
♥♥♥ « Je me souviens peut-être du début de l’été 2000 dans le sud de la France. Je m’en souviens peut-être car papa avait une barbe et papa n’en portait jamais. Et puis ses jambes étaient encore plus longues et plus fines. Parfois, je lui dis : “ Tu as des jambes de flamant rose. ” Et il rit. Qu’est-ce qu’il rit. Et oui, j’ai retrouvé ce qu’il fait cet été là : il se prépare pour le film Don Quichotte de Terry Gilliam, avec Vanessa Paradis et Johnny Deep. Cela me revient : le personnage Don Quichotte est devenu une âme de la maison, un personnage à part entière. »
Clémence est la benjamine des cinq enfants de Jean Rochefort. Soixante-deux années les séparaient, le temps leur était compté.
« J’étais bien consciente qu’il était plus âgé que les autres pères de mes ami(e)s lorsqu’il venait me chercher à l’école. Il vieillissait et ne s’en cachait pas. Mais je voyais bien que, par rapport aux autres pères, il n’y avait pas de temps à perdre. » Une relation père/fille inéluctablement plus courte mais aussi plus proche, plus intense.
La Fille de Don Quichotte, Clémence Rochefort, nous offre avec son seule en scène l’occasion de découvrir une facette inattendue de son célèbre père, Jean Rochefort, l’homme à la moustache si facétieux et si aimé du public. Déjà, elle lui avait rendu un émouvant hommage dans son livre Papa (éditions Plon, 2020). A suivi l’impétueux désir de porter son ouvrage sur la scène.
Clémence Rochefort dévoile le portrait intime, tendre et surprenant d’un homme fantasque et populaire, qui, malgré les succès répétés et l’admiration du public, n’a jamais cessé de douter de lui-même, de travailler activement ses rôles. Si elle raconte volontiers quelques souvenirs de son enfance et de sa jeune adolescence auprès de ce père aussi mélancolique qu’espiègle à la maison, elle revient particulièrement sur le rôle de sa vie, Don Quichotte, pour lequel il s’était tant préparé. En raison d’une double hernie discale qui le fait tant souffrir, il ne peut monter à cheval. Le projet prend fin après seulement cinq jours de tournage mettant toute l’équipe au chômage technique. Jamais plus il ne montera un cheval, jamais L’Homme qui tua Don Quichotte ne sortira en salle. Un long épisode dépressif s’ensuivra. « Il n’a pas supporté que cette surproduction s’interrompe à cause de son corps, ce fut aussi une source de grande culpabilité, lui dont le père avait toujours insisté sur les valeurs du courage et de l’abnégation. Il avait perdu du poids pour jouer ce personnage, appris une nouvelle langue. Toute cette préparation n’ayant débouché sur rien. Il n’est jamais sorti de ce rôle. » Ses douleurs physiques pendant l’année qui a suivi étaient telles qu’il recommandait à sa fille : « Profite du silence de ton corps. »
Bien des années après le décès de son père, Clémence Rochefort a consulté une psychanalyste suite à des troubles de la mémoire sur une période précise de son existence. Elle voulait combler cette infortune, et surtout en comprendre l’origine. Au fil des séances, la voix off de Sabine Azéma l’aide à réorganiser la reconstitution du puzzle, dirige les fouilles dans les souvenirs qu’égrène la jeune femme, lui suggère des ouvertures…
Clémence Rochefort évolue dans un décor épuré, principalement un fauteuil et quelques accessoires. Pourtant, la mise en scène et la scénographie créatives de Valentin Morel nous font sortir des murs de ce cabinet pour visiter la maison du comédien, le conservatoire, les écuries de son haras… par le truchement de jeux d’ombres et de projections donnant du dynamisme aux propos touchants de la jeune femme. La musique originale de Vincent Delerm et la création sonore de Charles Darnaud soulignent le tout avec maestria.
Clémence Rochefort interprète son propre rôle ainsi que celui de son père. Pour ce faire, elle délivre de la poche de son pantalon une petite moustache qu’elle se colle sous le nez à chacune de ses évocations. Un geste qui devient vite répétitif et ennuyeux. Ce postiche aurait-il été encore d’une utilité si elle s’était approchée au plus près de la voix et du phrasé sans pareils de son paternel comme de son allure souvent farfelue ? Mais La Fille de Don Quichotte est si sincère, si admirative, si aimante de son père disparu que le public est touché en plein cœur par son amour indéfectible envers lui.
Le regard d’Isabelle
LA FILLE DE DON QUICHOTTE
Théâtre La Luna / Au coin de la lune – Avignon
du 4 au 25 juillet à 20 h 50 – relâche les 8, 15, 22 juillet
Durée : 1 h 10
Texte publié par L’Avant-Scène Théâtre (sortie le 21 août 2026)
