L’ANTICHAMBRE – THÉÂTRE LE RANELAGH

♥♥♥Dans l’antichambre à l’ambiance feutrée d’un grand salon parisien, deux femmes de génération différente vont se livrer devant nous à un duel sans merci pour le pouvoir. La plus âgée, Marie du Deffand, pleine d’une morgue tout aristocratique, tient un salon très réputé où se pressent les grands hommes de science ou de lettres de ce siècle des Lumières : Voltaire, Diderot, d’Alembert… Sa protégée, qu’elle a prise comme lectrice, est la fille illégitime de son frère et à ce titre, n’existe pas pour la société de l’époque. Pourtant celle-ci, Julie de Lespinasse, va se révéler rapidement comme un esprit brillant en phase avec les idées les plus avant-gardistes.

Alors que la vue de Mme du Deffand décline en même temps que son esprit, moins ouvert qu’il n’y paraît, celui de Julie lui fait entrevoir quels seront les grands penseurs qui feront le monde de demain. Introduite dans son salon par celle qui se vante de faire et de défaire les réputations, elle se révélera aussi impitoyable que sa « bienveillante » protectrice. Lors d’une joute verbale aussi cruelle que raffinée, la pièce, aux dialogues ciselés par Jean-Claude Brisville, met également en avant la rivalité amoureuse entre les deux femmes. Pris entre les deux, l’ancien amant de Mme du Deffand tente d’arbitrer ce duel au féminin. Rémy Jouvin apporte une note d’humour bienvenue dans le rôle du président Hénault, aussi veule que ridicule, épris de Julie malgré leur grande différence d’âge.

Les trois comédiens excellent dans cette comédie où les mots sont aussi aiguisés que des poignards. Au-delà de la querelle idéologique entre les anciens et les modernes, la pièce aborde des thèmes dont certains ont encore une résonance actuelle : le sort des minorités dans une société indifférente, le statut des enfants nés hors mariage, la place des femmes… Céline Yvon campe avec superbe une Marie du Deffand confrontée au « naufrage » de la vieillesse, dans une société où être une femme âgée est une double punition. Face à elle, Marguerite Mousset incarne parfaitement l’insolence et la vivacité de la jeunesse. Également chanteuse baroque, elle égaie sa prestation de chansons de l’époque qui apportent une touche originale à la mise en scène de Tristan Le Doze, par ailleurs très sobre.

C’est brillant, un vrai régal pour l’esprit. Dommage que le théâtre ait jugé bon de précipiter les spectateurs vers la sortie avant même qu’on ait eu le temps d’applaudir comme il se doit les acteurs pour leur prestation impeccable.

Le billet de Véronique

L’ANTICHAMBRE
Théâtre Le Ranelagh – 5, rue des Vignes, Paris 16e
Jusqu’au 14 janvier 2024
Du jeudi au samedi à 19 h, dimanche à 15 h

Crédits photo : Marwan Belaid

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