ON NE JOUAIT PAS A LA PÉTANQUE DANS LE GHETTO DE VARSOVIE – THÉÂTRE DE LA PORTE SAINT-MARTIN

♥♥♥♥ Convoquer l’humour pour aborder sur scène la mémoire funeste de la Shoah, c’est ce qu’entreprend Éric Feldman. Mi-conférence, mi-confidence, cette autofiction jubilatoire nous entraîne dans une spirale de facéties, de pensées et d’émotions pures. Le comédien sait de quoi il parle quand il énonce les traumatismes de l’Holocauste : ses propres parents, oncles et tantes furent des enfants cachés, survivants de la tragédie. Dès lors, que transmettre à leur descendance… pour ceux qui en ont bien voulu en avoir une ?

Dans une mise en scène épurée d’Olivier Veillon, Éric Feldman (auteur et interprète), enfant issu d’une famille brisée par la Shoah, déploie un récit intime autour de la grande Histoire, la psychanalyse, le yoga, le miracle d’être vivant… avec humour, émotion et gravité. Il évoque les effets traumatiques de la Shoah sur les rescapés, les enfants cachés survivants et leurs propres enfants (particulièrement sur lui). Adolf Hitler a assassiné six millions de juifs européens dont plus d’un million d’enfants, tout un peuple avec ses traditions, ses arts, sa culture et sa langue (yiddish). Six millions. Sans compter les enfants qui auraient pu naître de ces enfants comme des adultes en âge d’être parents morts dans les camps. Sans oublier les traumatisés de la Shoah : ses oncles et tantes paternels ont volontairement refusé de devenir parents, comme lui-même, comme beaucoup.

Dans un vortex d’humour et de gravité, de pensée et d’émotion, Éric Feldman est sincère, authentique. Avec un brin de folie douce, alternant parole et burlesque, gimmicks et mots, confidences et gags, il se livre corps et âme. Il sait qu’il va toucher en plein cœur son public alors il l’invite avant de débuter son témoignage à prendre de belles respirations pour inspirer le positif et expirer le négatif. Respirer pour se détendre, respirer pour vivre, respirer parce que libres de le faire. Respirer pour ceux qui en ont été privés dans les chambres à gaz.  

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, c’est drôle (autant qu’on puisse l’être avec un tel sujet), c’est bouleversant, c’est émouvant, c’est instructif, c’est utile. Précieux. Exemplaire. Même si Éric Feldman parle d’Hitler, de psychanalyse, d’avortement et de suicide, non, son propos n’est pas déprimant parce qu’il parle aussi d’amour, du ciel étoilé, de poésie, de yoga, du Club Med. Saviez-vous que le créateur du Club Med a survécu à la déportation ? À son retour des camps, il a voulu créer un lieu où tout ce qui lui avait été interdit serait autorisé en illimité : les loisirs, la nourriture, l’amour, la gentillesse. Tel un équilibriste sur un fil ultratendu, Éric Feldman passe du fond du précipice à la lumière de la vie.

Le titre de ce témoignage interpelle. Ceux qui connaissent et apprécient l’humour juif ne seront pas surpris qu’il soit né d’une facétie verbale d’un de ses oncles s’adressant à un des rares survivants du ghetto de Varsovie parce que n’importe quel historien vous le confirmera, On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Ce stand-up sans pareil, surfant sur la philosophie, la psychanalyse et l’Histoire, où l’humour est toujours présent d’un bout à l’autre s’efface à la dernière scène pour rendre hommage aux victimes de la barbarie nazie : après l’allumage d’une bougie (rite de deuil dans le judaïsme), Éric Feldman entonne Zog nit Keynmol (Ne dis jamais), chanson en yiddish écrite par un habitant du ghetto de Vilnius suite au soulèvement du ghetto de Varsovie. Depuis, elle est l’hymne des survivants de la Shoah.

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie aborde la Shoah avec des mots simples pour que chacun puisse entendre les mots, les comprendre et ne plus nier la véracité des faits et de leurs retombées psychologiques sur les survivants et leur descendance.

Le regard d’Isabelle

Théâtre de la Porte Saint-Martin

Du 6 septembre au 26 octobre 2025


Durée 1 h 20

© Crédit Photo Patrick Zachmann

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