
♥♥♥ Qui ne connaît pas les nouvelles de Carver risque d’être dérouté par ce spectacle ; a contrario, les admirateurs de l’écrivain y retrouveront son univers si singulier. En adaptant quelques courtes histoires (dont Les Vitamines du bonheur) pour la scène, la comédienne et metteuse en scène Olivia Corsini parvient à restituer le trait incisif de celui que l’on surnomme le « Tchekov américain », décrivant la vie des laissés-pour-compte de l’Amérique désenchantée des années 1970. Né en Oregon en 1938, Carver a multiplié les petits boulots avant de connaître le succès et de mourir prématurément d’un cancer à l’âge de 50 ans. Comme souvent chez lui, le désespoir côtoie la dérision, une dérision qui semble être le symptôme d’une lucidité ultime.
Le décor nous plonge d’emblée dans une atmosphère presque surréaliste, à mi-chemin entre rêve et réalité, comme dans les tableaux d’Edward Hopper. À proximité d’une forêt d’une beauté inquiétante, métaphore du monde extérieur, un junkie s’injecte sa dose. C’est l’amorce d’une série de scènes qui nous entraîne dans le quotidien de femmes et d’hommes écrasés par la pauvreté et la dureté de leur existence. Isolés dans leurs maisons, ils paraissent comme coupés du reste du monde. Même les néons et les couleurs criardes – symboles du capitalisme américain – peinent à insuffler un semblant de vitalité à cet univers dépourvu d’éclat. Les objets (téléphone, réfrigérateur, meubles…) semblent flotter dans l’obscurité, accentuant l’impression d’étrangeté.
À travers ces fragments de vie (un homme invité au téléphone par une inconnue, un jeune drogué vivant avec sa grand-mère, une femme qui se sent seule dans son couple…), nous sommes happés par la détresse de ces personnages, hantés par la peur du manque et la solitude. Carver les saisit au bord de la rupture, à ce moment fragile où tout peut basculer. Mais au cœur de cette angoisse sourde émergent parfois quelques éclats d’humour. La scène de la vendeuse de vitamines, tiraillée entre l’injonction de réussir et la médiocrité de sa propre existence, se révèle particulièrement réussie. L’ensemble des comédiens (Olivia Corsini, Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau) incarne avec une grande justesse ces « paumés ordinaires », sur lesquels Olivia Corsini pose un regard tendre et plein d’empathie.
La scène finale, où tous les personnages se retrouvent, a des allures de cauchemar : musique, danse et déguisements s’y entremêlent dans un ballet grotesque, comme privé de sens. S’y esquisse le portrait de l’Amérique profonde, faite de petites gens brisés par la poursuite d’un rêve qui ne leur appartient pas.
Le billet de Véronique
TOUTES LES PETITES CHOSES QUE J’AI PU VOIR
Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris
Jusqu’au 17 janvier
Du mardi au vendredi à 19 h 30, samedi à 18 h 30 et dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 25
Tournée :
5-16 mai 2026 : Les Célestins – Théâtre de Lyon (69)
Crédits photo : Christophe Hagner


