
♥♥♥♥ Avignon. 13 mars 1944. Sur dénonciation, la Gestapo et la Milice viennent arrêter les hommes de la famille de Ginette Kolinka, son père, son frère de 12 ans et son neveu de 14 ans. Essayant de protester, elle est embarquée avec eux… Après un bref passage au camp de Drancy, ils sont incarcérés au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Elle sera la seule de sa famille à en revenir. Depuis Ginette Kolinka raconte. Les coups. La faim. Le froid. La honte de la nudité. La haine. La cruauté. Parfois, la fraternité. Depuis son Retour à Birkenau, elle se demande encore comment elle a pu survivre à « ça ».
« Sur le quai, les chiens aboient. Je ne comprends rien. Quelqu’un me traduit : ‘On va nous emmener à pied au camp, mais le camp est loin. Il y a des camions pour les plus fatigués.’ Cette phrase, soixante-dix ans après, résonne encore en moi. ‘Il y a des camions pour les plus fatigués.’ Dans ma naïveté, cette naïveté qui m’a peut-être sauvée et qui les a condamnés, je pense à mon père, amaigri par ces dernières semaines, exténué par le voyage, je pense à Gilbert, mon petit frère, qui n’a que 12 ans, à sa petite tête ébouriffée. Et je m’entends leur crier : ‘Papa, Gilbert, prenez le camion ! C’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire à pied. Je ne les embrasse pas. Ils disparaissent. Ils disparaissent.’ Tous les jours, il y a des mortes. Certaines filles, plus sentimentales que moi, prennent la peine de les traîner dans un coin, pour les entasser. Moi, j’en ai une, de morte. Ma morte. Elle tombe sur mon épaule, je la redresse, elle retombe, je la relève à nouveau, ah ça, pour m’énerver elle m’énerve ! Mais je la garde, ma morte, je la conserve précieusement, je me dis qu’un jour ils vont bien finir par nous ouvrir, nous donner à manger, quelque chose, n’importe quoi. Et alors, je leur dirai : ‘Mais non, elle dort ma copine, donnez-moi sa part !’ Voilà où j’en suis. Voilà ce que je suis devenue. » Extraits du livre de Ginette Kolinka, Retour à Birkenau, écrit avec la journaliste Marion Ruggieri, éditions Grasset, 2019.
Si les mots ne peuvent couvrir l’étendue de l’expérience inhumaine vécue par des millions de déportés – juifs, résistants, homosexuels, communistes, tziganes – ils établissent un pont entre passé, présent et avenir, tout en donnant une voix à ceux qui n’ont pas pu revenir pour « dire au monde ce que des hommes ont été capables de faire à d’autres ». Dès la Libération, les récits se multiplient chez les survivants mais l’écoute se fait timide et les écrits peinent à être publiés et à trouver des lecteurs. Tous ressentent le besoin impérieux de reprendre un temps de respiration avant d’être capables de regarder en face l’inouï, d’entendre l’expression d’un enfer sur Terre. D’abord refusé puis publié à faible tirage avant de rencontrer une résonance importante au début des années 60, soit une quinzaine d’années après son écriture, le livre de Primo Levi, Si c’est un homme, constitue un ouvrage charnière quant à la littérature de la Shoah, aux côtés de celui d’Elie Wiesel, La Nuit, ou du tristement célèbre Journal d’Anne Frank. Il faudra attendre les années 70 pour que les parutions se fassent plus importantes, élan certainement lié à une volonté de raconter de la part des rescapés, conscients d’être les derniers témoins d’une réalité inavouable mais indispensable à transmettre dans un devoir de mémoire notamment en réponse au courant négationniste émergeant. Si chaque témoignage offre une vision personnelle et unique de l’univers concentrationnaire, des éléments communs se détachent, telles les obsessions de la nourriture, la faim, la cruauté, l’humiliation, la déshumanisation.
Dénué de toutes fioritures littéraires, Retour à Birkenau de Ginette Kolinka constitue la pierre angulaire du projet initié par la comédienne Capucine Derval et la metteuse en scène Émily Lombi autour d’une envie commune de partager par le biais de l’art théâtral ce pan de l’histoire qui appartient à tous, que l’on ait ou pas de proches ayant subi l’expérience concentrationnaire, par le devoir de mémoire qui revient à chacun.
« Mettre en scène un tel témoignage est un défi. Comment donner une forme à ces mots ? Comment passer du témoignage à une prestation artistique ? Notre réponse est de proposer un spectacle jouxtant les frontières entre spectacle-documentaire et spectacle-artistique, le tout afin de tenir l’équilibre sur le fil de la sobriété à l’image du texte, c’est-à-dire sans tomber dans un versant larmoyant ou condescendant, moralisateur. Ici se situe la volonté quasi-documentaire de la démarche, appuyée par l’utilisation d’extraits sonores et visuels de l’époque, de documents d’archives, ou encore d’images des camps aujourd’hui. Ce matériel constitue des éléments participant à la mise en scène couplé à un recours à différentes disciples artistiques, comme la musique qui joue un rôle primordial dans le spectacle – que ce soit avec des sons enregistrés ou avec des chansons chantées par la comédienne-, ou comme la danse, le jeu s’établissant sur un important travail de partition corporelle. » confie Émily Lombi.
Après les applaudissements nourris pour saluer l’émouvante prestation de Capucine Derval, suit un bord de plateau avec toute l’équipe aux côtés de Ginette Kolinka. Ses réponses aux questions posées par le public sont emplies d’humilité et teintées d’humour, sans doute pour prendre de la distance avec l’horreur nazie. Ginette Kolinka refuse qu’on la considère comme une héroïne. Elle a été arrêtée non pas parce qu’elle était résistante mais parce qu’elle était juive. Elle a eu de la chance de survivre, pas comme tous ceux qui ont perdu la vie dans les camps dans d’affreuses souffrances.
Était-elle une juive pratiquante ? Non, répond-t-elle, comme toute sa famille, ni avant ni après la déportation. Si chez les chrétiens ont dit que l’un des leurs est athée lorsqu’il est incroyant, dans le Judaïsme on reste juif, que l’on soit croyant ou non. Le Judaïsme est une religion mais c’est aussi faire partie d’un peuple. Tous les membres d’un même peuple ne sont pas homogènes dans leurs croyances et le respect des rites.
À son retour de déportation, pendant des années, elle a porté été comme hiver des manches longues pour dissimuler le numéro tatoué sur son bras gauche. Une dame, sur un marché, l’aperçoit et lui lance : « Vous avez peur d’oublier votre numéro de téléphone ?! » Cette évidente méconnaissance de l’existence des camps de concentration lui donne la force de témoigner en publiant un ouvrage et en allant à la rencontre des scolaires. Lors de l’une d’elles, une élève lui demande si elle a pardonné. « Non, répondit-elle catégoriquement, comment peut-on pardonner ceux qui ont assassiné son père, son frère, son neveu et tant d’autres ? » Si elle n’en veut aucunement aux Allemands, elle ne pardonnera jamais aux nazis, responsables de l’extermination de plus de six millions d’hommes, de femmes et d’enfants.
Si les mots ne peuvent ni décrire toute la cruauté des nazis, ni traduire toute la souffrance des déportés, s’ils ne pourront jamais rassasier notre besoin commun de consolation face à cette blessure collective, l’émouvant témoignage de Ginette Kolinka est poignant. Bouleversant. Indispensable. Essentiel. Retour à Birkenau. Un récit à (re)découvrir par la lecture ou la scène, à méditer et à transmettre, afin que l’impossible ne redevienne jamais possible.
Le regard d’Isabelle
Durée 1 h

