
♥♥ Deux couples ont rendez-vous dans un restaurant très chic d’Amsterdam. Trois mois d’attente sont nécessaires pour la réservation, c’est dire, que le lieu est à la mode et huppé. Paul et sa femme Claire s’y rendent à reculons. Serge, frère de Paul, populaire, admiré, futur Premier ministre des Pays-Bas, a choisi le jour, l’heure et le lieu. Serge veut parler des enfants. Une vidéo compromettante passe en boucle sur les réseaux sociaux. Les enfants ont fait quelque chose de grave. Très grave. Impardonnable.
Le dîner, roman de Herman Koch, est l’« alliance détonante d’une comédie de mœurs à l’humour ravageur et d’un roman noir à la tension implacable » qui remporta dès sa parution un succès phénoménal aux Pays-Bas. Il dresse le portrait de notre société en pleine crise morale et l’abord de problématiques auxquelles nul ne voudrait jamais être confronté. Du moins, en filigrane…
Adapté sous forme de monologue par Jean-Benoît Patricot, il est mis en scène par Catherine Schaub sous forme d’une lecture théâtrale. Bruno Solo, livret en main, se déplace sur la scène : dans le restaurant, près de la table… et à un pupitre. Pourquoi ce choix de lecture ? Par manque de temps pour mémoriser le texte ? Parce qu’à l’affiche du Théâtre de l’Atelier pour 9 représentations seulement ? Ce choix scénique dessert la mise en scène, le livret en main ou debout face au pupitre est un frein à l’expression corporelle du comédien dans l’interprétation des différents personnages.
Pour suppléer à ce manquement, Laurent Guillet ou Édouard Demanche (en alternance) l’accompagne à la guitare pour installer le fond sonore du restaurant ou incarner les moments de tension, de colère ou de révélation. Cet accompagnement, certes, est de belle qualité, mais est-il nécessaire ? Selon Catherine Schaub, « La musique, en particulier la guitare, a la capacité d’exprimer ce que les mots ne peuvent pas toujours traduire. » Autrement dit : pour combler les lacunes du texte d’Herman Koch ?
« En optant pour un récit sous forme de monologue, je place directement le public dans la tête de Paul Lhoman, l’invitant à partager ses pensées, ses arrangements personnels, ses tensions internes, ses contradictions. Perçu au départ comme un homme détestant les faux semblants, avec une éthique et des valeurs, le spectateur devient peu à peu complice de son discours et des décisions immorales du personnage. […] Peu à peu, lorsque ses pensées révèlent progressivement cynisme et violence latente, le spectateur est confronté à l’ambiguïté morale du personnage. » (Catherine Schaub) Ce choix du monologue permet plus justement de faire de belles économies sur les 4 cachets de comédiens évincés, ne nous le cachons pas. Nous retrouvons régulièrement cette pratique dans de nombreux spectacles et cela est fort regrettable pour la profession comme pour le public. Tout ceci n’enlève en rien la qualité d’interprétation de Bruno Solo mais ces choix la desservent au lieu de l’embellir plus encore.
Pendant Le Dîner, on échange que des banalités : le maître d’hôtel détaille jusqu’à l’exaspération les ingrédients de tous les plats (entrées, plat, dessert, café, digestif), l’origine des produits dégustés… et le vide des assiettes gastronomiques. Les invités évoquent les derniers films à l’affiche, leurs vacances en Dordogne, l’addition au montant prohibitif… Soigneusement, ils évitent d’aborder le véritable enjeu de ce dîner : leurs fils ont commis volontairement un acte d’une violence inouïe sur une SDF. Et à priori, ce n’était pas une première !
« On s’attend à entendre des échanges acerbes, et vu le ton de l’auteur, ils devraient être drôles » souligne légitimement Jean-Benoît Patricot. Et bien, l’auteur n’a rien à exprimer ou presque pour expliquer les raisons de cet épouvantable acte de barbarie. Pas un mot sur les fréquentations, les loisirs, l’éducation, les comportements des deux adolescents… Et pourtant, il y avait à en dire selon les propres écrits de l’adaptateur : « Quand la violence de nos rejetons s’exprime sur des insectes qu’ils démembrent, on les réprimande mais l’on sait qu’il s’agit d’une sorte de rituel, d’un apprentissage qui leur permet d’apprivoiser et de réfréner leurs pulsions destructrices. Mais que se passe-t-il lorsque vous découvrez que votre enfant n’a jamais cessé ce petit jeu et qu’il l’a poussé jusqu’à l’extrême ? Quand la pulsion est devenue planification et que les victimes sont à présent des êtres humains ? […] Peut-on rester cette personne que nous pensions digne, tolérante, généreuse, ouverte alors que votre enfant vous prive de toutes ces qualités d’un coup en vous obligeant à masquer son crime ? Qu’en est-il de ces valeurs que vous aviez inculquées et qui semblent n’avoir trouvé aucun ancrage chez votre progéniture ? […] Cette violence gratuite ne nous contraint-elle pas à abandonner toute noblesse pour ne laisser s’exprimer que les tripes ? À régresser vers un comportement amoral et irresponsable pour l’unique raison que l’on doit d’abord sauver sa descendance ? » Toutes ces questions, fort à propos, sont effleurées dans le texte, engluées dans un flot de détails de logistique (gastronomie, cultures maraîchères, sorties cinématographiques…). Et quand enfin on évoque les faits, on les considère comme un simple accident (immoler un SDF !!!), jamais comme un meurtre gratuit. Propos totalement immoraux comme de laisser un pourboire de 500 euros au maître d’hôtel (aucune erreur dans le montant).
Espérons qu’après le tomber de rideau, les spectateurs s’interrogeront sur le sens de la justice, la responsabilité sociale, les limites de l’amour familial sans oublier la question de la maltraitance des faibles, des meurtres des sans-abris, de la délinquance des jeunes gens issus de toutes les classes sociales y compris de la haute société puisque tout cela a été abordé avec beaucoup de parcimonie pendant Le dîner. L’auteur a préféré nous en détailler le menu.
Le regard d’Isabelle
Théâtre de l’Atelier
Place Charles Dullin – 75018 Paris
Jusqu’au 1er décembre 2024, vendredi et samedi 19h, dimanche 18h
Durée : 1h

© Bureau Curare – Pierre Antoine Oury