
♥♥♥♥ Où commence le théâtre, où finit la thérapie ? Cette frontière trouble, Lisa Guez en fait le cœur battant de son nouveau spectacle en s’emparant du psychodrame thérapeutique – ce dispositif où l’on rejoue ses traumatismes pour s’en libérer. Comme au théâtre, les patientes incarnent des personnages ou même des objets, mais l’enjeu diffère radicalement : ici, jouer, c’est guérir. La metteuse en scène des Femmes de Barbe-Bleue, déjà chroniqué ici, poursuit son exploration des psychés féminines à travers quatre cas réunis dans un centre psychiatrique : une psychotique, une « femme-serpent » qui vit mal sa maternité, une érotomane et une agressive. Nous allons suivre l’élaboration de leur psychodrame avec leurs soignantes – meneuse de séance et thérapeutes – à travers des jeux de rôles qui brouillent peu à peu les frontières entre cure et fiction.
Le dispositif scénique se situe dans la salle de travail d’un centre psychiatrique sobrement évoqué : une porte battante, quelques chaises et ces fenêtres où l’on aperçoit les allées et venues du personnel et des patients dans un couloir. Le décor minimal devient métaphore d’un service menacé de fermeture imminente, faute de budgets suffisants et du manque d’implication de la direction pour ce type de traitement. Les soignantes se battent pour le maintenir ouvert, persuadées de son intérêt pour le traitement des personnes qu’elles suivent. En parallèle, leur vie personnelle vient parfois s’immiscer dans leur travail, créant des tensions qui résonnent avec les conflits de leurs patientes.
À travers les séances qui se succèdent, la metteuse en scène réussit le périlleux exercice de rester didactique dans son discours tout en adoptant un ton de comédie. La musique vient ponctuer les différentes séquences et alléger l’ambiance. Comme dans son spectacle précédent, un travail d’écriture collective a été effectué avec les comédiennes, venant enrichir le texte des expériences personnelles de chacune des coautrices. Il a été complété par des interviews de psychologues et de psychanalystes pratiquant le psychodrame – d’où cette impression de vécu qui ressort des situations proposées.
On retrouve avec plaisir cinq des comédiennes déjà présentes dans Barbe-Bleue (Valentine Bellone, Anne Knosp, Valentine Krasnochok, Nelly Latour et Jordane Soudre), plus une sixième, Fernanda Barth, toutes très investies dans leurs personnages. Elles sont bluffantes de naturel, jouant tour à tour les soignantes ou les patientes. La cocasserie de certains rôles – quand elles interprètent un papier peint, un arbre, voire une pomme pourrie ! – déclenche le rire tout en libérant la tension liée à la gravité des cas exposés.
Et si la clé de la guérison résidait dans les patientes elles-mêmes qui, grâce à la reconquête de leur parole par l’imaginaire, retrouvaient leur pouvoir d’agir ? Comme dans Barbe-Bleue où les femmes parvenaient à s’échapper de l’emprise du prédateur, Lisa Guez offre ici une issue symbolique à l’enfermement. Après la tentative de suicide de l’une d’entre elles, le chaos menace d’engloutir ce service déjà au bord de la fermeture. Mais dans un élan d’espoir salvateur, sa thérapeute se ressaisit et entraîne toutes les patientes dans sa fuite. Un message fort, drôle et militant.
Le billet de Véronique
PSYCHODRAME
Théâtre 13 – Bibliothèque
30 rue du Chevaleret – 75013 Paris
Jusqu’au 20 février 2026, à 20 h
Durée du spectacle : 2 h 05
Âge conseillé : à partir de 15 ans
Crédits photo : Jean-Louis Fernandez


