Tomber pour mieux rebondir
Au Bon Marché, Mourad Merzouki nous invite à une relecture
contemporaine et inversée du mythe de la tour éponyme,
où les corps plongent du ciel vers la terre.

le billet de véronique

NOTRE AVIS 4/5
Drôle d’endroit pour une rencontre chorégraphique. Même si le choix de ce temple parisien du commerce et du luxe paraît a priori étonnant pour revisiter le mythe de Babel, le chorégraphe star du hip-hop en profite pour faire une proposition artistique à la hauteur de ce cadre monumental. Il y reprend sa pièce éponyme, succès en 2025, et en fait une fable fédératrice où le brassage des cultures se métamorphose en richesse collective grâce à la communion des corps. Dix interprètes – cinq danseurs et cinq acrobates issus de sa compagnie Käfig – donnent chair à cette utopie, fidèle à la vision humaniste qui caractérise le travail de Merzouki. Conçu spécialement pour le lieu, le dispositif se déploie sur les trois niveaux du magasin, offrant aux spectateurs une vue à 360 degrés et une proximité troublante avec les corps en mouvement.


Créatures terrestres et célestes
Au centre de cet écrin de luxe se dresse le décor post-futuriste imaginé par le scénographe Benjamin Lebreton : une tour gigogne dont les trois niveaux s’emboîtent et qui évoque une fusée à la Blade Runner, traversée par un escalier hélicoïdal. Du sommet de cette structure énigmatique surgissent les interprètes qui se coulent vers le sol avec une fluidité incroyable. Les costumes de Cédric Tirado, d’inspiration tellurique par leurs coloris et leurs motifs, accompagnent ces trajectoires suspendues entre ciel et terre, comme si les danseurs appartenaient simultanément aux deux éléments.
Sous nos yeux subjugués se déroulent des tableaux d’une beauté saisissante. Cette scène de silhouettes entremêlées qui se débattent au cœur du chaos, notamment, évoque irrésistiblement Le Radeau de la Méduse de Géricault – même sensation d’urgence, même entrelacs de membres cherchant un salut.
Le corps comme langage commun
Les compositions musicales de Marc Debard, mêlant influences orientale, classique et électronique en une trame subtile, épousent les changements d’ambiance, parfois enjouée, parfois plus grave. Si la virtuosité circassienne (magnifiques numéros de cerceaux, de rubans, de mât chinois) prend parfois le pas sur la chorégraphie pure, c’est pour mieux nous emporter dans les airs. Les acrobates danseurs (ou les danseurs acrobates) bondissent, virevoltent, s’enroulent sur eux-mêmes avec une aisance qui semble défier la pesanteur elle-même.
Et lorsque ces silhouettes aériennes survolent la tête des spectateurs, on retient son souffle, l’espace d’un instant, entre vertige et grâce. Par la magie de la danse, le mythe de Babel se trouve comme inversé : là où la dispersion des langues avait autrefois divisé les hommes, c’est ici leur réunion, par le seul langage du corps, qui triomphe. ◼


TITRE
Babel
LIEU
Le Bon Marché
GENRE
Danse
HORAIRES
Du mercredi au samedi à 21 h 15
DURÉE
1 heure
DATE DE FIN
Jusqu’au 31 décembre 2026