UN CAFÉ AVEC OLIVIER COUDER, FONDATEUR ET DIRECTEUR DE LA COMPAGNIE DU CRISTAL

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© Chrisgilberton

« Travailler avec des comédiens en situation de handicap, c’est partir des personnes et non de la technique »

Ce 16 janvier 2020, je retrouve Olivier Couder, directeur de la compagnie du théâtre du Cristal devant la gare Montparnasse. Cordial, regard franc, calme, il vient pourtant de traverser à vélo un Paris bouillonnant, bravant manifs anti-retraite, black blocs et gaz lacrimo pour être à l’heure de notre entretien. Olivier Couder, homme de théâtre, travaille depuis 30 ans avec des personnes en situation de handicap. Parallèlement, il est engagé auprès des pouvoirs publics dans leur accès à la culture, à travers le théâtre du Cristal. Pourquoi théâtre du Cristal ? « Parce que c’est précieux et fragile à la fois ». Tout est dit ou presque. Rencontre avec un artiste engagé.

Coup de théâtre : Bonjour Olivier, vous avez créé en 1989 la compagnie du Théâtre du Cristal qui emploie notamment des comédiens professionnels en situation de handicap. Comment est né ce projet ? Quelle est sa vocation ?

Olivier Couder. : Quand j’ai créé le Théâtre du Cristal il y a 30 ans, je ne m’attendais pas du tout à ce que ce projet prenne une aussi grande place dans ma vie et qu’il devienne en réalité une passion. A l’époque, les croisements entre spectacle vivant et handicap étaient très rares. J’avais dénombré 6 compagnies en France et Belgique qui faisaient travailler des personnes en situation de handicap, dont l’IVT, l’Oiseau Mouche et nous. Ce n’était pas un sujet socialement reconnu mais je pense que les artistes ont comme mission, parfois à leur insu comme cela a été le cas pour moi, de précéder les mouvements sociaux. Mon objectif avec la création de cette compagnie est de faciliter les ponts entre l’art, le spectacle vivant et les personnes en situation de handicap.

Un portrait rapide de la compagnie : nombre et profils des comédiens, nombre de spectacles dans l’année, de représentations, direction artistique… ?

O.C. : Nous avons 15 comédiens professionnels permanents auxquels s’ajoutent des comédiens intermittents qu’on recrute au cas par cas selon les besoins des spectacles. Les années où l’on travaille sur une création, on propose 30 à 40 représentations par an. Les années plus « creuses », on tourne autour de 10 à 20 représentations. Nombre très variable parce qu’on est une toute petite équipe et cela rend les choses parfois un peu compliquées… Au niveau de la direction artistique, je dirais que la ligne de force, ce sont des textes contemporains avec des auteurs comme Louis Calaferte, Daniel Keene.

Comment s’organise et travaille la troupe ? Quels liens vous unissent à eux ?

O.C. : À la différence des metteurs en scène traditionnels, je ne choisis pas un spectacle et ensuite des comédiens qui peuvent s’inscrire dans le projet. Je pars de mes comédiens et je cherche un spectacle qui va leur convenir puisqu’ils sont permanents. Évidemment, au Cristal, il y a des affects très forts, quelque chose d’une famille, la plus bienveillante, chaleureuse et ouverte sur l’extérieur possible.

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© Gil Chauveau

Travailler avec des comédiens en situation de handicap, en quoi est-ce semblable ou différent de travailler avec des personnes qui ne le sont pas ?

O.C. : C’est à la fois totalement pareil et complètement différent. Totalement pareil parce que la création d’un spectacle, comédiens handicapés ou pas, répond aux mêmes règles. En revanche, c’est la manière d’y arriver qui diffère. Lorsqu’on travaille avec des comédiens en situation de handicap, il faut partir des personnes et non de la technique. En peinture par exemple, on ne va pas enseigner la loi des perspectives ou la représentation des masses et des couleurs. En théâtre, c’est pareil. On ne va pas enseigner la technique du jeu, on part de ce que la personne apporte dans le ratage, dans l’accident de jeu, à tous ces décrochages que les comédiens proposent sans en avoir eux-mêmes conscience. C’est à cet instant que l’art commence à naître. Après il faut ajuster, recadrer mais toujours en partant d’eux. Les comédiens en situation de handicap arrivent au même résultat que les comédiens non handicapés en empruntant seulement des chemins différents.

Qu’est-ce que la pratique d’un art apporte à une personne en situation de handicap ?

O.C. : Simplement la même chose qu’à une personne qui ne l’est pas. L’art apporte du mieux-être, de la résilience à tout un chacun, handicap ou pas. Je crois que c’est très important d’être toujours très clair sur la façon dont on travaille. Dans l’art thérapie, l’art est un moyen d’atteindre un objectif thérapeutique. Mais quand on s’inscrit « dans l’art pour l’art », l’objectif est artistique. La conséquence peut être thérapeutique mais n’est jamais un objectif en soi. On a des résultats impressionnants en termes d’épanouissement et de mieux-être. On voit des gens qui ont eu des trajectoires très compliquées et qui retrouvent, grâce au théâtre, une vraie identité sociale, un métier valorisant, qui parviennent à reconstruire une vie affective, à trouver une âme sœur.

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© Alexandra Lebon

Quels regards les spectateurs portent-ils sur vos spectacles : admiratifs ? impressionnés ? indifférents ? curieux ?

O.C. : Tous les qualitatifs que vous citez sont justes sauf un : indifférents. Mais c’est vrai que le regard sur les comédiens handicapés a beaucoup évolué. Il y a 20-30 ans, les gens avaient des réticences importantes. J’ai le souvenir d’étudiants de l’université de Cergy-Pontoise qui étaient venus voir un spectacle de la compagnie. Ravis, ils avaient demandé à leur enseignante de m’inviter dans leur cours. J’y étais allé et l’enseignante avait été particulièrement critique en se demandant comment il était possible d’oser manipuler des êtres faibles et sans esprit de jugement pour les obliger à faire une chose qu’ils ne comprenaient pas ! Elle n’avait pas vu le spectacle et du coup elle n’avait pas compris que les comédiens étaient capables de donner du sens. À l’époque, la représentation dominante du handicap était l’incapacité de subjectivité. On les appelait les insensés, celui qui ne peut pas donner sens à ses actes. La personne handicapée était perçue comme imprévisible, incapable de constance, de compréhension, ce qui est faux. Ça rendait la réception plus difficile à l’époque « Est-ce que je ne vais pas être voyeur ? », « Je vais me sentir mal à l’aise », ce genre de réactions. Aujourd’hui, je dirais qu’il y a une plus saine curiosité. Ce que j’entends, ce sont des personnes qui me disent en sortant d’un spectacle « Je m’attendais à voir des handicapés et j’ai vu un spectacle ».

C’est une belle victoire ?

O.C. : Oui absolument. Du coup, les spectateurs concluent souvent « Mais ils ne sont pas handicapés » car cela ne correspond plus à l’image qu’ils s’en font. Dans les spectacles, on remarque évidemment des singularités, des étrangetés. Mais l’important n’est pas là, l’important c’est notre commune humanité, le fait de comprendre qu’on peut avoir des différences mais qui ne nous éloignent pas au point de faire des catégories hermétiques et étanches.

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Hormis les spectacles, quelles autres actions menez-vous avec la compagnie?

O.C. : Deux choses. D’abord, on développe un pôle « Art Handicap » pour favoriser l’accès à la culture aux personnes en situation de handicap dans le Val d’Oise et en Ile-de-France. On a créé le festival IMAGO en partenariat avec une cinquantaine d’établissements culturels. Sa vocation : mettre en lumière le meilleur de la création contemporaine francilienne dans le domaine de l’Art et du Handicap mais également européenne et espérons-le un jour mondiale. C’est vrai que certaines compagnies étrangères bénéficient d’une très forte notoriété.  Je pense aux compagnies de danse anglaises Candoco et Stop Gap, à la compagnie australienne Back to Back Theatre. On espère les faire venir un jour sur le festival. Le festival propose dans tous les cas des spectacles riches, de grande qualité et extrêmement variés, du seul en scène à des spectacles en langue de signe, en passant par des marionnettes, des comédies, des reprises de classiques. 

Le festival est-il subventionné ?

O.C. : Très peu. La région Ile-de-France nous subventionne mais on est à la recherche de mécènes. Pour l’instant, nous sommes dépendants de la politique des lieux culturels et cela limite un peu la programmation. Par exemple, cette année, la compagnie espagnole Taïat propose un spectacle superbe avec des danseurs handicapés et non handicapés. Le handicap moteur qui se manifeste par des tremblements très particuliers, très repérables, devient l’argument chorégraphique pour l’ensemble des danseurs. C’est génial et très achevé artistiquement. Mais je n’arrive pas à le faire programmer et j’en suis désolé. On souhaiterait obtenir un jour une ligne financière de programmation.

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© Alexandra Lebon

Que faut-il encourager, défendre, développer en matière de culture et de handicap?

O.C. : Avec un travail comme celui-là, on est vite conduit à devenir militant, en tout cas, je le suis devenu, sans que cela ait été un choix de ma part. Les personnes en situation de handicap ont très peu accès à l’art. Ce sont des personnes qui sont privées de tout, qui ne vont ni au musée, ni aux expositions, ni à la médiathèque, ni au théâtre, ni au cinéma. Je trouve cela profondément révoltant car l’art est une dimension humaine essentielle. On ne peut pas tolérer cette situation. Notre objectif à travers le pôle « Art Handicap » c’est d’inciter les départements franciliens à collaborer étroitement dans ce domaine et mettre en place une politique culturelle commune et cohérente.

Comment évoluent les choses depuis ces quinze-vingt dernières années ?

O.C. : Des progrès importants ont été faits, c’est indéniable mais qui restent selon moi de l’ordre de l’initiative individuelle ou militante, sans devenir jusqu’à maintenant un droit commun.

Vous parlez souvent des « droits culturels ». Qu’est-ce que cela signifie ? 

O.C. : Quand j’ai commencé il y a 30 ans et qu’on parlait de ce qu’on faisait aux pouvoirs publics, aux responsables politiques, aux institutions culturelles, on avait en face de nous des personnes qui ne comprenaient pas, levaient les yeux au ciel et nous demandaient « Mais au fond pourquoi vous faites ça ? ». Progressivement, on a commencé à parler « d’accès à la culture » mais dans la notion d’accessibilité, il y a quelque chose de condescendant, de charitable. Les droits culturels, c’est beaucoup plus clair que cela et, par ailleurs, de très nombreux textes officiels (Déclaration des Droits de L’homme, l’UNESCO, textes européens…) mentionnent que les personnes en situation de handicap ont droit à la culture. Mais ces déclarations officielles n’ont pas été suivies des faits. Concrètement, il faudrait envoyer la programmation de saison aux établissements médico-sociaux, nommer un référent handicap dans une institution culturelle, nommer un référent culture… Au final, mettre en place des mesures qui permettent de rapprocher ces deux mondes qui pour l’instant ne se connaissent pas et ne se fréquentent pas. ` 

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@ Bénédite Topuz

 

Au quotidien, quelles sont les satisfactions et les difficultés de votre activité ?

O.C. : La grande satisfaction, c’est l’aventure de cette compagnie qui existe et vit depuis 30 ans. Il y a, comme je le disais, une vraie rencontre affective, professionnelle, artistique. C’est un grand bonheur. Le grand bonheur aussi, c’est d’aller voir des départements pour leur proposer des actions de politique publique, alors que nous sommes une petite compagnie. On a l’impression d’apporter notre pierre à l’édifice. Dans la création artistique on sent par moment qu’on est juste, qu’on atteint une vérité et cela vaut toutes les récompenses et tous les prix. La frustration en revanche, c’est que les spectacles avec handicap ne trouvent pas encore une vraie place dans notre paysage culturel. Je pense qu’on pourrait faire plus de choses. Le regret, c’est de ne pas pouvoir tout faire car on a 50 000 projets à mener en même temps…

Quel a été votre parcours professionnel ? Pourquoi vous être intéressé à l’art et au handicap ?

O.C. : Au départ, j’ai fait des études de psychologie et des études de comédien. J’avais du mal à choisir ! (rires). J’ai obtenu un DESS de psychologie et j’ai commencé à travailler comme thérapeute puis j’ai mené une carrière de comédien professionnel. Jusqu’au jour où l’on m’a proposé d’animer un atelier théâtre avec des personnes en situation de handicap et j’y suis allé comme n’importe quel intermittent qui cherche à animer un atelier de plus. C’est là où j’ai été fasciné par le travail qui m’a été présenté. Le déclic a eu lieu là.

Quels sont vos projets et que peut-on vous souhaiter pour 2020 ?

O.C. : Je viens d’achever un livre sur la spécificité du handicap dans le jeu. J’aimerais maintenant revenir à la pratique, à la création pour en tirer profit. On aimerait bien également développer au Cristal une agence artistique car nous sommes sollicités de plus en plus souvent par le cinéma, la télévision, les compagnies de théâtre qui cherchent des comédiens en situation de handicap. On voudrait créer un vivier d’acteurs pour répondre à toutes les demandes. Et donner le réflexe aux productions, quand ils cherchent un personnage en situation de handicap, de recruter réellement un comédien handicapé et non un comédien qui jouerait à être handicapé. Et puis nous préparons le festival IMAGO qui aura lieu entre septembre et décembre 2020 dans toute l’Ile-de-France.

Le mot de la fin ?

O.C. : Ne pas se faire piéger par des spectacles qui traitent du handicap et qui sont servis par des comédiens qui ne sont pas handicapés. C’est un peu une escroquerie.

Merci !

Propos recueillis par Elisabeth Donetti

www.theatreducristal.com

http://festivalimago.com/

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