
Compagnie de l’Éternel Été
« Notre ambition ?
Créer un festival de qualité, populaire et accessible »
François de Mazières, maire de Versailles depuis 2008, a créé il y a trente ans Le Mois Molière, un festival de théâtre et de musique qui transforme chaque année la ville en une gigantesque scène à ciel ouvert. À la fois populaire et exigeant, il est devenu pour de nombreuses compagnies un véritable tremplin avant le Festival d’Avignon, mais se veut avant tout une grande célébration du théâtre de texte et de l’esprit de troupe, fidèle au projet de son fondateur. À l’hôtel de ville, en cette fin mai, rencontre avec un amoureux des planches, à l’enthousiasme et à l’énergie intacts, à quelques jours de l’ouverture de cette 30e édition.
Bonjour, François de Mazières, vous souvenez-vous d’un moment précis où vous vous êtes dit : Ce festival doit exister ?

C’était une envie depuis longtemps, d’abord parce que j’avais été
élève ici, au Conservatoire de Versailles, dans la classe d’art dramatique,
où s’est révélée une véritable passion pour le théâtre. Ensuite,
parce que je rêvais de créer un festival qui s’ancre dans l’histoire de
la ville et mette en avant la création contemporaine. Et le nom de Molière
m’a semblé une évidence car il est la figure incontestée du théâtre français. Ici, à Versailles, il fait écho à Louis XIV et crée le lien entre patrimoine culturel et création. L’ambition, dès le départ, c’était vraiment
de proposer un festival populaire, de qualité et accessible. Nous
ne sommes pas dans l’animation, dans la simple fête. Notre volonté,
c’est d’offrir un théâtre de texte et qui donne toute sa place aux créations et aux jeunes compagnies, en hommage à Molière qui incarnait parfaitement cet esprit de troupe.
Le festival accueille 100 000 spectateurs chaque année. Comment expliquez-vous ce succès ?
C’est vrai qu’il a pris de l’importance au fil des années. Aujourd’hui,
nous accueillons en effet plus de 100 000 spectateurs pour
370 représentations dans plus de 60 lieux partout dans la ville.
Ce succès, nous le devons d’abord à Francis Perrin, qui a véritablement « lancé » le Mois Molière. Il était à l’époque directeur du théâtre Montansier. Je suis allé le voir pour lui parler de ce projet, il a immédiatement adhéré et s’est lancé dans l’aventure avec tout
son talent et son enthousiasme. Lors de la première édition, il avait déambulé dans les rues, juché sur une charrette avec ses comédiens
en jouant l’une des farces de Molière. Le succès a été immédiat : la foule se bousculait, la télévision était là. Le festival était lancé. Il s’est construit progressivement une identité autour du texte et de la notion de troupe. Mais très vite s’est posé le défi des transitions : comment proposer
des créations originales chaque année ? Comment maintenir l’intérêt
du public ? Nous avons gardé les fondamentaux : un texte, un jeu, un décor, mais nous les avons fait évoluer en explorant de nouvelles formes d’expression scénique au fil des ans.

Quelle programmation avez-vous à cœur d’offrir ? Et comment l’avez-vous pensée pour vos 30 ans ?

Dans notre logique d’être au service des compagnies, nous avons fait comme d’habitude en nous appuyant beaucoup sur les comédiens et
les troupes qui sont déjà venus, mais comme toujours avec de nouveaux spectacles. Et c’est un point important. J’ai toujours été réticent à l’idée de reprendre éternellement un succès, même s’il nous arrive de reprogrammer un ou deux spectacles une deuxième fois. Nous souhaitons vraiment proposer des créations. La programmation s’appuie aussi sur des liens de fidélité avec des troupes – nous en accueillons
une douzaine chaque année – et avec des théâtres, avec lesquels nous partageons la même identité artistique comme le Théâtre de Poche-Montparnasse et la famille Tesson, dont Stéphanie (NDLR : Tesson,
la fille de Philippe Tesson) qui prend ses quartiers chaque année au Potager du Roi, le Lucernaire ou Théâtre Actuel. Et puis, nous comptons beaucoup d’amis artistes, attachés à la manifestation et à nos lieux, comme Éric Bouvron, Nicolas Rigas, Charlotte Matzneff, Jean-Philippe Daguerre, Daniel et William Mesguich ou Denis Podalydès. C’est un mois de fidélité et d’amitié.
Les spectacles sont gratuits ou à des tarifs très modérés. Est-ce un choix culturel, politique ou militant ?
C’est un vrai choix militant, parce que nous voulons nous adresser
au plus grand nombre, aux publics éloignés de la culture, aux familles.
Nous voulons leur donner le goût du théâtre et l’envie de fréquenter
nos lieux de spectacle. Et pour permettre cela, il faut que les tarifs
soient réduits au minimum. Dans les lieux emblématiques du festival, comme les Grandes Écuries, qui sont un peu notre « cour d’honneur »,
la gratuité a prévalu pendant des années. Il y avait d’ailleurs une tradition aux Grandes Écuries, les premiers arrivés étaient les premiers servis.
Le public faisait parfois la queue pendant deux heures, mais il était là !
Et puis, il y a eu le Covid, qui nous a contraints à changer de stratégie
et de demander au public de réserver le plus tôt possible, via un opérateur de billetterie privé, ce qui exige un minimum de financement. Donc, les billets sont passés à deux euros, puis à quatre euros, ce qui reste très raisonnable et les spectacles restent gratuits pour les moins de 18 ans.
Cette gratuité ou quasi-gratuité des spectacles pose la question du financement d’un tel événement. Quel est votre modèle économique ?
Notre modèle fonctionne à l’inverse du Festival d’Avignon, qui oblige
les compagnies à payer pour jouer. Ici, c’est différent, les spectacles
sont achetés par la Ville de Versailles. Et cet achat est très largement majoritaire dans le budget global du festival. À noter également
que pour notre « In » nous n’achetons pas des spectacles très cher.
Pour notre programmation « off », nous mettons à disposition des compagnies et des troupes d’amateurs gratuitement nos huit maisons de quartier, dotées d’un lieu de représentation agréable et confortable. Et puis, nous comptons chaque année sur nos 200 bénévoles,
de nombreux partenaires, des fidèles collaborateurs et des élus
de mon équipe, très impliqués. C’est un bonheur de voir une équipe travailler ensemble comme une grande famille !

Depuis 2024, des spectacles du Mois Molière s’exportent vers le Festival Off d’Avignon. Comment avez-vous « tiré le fil » et quel lien vous unit au Festival d’Avignon ?

Cela fait longtemps que nos compagnies partent à Avignon, dans
une démarche personnelle. En 2024, une personne qui connaissait
bien le Mois Molière est partie animer un lieu nouveau à Avignon : l’ancien carmel, situé à l’intérieur de l’enceinte historique. On m’a demandé d’en faire la programmation, ce que j’ai fait. Le site possède dans son immense jardin un autre théâtre, le Train Bleu. Et puis, on
m’a confié un deuxième lieu, bien connu d’Avignon, Le Petit Louvre,
qui a deux scènes, dont une ancienne chapelle des Templiers. Tout cela
est aujourd’hui bien rodé, mais cela me prend pas mal de temps !
« Le Mois Molière est un mois de fidélité et d’amitié »
Comment le Mois Molière permet-il de repenser le lien à la ville de Versailles et à ses trésors architecturaux ?
Je suis extrêmement sensible à cet aspect car j’ai eu la chance dans
ma carrière de présider la Cité de l’architecture et du patrimoine.
Par ailleurs, en tant que maire, le rapport à l’urbanisme me semble absolument majeur. Il est clair que je conçois aussi ce festival en fonction des lieux. Les Grandes Écuries, par exemple, sont un lieu magnifique, conçu par Mansart, très pur avec une sonorité exceptionnelle. Cette simplicité donne toute la beauté au lieu et un cadre très fort. Je pense aussi à Carlo Boso, qui dirige ici l’Académie internationale des arts du spectacle, et travaille la commedia dell’arte avec sa promotion d’élèves comédiens qui rayonnent dans tous les quartiers pendant le Mois Molière.

Le Mois Molière a-t-il, selon vous, transformé l’image de Versailles au fil des années ?

Oui, il y a contribué, c’est certain ! Il y a quelques années, Versailles renvoyait l’image d’une belle endormie, d’une ville favorisée et un peu passéiste. Depuis 2008, ce festival a gagné en visibilité et a démontré
la capacité de Versailles à se mobiliser autour d’un événement collectif,
à fédérer, à vivre et célébrer ensemble. Et aujourd’hui, la ville, qui attire de plus en plus d’habitants, est extrêmement dynamique. Beaucoup
de jeunes, et notamment de jeunes couples, sont venus s’y installer
ces dernières années.
Qu’apporte une ville comme Versailles au spectacle vivant que Paris ne peut pas forcément offrir ?
C’est un rapport d’échelle. Paris est très vaste, là où Versailles est certes importante mais reste à taille humaine. Même si elle est beaucoup
plus diverse et complexe que l’image que l’on peut en avoir, elle va
en effet bien au-delà du château et du marché Notre-Dame. Nous avons aussi un grand quartier militaire et des quartiers sociaux loin de
la représentation que certains se font de notre ville. Et notre spécificité
par rapport à Paris, c’est qu’il y a en même temps cette diversité
et compte tenu de la taille, cette capacité néanmoins à se retrouver facilement autour d’un événement comme le Mois Molière.

Dans un contexte budgétaire tendu, la culture reste-t-elle une priorité politique pour les villes françaises ?
Bien sûr, c’est une priorité politique. Pour autant, il faut être intelligent avec l’argent public. Quand on ne connaît pas vraiment le sujet,
on investit dans la culture sans réfléchir plus loin, et c’est là qu’on
se trompe ! La vraie question, c’est d’utiliser l’argent public à bon escient, qu’il permette de financer les actions les plus efficaces possible.
Se contenter de regarder le niveau des montants investis et leur progression ne suffit pas. L’important, c’est de mener un vrai travail
de réflexion sur la façon dont l’argent public est investi. Il faut cette double approche.
Avant de se quitter
Après trente ans de festival, qu’est-ce qui vous émeut encore au lever de rideau ?
Le plaisir de la découverte d’un spectacle et la communion avec le public tout autour de moi, qui lui aussi attend d’être séduit, emporté, ému.
Et bien sûr, la simplicité, le partage avec les comédiens, le bonheur des spectateurs.
Votre souvenir le plus marquant du Mois Molière ?
Il y en a eu tant ! Mais un moment très fort me reste en mémoire, pendant la période du Covid. Un jour, un véritable déluge est tombé pendant la représentation d’une adaptation d’un ouvrage de Victor Hugo, Les Travailleurs de la mer, avec le comédien Elya Birman.
Le sol était devenu complètement détrempé et lui glissait, essayait
de se rattraper. Il était seul face aux éléments, la fiction rejoignait
la réalité. Et malgré ces conditions épouvantables, le public est resté jusqu’au bout avec les masques, les parapluies… C’était vraiment
un moment formidable.
Si vous deviez transmettre une conviction à un jeune directeur de festival, quelle serait-elle ?
Faire confiance aux talents qu’on a repérés et dont on apprécie le travail.
La plus belle réussite de ce festival ?
Tout simplement d’être devenu un festival très identifié dans notre ville, et même au-delà, qui contribue à faire vivre le théâtre auprès de tous.
Quel héritage aimeriez-vous laisser à travers cette aventure unique ?
Qu’il continue à exister le plus longtemps possible.
Propos recueillis par Élisabeth Donetti à la Mairie de Versailles le 18 mai 2026
Merci à Claude-Agnès Marcel, responsable du pôle presse et partenariats, ville de Versailles
Le Mois Molière 1996 – 2026 par François de Mazières, Éditions Lord Byron
