss.
Samedi 14 février 2026 et dimanche 15 février 2026
15 h : Les Auras de Héla Fattoumi, Éric Lamoureux et Serge Kakudji
17 h : Akzak, L’impatience d’une jeunesse reliée de Héla Fattoumi et Éric Lamoureux