
♥♥♥♥ Peut-on proposer spectacle musical plus exquis ? Certainement pas, tant le Cendrillon à l’affiche du théâtre Athénée Louis Jouvet a de quoi séduire. En s’emparant du dernier opéra de salon de Pauline Viardot, figure musicale française, quelque peu oubliée, de la seconde moitié du XIXe siècle, David Lescot (mise en scène), Bianca Chillemi (direction musicale) et Jérémie Arcache (arrangement musical) revisitent le destin de Cendrillon avec infinie drôlerie, intelligence et fantaisie. On a tout aimé de ce spectacle, qui au-delà de la féerie narrative et lyrique, questionne en creux le déterminisme social, les familles recomposées, la place des femmes ou le rôle du hasard dans nos vies. Brillant et enchanteur !
Créée en 1904, la Cendrillon de Pauline Viardot appartient à une tradition aujourd’hui presque disparue, celle des opéras écrits pour les salons privés, dans lesquels l’écriture musicale privilégiait la clarté des lignes, les dialogues vifs et les petites formations musicales. Fidèles à l’esprit de ces « opéras de poche », le metteur en scène David Lescot, la pianiste et directrice musicale Bianca Chillemi et l’arrangeur Jérémie Arcache proposent une version modernisée et totalement rafraîchissante de l’œuvre. Et là où la tentation aurait été grande de jouer la surenchère de moyens, le trio assume pleinement une échelle plus intime. Et c’est précisément dans cette modestie assumée que le spectacle trouve toute sa force et son charme.
Première fantaisie, le conte de Charles Perrault, bien que respecté dans ses grandes lignes – les demi-sœurs jalouses et ridicules, la fée magicienne, la transformation du citrouille en carrosse, le bal, la pantoufle de vair – se voit légèrement chahuté : la vieille marâtre a disparu au profit du baron de Pictordu, père de Cendrillon, parvenu social au passé d’épicier véreux, en proie à la mélancolie; le Prince charmant, quant à lui, se déguise en mendiant et cède sa place à son jeune chambellan, plus entreprenant que jamais ! Tout en jouant les codes du conte pour enfants, la mise en scène très contemporaine ne cède jamais à la mièvrerie et mise sur le décalage et la distance amusée. Et questionne en creux quelques thèmes contemporains qui offrent un nouvel angle à l’œuvre de Perrault : pourquoi Cendrillon la pauvre, l’étrangère ne peut se présenter au bal ? Pourquoi est-elle choisie par le Prince et non l’inverse ? Quelle place peut-elle trouver dans cette famille recomposée ? La Cendrillon de Lescot ne perd rien de sa beauté mais gagne en confiance et en affirmation de soi.
Côté direction artistique et musicale, c’est un absolu sans faute et l’on se régale de la beauté simple des décors, des costumes et des trouvailles scéniques (mention spéciale au carrosse citrouille au sens premier du terme !). Sur la plateau, la troupe de chanteurs lyriques, à commencer par Apolline Raï-Westphal, dans le rôle titre, fait résonner à merveille la partition, aussi bien chantée sur parlée, et l’on déguste avec un infini plaisir quelques séquences savoureuses, dont le solo d’onomatopées et autres borborygmes d’une Cendrillon déchaînée au bal du Prince, où l’arrivée par la cheminée d’une marraine bikeuse légèrement désordonnée quand il s’agit de trouver sa baguette magique dans son sac trop rempli ! Saluons enfin l’orchestre des quatre musiciens, sous la houlette de Bianca Chillemi, qui, pour une fois non relégué dans la fosse, et pleinement intégré au dispositif scénique (et parfois narratif !), offre une dimension collective chaleureuse et une synergie permanente entre théâtre et musique. Du grand art !
Signé Elisabeth
Théâtre de l’Athénée Louis Jouvet, 4 square de l’Opéra Louis Jouvet, 75009 Paris
Jusqu’au 22 mars 2026
Crédit photos : Laurent Guizard et Christophe Raynaud de Lage



