CUT ! DES HISTOIRES, DES VIES – LA VILLETTE

♥♥♥♥ Rares sont les mises en scène qui assument pleinement leur refus de la linéarité narrative. Pour son sixième spectacle en tant qu’autrice et metteuse en scène, Mathilda May fait le pari d’un théâtre fragmenté, qui emprunte autant au zapping compulsif de nos écrans qu’aux techniques du montage cinématographique. Ici, point d’intrigue à suivre ni de personnages à accompagner sur la durée : seulement un kaléidoscope de vies qui se succèdent à une cadence vertigineuse, nous laissant à peine le temps de saisir une émotion avant de basculer dans une autre séquence. Ce refus du récit traditionnel n’est pas gratuit – il évoque avec une acuité troublante notre rapport contemporain au temps et à l’attention, ce scroll perpétuel qui nous fait glisser d’un sujet à l’autre sans jamais vraiment nous arrêter.

L’esthétique du spectacle repose sur une fluidité visuelle remarquable. Les tableaux s’enchaînent comme des plans-séquences où mime, danse et jeu d’acteur se fondent dans une chorégraphie d’une grande précision. Les arrêts sur image et les ralentis – procédés empruntés au cinéma – créent des suspensions poétiques qui contrastent avec la frénésie générale. La partition musicale de Sly Johnson joue un rôle déterminant dans cette mécanique : passant d’un registre à l’autre avec une aisance étonnante, elle donne leur tonalité aux différentes saynètes, tantôt légères, tantôt plus sombres. Cette bande-son particulièrement étudiée fonctionne comme le fil conducteur invisible d’un spectacle qui pourrait autrement sembler dispersé.

On retrouve dans ces fragments l’humour caustique qui constitue la marque de fabrique de Mathilda May, déjà à l’œuvre dans Monsieur X. Pour preuves, la scène d’audition – morceau d’anthologie qui épingle avec une férocité jubilatoire les travers du milieu artistique ou encore les vaches qui ruminent dans un pré en regardant passer les humains. Mais le rire, ici, dissimule parfois une dimension plus profonde, voire grave. Les sujets abordés – la violence, la sénilité, la mort… et même la politique, à travers cette dirigeante d’extrême-droite blonde débitant des propos incompréhensibles lors d’un meeting – nous renvoient à nos propres angoisses contemporaines. Les comédiens démontrent une maîtrise technique impressionnante, notamment dans leur travail corporel qui alterne entre la virtuosité du mime et la précision des tableaux figés. Leur symbiose crée une énergie collective qui porte l’ensemble du spectacle.

Demeure cette question, une fois le rideau tombé : que reste-t-il de ces vies entrevues en coup de vent ? Mathilda May ne propose pas de réponse, préférant laisser le spectateur face à cette accumulation de situations tragi-comiques. S’esquisse néanmoins, derrière le kaléidoscope, le portrait d’une société de l’instantanéité, où l’hyperconnexion nous éloigne paradoxalement de toute véritable communication.

Le billet de Véronique

CUT! DES HISTOIRES, DES VIES
Grande Halle de La Villette
211, avenue Jean-Jaurès
75019 Paris
Jusqu’au 17 janvier

Vendredi 16 janvier à 20 h, samedi 17 janvier à 16 h et 20 h

Crédits photo : Philippine Poirier



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