
♥♥♥♥ Avec son Tartuffe à la Comédie-Française, Ivo van Hove signe un spectacle d’une remarquable intelligence théâtrale, qui conjugue tension dramatique et radicalité esthétique. La pièce, montée dans sa version originelle, longtemps censurée et restaurée par l’historien du théâtre Georges Forestier, donne à entendre un Tartuffe plus inquiétant encore et offre une lecture saisissante de l’œuvre, recentrée autour du triangle amoureux Tartuffe, Orgon et Elmire. Un spectacle d’une infinie séduction porté par les comédiens du Français au sommet de leur art.
Dans un espace dépouillé, quasi clinique, Ivo van Hove plonge le spectateur au cœur de l’écriture de Molière, sans parasites ni artifices, et concentre les regards sur les mécanismes de pouvoir et de domination. Un homme misérable, venu de nulle part, qu’un bourgeois recueille, habille et héberge (magnifique scène introductive en clair-obscur) exercera une séduction malsaine et ambiguë auprès de ses hôtes et fera progressivement imploser une famille vacillante. Tel un chirurgien au scalpel, van Hove fait émerger dans une lumière crue de bloc opératoire les tensions, les désirs et les aveuglements des personnages.
UNE DIRECTION D’ACTEURS ÉBLOUISSANTE
La mise en scène puise également sa singularité dans son approche des corps. Van Hove fait du langage corporel un élément central de la dramaturgie. Les contacts, les distances, les étreintes ou les évitements racontent autant que les vers de Molière, en leur offrant même une résonance surpuissante. Pour ce faire, il dispose au centre du plateau un rectangle blanc, tel un ring virtuel qui voit les comédiens se saluer avant d’y poser le pied et devient le réceptacle de toutes les dynamiques des corps et des âmes.
Et comment ne pas succomber à la direction d’acteurs, proprement éblouissante ? L’interprétation de toute la Troupe est à la fois cohérente, intense, enfiévrée, centrée autour de Christophe Montenez qui livre une prestation magistrale. Loin des incarnations caricaturales ou purement démonstratives, il compose un Tartuffe magnétique, sulfureux, inquiétant, dont le pouvoir de séduction apparaît aussi redoutable que sa capacité de manipulation. Son jeu, d’une précision inouïe, fait affleurer une ambiguïté fascinante : Tartuffe n’est jamais seulement un imposteur, mais un homme dont la présence exerce une attraction presque physique sur ceux qui l’entourent. À ses côtés, saluons Thierry Hancisse qui campe un Orgon en proie à tous les doutes et toutes les souffrances, vacillant, désemparé, désespérément humain.
Au moment des applaudissements, on reste saisis par la force et la puissance de séduction d’un tel spectacle. L’une des meilleures propositions du moment.
Signé Elisabeth
La Villette, La Grande Halle, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
Jusqu’au 11 juillet 2026.
Durée : 1 h 50
Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage




