LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE – THÉÂTRE LA PÉPINIÈRE

♥♥♥♥ Comment entrer dans la tête de « l’Ange de la mort », l’un des plus célèbres criminels nazis, tristement connu pour ses expérimentations « médicales » sur de nombreux juifs à Auschwitz ? En choisissant de raconter la cavale après-guerre de ce médecin tortionnaire, Olivier Guez (La Disparition de Josef Mengele, prix Renaudot 2017) s’est emparé d’un sujet à la fois fascinant et périlleux. Fascinant parce qu’il retrace comment un homme ayant commis de telles atrocités a réussi à échapper à la justice pendant plus de trente ans. Périlleux parce que celui-ci a laissé peu de traces sur son parcours intérieur, hormis dans des carnets intimes retrouvés au Brésil et vendus aux enchères en 2011. Adapté et interprété par Mikaël Chirinian, le spectacle nous plonge dans la longue fuite d’un homme traqué qui ne connaîtra jamais le remords – un homme ordinaire, somme toute, comme ils étaient des milliers sous le IIIe Reich, persuadés de leur bon droit.

Le metteur en scène Benoit Giros a pris le parti de la distanciation. Tout ici repose sur la parole, le récit, la transmission. Ainsi, le comédien ne se met pas « dans la peau de Mengele », mais dans celle du commentateur qui raconte cette cavale incroyable. Sa présence sur scène reste volontairement statique, contrebalancée par une modulation de la diction jamais monocorde, traversée par de brefs éclats d’émotion. Sur scène, un mur couvert de portraits des plus grands criminels nazis et de quelques coupures de journaux symbolise un espace de mémoire pour les millions de victimes.

De l’Argentine en 1949 au Paraguay, puis au Brésil où il finira sa vie sur une plage en 1979, le spectacle retrace la descente aux enfers d’un homme qui se réfugie d’abord auprès de régimes complaisants, puis se retrouve très vite acculé à vivre caché comme un rat, sous de faux noms. Aigri par la solitude et rongé par la peur, il bénéficiera néanmoins du soutien indéfectible de sa famille – de puissants industriels –, de proches nostalgiques du IIIe Reich, et même de la complicité d’États sud-américains. Seul son fils Rolf, lorsqu’il découvrira sur le tard qui est son géniteur, tentera de lui faire prendre conscience de ses crimes abjects. Mais Mengele, adepte de la théorie de la « science raciale » et responsable direct ou indirect de la mort de 400 000 juifs, hommes, femmes ou enfants, estimera jusqu’au bout n’avoir fait que son « devoir de citoyen allemand ». Mikaël Chirinian parvient à restituer cette monstruosité avec une rare justesse, maintenant le public en haleine sans jamais verser dans le pathos.

Demeure cette question lancinante que pose l’auteur en guise d’avertissement : « Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s’étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s’éclipse et des hommes reviennent propager le mal. Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes. » Dans la salle, la tension est palpable. Le récit glaçant nous permet d’effleurer – à défaut de la comprendre – la complexité d’un homme dont les actes furent dépourvus de toute humanité. Et si l’enfer, finalement, ce n’était pas les autres, mais nous-mêmes ?

Le billet de Véronique

LA DISPARITION DE JOSEF MENGELE
Théâtre La Pépinière
7, rue Louis-le-Grand – 75002 Paris

Deux représentations exceptionnelles les 10 et 11 avril 2026
Durée : 1 h 15

Crédits photo : Elwin

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