UN CAFÉ AVEC David Barrouk, coach d’acteurs, Method Acting Center (Paris)

PHOTO DAVID

Bonjour David, vous avez créé Method Acting Center en 2002. Quelle est la vocation de l’école ? A qui s’adresse-t-elle ?

Je dirais de façon basique que l’école sert à former des acteurs de théâtre et de cinéma à leur métier, entendons-nous des acteurs réalistes qui répondent à des circonstances données de façon logique, crédible, quel que soit le contexte de jeu, aussi farfelu ou délirant soit-il. On travaille selon la méthode de Stanislavski, de l’Actor’s studio et de ses « disciples » : Michael Chekhov, Stella Adler, Lee Strasberg et le génialissime et pourtant étonnamment méconnu Robert Lewis (ndlr : l’un des trois fondateurs de l’Actor’s studio). Une centaine de comédiens suivent nos ateliers chaque année. On a environ un quart de professionnels, deux quarts de personnes qui veulent en faire leur métier et un dernier quart qui « essaye », soit au final 75% de personnes qui s’inscrivent dans une démarche professionnelle.

En quoi consiste votre travail de coach ?

Au départ, avant d’être coach, je suis d’abord un enseignant qui transmet une méthode, des techniques, un savoir-faire. Ensuite, si je fais bien mon travail, au bout d’un an, deux ans, je n’ai plus grand-chose à transmettre techniquement parlant et je glisse progressivement vers une activité de coach, c’est-à-dire quelqu’un qui, comme son nom l’indique, entraîne, aiguise les connaissances. Il y a certaines personnes que je coache par exemple depuis cinq, dix ans.

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Quels sont les enseignements clés que vous transmettez à vos comédiens ?

Mon premier enseignement consiste à désacraliser le jeu, décensurer, mettre à l’aise, apprendre par l’erreur et par le plaisir. Le plaisir est un outil pédagogique fondamental. En supprimant les tensions, les souffrances, les peurs, on libère l’imaginaire, la créativité, on permet aux acteurs de se mettre dans une vraie aisance, de façon qu’organiquement, simplement, naturellement ils vont trouver leur propre expressivité. Deuxième enseignement : on ne joue pas le texte, on ne joue pas les émotions, on joue les actions. L’acteur doit avoir une approche 360° de son environnement (où je suis, comment je me sens, pourquoi je suis ici, quel est mon objectif,…). Les émotions et enfin le texte ne sont, en quelque sorte, que des produits dérivés de la situation.Mon rôle, c’est d’apprendre aux acteurs « à ne pas jouer »,c’est à dire à ne pas faire semblant, à ne pas être dans un art de représentation mais dans un art d’expériences véritables, qu’elles soient physiques, psychologiques ou émotionnelles.

N’est-ce pas dangereux justement pour un acteur de vivre une véritable expérience psychologique ou physique ?

Pas s’il y a des gardes fous ! Dans les ateliers, il y a trois règles : ne pas se faire mal ou faire mal à l’autre, respecter la personne physique, prendre du plaisir. Dans la méthode, il y a des moyens d’entrer dans des scènes mais il y a aussi des moyens d’en sortir. Si on utilise du vécu par exemple, on va utiliser du vécu qui est daté. Mais ceci étant dit, pour moi, le vrai risque, c’est justement de ne pas en prendre, de ne pas vivre d’expériences. Sinon, à quoi bon ? Comment nourrir son travail de comédien ? Raison pour laquelle on invite nos comédiens à vivre des expériences pour alimenter leur travail. Mais je veille toujours à faire la différence entre l’intime et le privé. Quand je lance une direction pour le travail d’une scène et que je demande à mes comédiens de chercher dans leur vécu, je ne vais jamais chercher à savoir à quoi, à qui ils pensent. Le privé doit rester privé.

Quelles qualités demandez-vous à vos comédiens ?

Sans hésiter, la capacité d’émerveillement et de curiosité. Je leur demande de « jouer le jeu », de sortir des 2 ennemis fondamentaux selon moi à toute créativité : être blasé et comme on dit familièrement « se la jouer ». « Se la jouer » en acting, c’est déjà créer une carapace entre le monde extérieur et soi-même, qui entrave la créativité, la fraîcheur, l’émerveillement. Et puis, bien sûr, je leur demande du travail, de la persévérance. Pour réussir, comme le disait Brando, 1% de talent, 99% de travail….

Et quelles sont les qualités d’un bon coach ?

A mon avis, il y en a 3. Un bon coach doit d’abord être capable d’inspirer, d’être évocateur, d’allumer chez l’autre l’étincelle de la créativité, en proposant, en séduisant l’imaginaire mais jamais, encore une fois, en imposant. Ensuite, il doit savoir donner de la confiance aux acteurs, s’inscrire dans une pédagogie enthousiaste, positive. Et puis, être honnête intellectuellement, c’est-à-dire avoir conscience que son rôle n’est pas de donner un avis personnel ou de rendre un jugement sur telle ou telle personne de manière subjective. Il faut être vigilant sur ce point car les frontières sont très poreuses dans ce métier. Je dirais enfin d’une manière plus générale qu’il est important pour un coach d’avoir « tâté de la scène » pour connaître les challenges, les problématiques qui se posent à un acteur et pouvoir ensuite transmettre en connaissance de cause. Il faut avoir été de façon organique à la place de l’acteur pour vraiment l’aider et l’accompagner.

Y-a-t-il une différence entre coacher des acteurs pour le cinéma et pour le théâtre ?1891237_716567785050281_143719052_n

Non, on les coache de la même façon. La seule différence réside dans la projection de gestes et de la voix, autrement dit « sur-physicaliser » ou « sous-physicaliser » sa performance selon les contraintes spatiales, techniques données (taille d’une salle, extérieur/intérieur,…). Mais au final, le seul impératif pour un acteur, théâtre ou cinéma, c’est la recherche de la vérité, c’est d’être juste, c’est d’être connecté. La vérité intérieure a un goût unique qu’on ressent de la même façon au théâtre qu’au cinéma.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce métier ? En quoi est-ce complémentaire de vos autres activités de scénariste/réalisateur/producteur ?

Je dirais que ce métier m’intéresse parce que l’humain m’intéresse. Dans le coaching, on est très profondément ancré dans l’humain. Et puis mon activité de coach me sert énormément dans mon activité de réalisateur. Le fait d’avoir une connaissance profonde, intime du travail de l’acteur me permet sur un tournage de me sentir en confiance avec eux, d’être à l’aise, de les faire travailler de manière à obtenir ce que je souhaite. A un niveau plus personnel, c’est agréable de pouvoir travailler avec des acteurs. Ça me permet de déconnecter un peu de mes univers, de me « rafraîchir ».

Parlez-nous de vous. Quel a été votre parcours ?

J’ai d’abord suivi des ateliers en France comme acteur. J’étais passionné par le coaching d’acteurs déjà à l’époque et j’ai participé un jour à Paris à un colloque sur « le siècle Stanislavski ». Déclic, je découvre cette méthode que je trouve ludique, accessible et très pragmatique et je décide de partir à New-York pour me former à la Méthode. Pendant 2 ans et demi, j’ai suivi les cours du Herbert Berghof Studio et du Michael Chekhov studio, tout en jouant sur la scène off de Broadway. Expérience phénoménale en termes d’apprentissage, de rencontres,… Je suis rentré en France et les choses se sont enchaînées assez naturellement, j’ai réalisé des courts et des moyens métrages qui ont été beaucoup diffusés et récompensés, j’ai créé un pool d’écriture de scenarii et j’ai commencé à coacher des acteurs en France qui étaient intéressés par mon expérience américaine. J’ai monté un atelier de coaching informel en 2000 qui est devenu Method Acting Center en 2002.

Que tirez-vous de cette expérience américaine ?

Ce que j’ai appris par-dessus-tout : l’amour et la passion d’un art se combinent parfaitement avec la désacralisation et l’irrévérence. Rien ne doit être figé, poussiéreux que l’on s’attaque à des contemporains ou des classiques. D’ailleurs Jouvet en parlait très bien « la tragédie, c’est du sport » les choses doivent être tangibles, physiques, ne rien mettre sur un piédestal.

Merci David. Et pour conclure, quels sont vos projets ?

Pas mal de choses ! Je suis en train de finir mon premier long métrage, qui a été tourné en Angleterre. J’ai aussi le projet de créer au sein de Method Acting Center avec les élèves de l’école un pôle production pour développer des projets cinéma et théâtre. Et puis l’écriture ! Je termine un livre sur l’acting, dont l’objectif est de compiler les enseignements de la Méthode Stanislavski, de les faire redécouvrir, de les rendre très accessibles et, encore et toujours, paradoxalement, de les démystifier pour mieux en maîtriser la magie. Tiens, à propos de démystification, le livre devrait s’intituler… « STAN » !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti 

Pour aller plus loin :

www.methodacting.fr

www.davidbarrouk.com

 

 

 

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