Ah bon, tu as aimé ?

derniere-bande-weber170Exercice inédit sur notre blog, une « collègue » et amie blogueuse, Véronique, a lu ma chronique enthousiaste sur « La Dernière Bande » et a réagi spontanément en me disant qu’elle avait un avis …radicalement opposé ! Qu’à cela ne tienne, je publie ici sa chronique dans le cadre d’un délicieux « j’aime / j’aime pas »…. 

La dernière bande – Théâtre de l’Oeuvre

Le temps de la désillusion

par Véronique Tran-Vinh

Au centre de la scène, sous un halo de lumière, un vieil homme est avachi sur un bureau métallique sur lequel sont posés un magnétophone, une enceinte et quelques boîtes. Il n’émet de menus signes de vie que lorsque les derniers spectacteurs sont assis. Pesamment, il repousse sa chaise pour se lever, puis se ravise. Le public retient son souffle, attentif à ses moindres mouvements. De l’action, cependant, il n’y en aura pas. Le début de la pièce est lent, très lent, meublé d’une foule de petits détails : le vieillard se lève, fait le tour du bureau d’un pas lourd, prend une clé dans son trousseau, ouvre un tiroir, s’empare d’une banane, referme le tiroir, mange sa banane et ainsi de suite.

Pourtant, Jacques Weber (méconnaissable grimé en clown) semble habiter son personnage jusque dans sa respiration bruyante, ses grognements et les mimiques de son visage. Krapp réécoute les souvenirs qu’il a enregistrés sur son magnétophone trente ans auparavant – seul lien qui le relie à son passé et à la vie – et réagit avec amusement, colère, agacement ou ironie, comme si les propos qui sortent du magnétophone étaient ceux d’un autre. Ultime ironie : il est obligé de décrypter ses propres mots, désormais incompréhensibles, dans un dictionnaire. L’idée de l’auteur – créer un dialogue entre le vieillard et son ancien moi grâce au magnétophone – est ingénieuse mais finit par lasser. Car Krapp rembobine sans arrêt la bande, ressassant le même souvenir : celui d’un amour de jeunesse enfui à jamais.

Malgré un texte poétique et le jeu impressionnant de Jacques Weber, cette tentative de retranscrire l’échec d’une vie d’homme à travers le jeu de la mémoire n’a pas réussi à me toucher. Peut-être parce que cette œuvre courte de Beckett (une heure) manque singulièrement de chair, ou que le parti pris de montrer Krapp sous le masque d’un clown dérisoire et pathétique enlève de l’émotion et de la profondeur au personnage. De son côté, la mise en scène, très rigoureuse, ne contribue pas à rendre la pièce plus facile d’accès. On sort du théâtre dans le même état d’esprit que Krapp : avec l’impression confuse d’avoir raté un rendez-vous important.

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